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Peut-on apprendre par les bibliothèques ?

Enjeux et perspectives de la teaching library

Juliette Doury-Bonnet

Autodidaxie et autoformation sont depuis longtemps au cœur des missions des bibliothèques. Mais les collections ne cessant d’évoluer, est-ce si simple d’accéder aux ressources électroniques ? Le bibliothécaire est-il un enseignant, un formateur, un médiateur, un facilitateur ? C’est pour tenter de répondre à ces questions posées en préambule par Sylvie Chevillotte que Formist (Réseau francophone pour la formation à l’usage de l’information dans l’enseignement supérieur) 1 a proposé une table ronde lors de la journée professionnelle du Salon du livre de Paris, le 20 mars dernier.

Une question politique…

« Dans le monde anglo-saxon, la vision libérale du monde conduit à définir la bibliothèque comme un lieu d’information et non comme un lieu culturel. » Olivier Chourrot (Bibliothèque publique d’information) souligna la dimension politique du sujet. Avec la loi de 2004 relative à la formation tout au long de la vie, la formation devient une responsabilité propre du salarié, dans une perspective libérale. Une autre conséquence de la législation est la pluralité des accès à la formation. Les bibliothèques font partie du dispositif, mais elles ne sont pas prêtes à s’y intégrer, à quelques exceptions près. Ainsi le programme Points d’accès à la téléformation (PAT) en régions, lancé par le ministère de l’Emploi en 2002 afin de créer des structures de proximité, n’a guère touché les bibliothèques : très peu d’entre elles sont labellisées PAT, à part dans le Nord.

Trois raisons peuvent expliquer cette situation : le discours des bibliothécaires (qui se considèrent comme des « passeurs », des « médiateurs », terme d’ailleurs controversé), les politiques publiques (une enquête de l’ADDNB montre que 52 % des bibliothèques publiques n’ont pas d’espace d’autoformation et n’envisagent pas d’en avoir un) 2 et les représentations du public (la bibliothèque est « un rappel de l’école, un outil de transmission »).

Le colloque organisé le 5 décembre 2005 par la Bpi 3 a pourtant montré le rôle d’intégration économique et sociale que peut jouer la bibliothèque grâce aux espaces d’autoformation. Non sans ambiguïté : l’autonomie d’accès et d’usage revendiquée par le public remet en cause le rôle du bibliothécaire. Faut-il former les usagers ou améliorer les outils ?, demanda enfin Olivier Chourrot, reconnaissant toutefois que la situation était différente en bibliothèque universitaire.

… et identitaire

Pour Claire Mouraby (médiathèque publique et universitaire de Valence) la formation des usagers est « une question de survie, une façon d’attirer le public ». Elle mit l’accent sur la question identitaire révélée par la formation en bibliothèque, sur le « cœur de métier » des bibliothécaires 4. Elle rappela que la formation avait été portée par des militants en bibliothèque universitaire et par des pionniers comme à la Bpi, mais que les bibliothécaires ne sont pas toujours volontaires pour assumer cette tâche, qui leur semble être un nouveau métier. Elle souligna par ailleurs la variété des types d’interventions, de formateurs et de contenus.

Bernard Pochet 5, directeur de la bibliothèque de la faculté universitaire des sciences agronomiques de Gembloux (Belgique), élargit la perspective en présentant deux types d’expériences menées dans des bibliothèques universitaires étrangères et fondées sur des modèles d’enseignement différents. Les carrefours de l’information et de l’apprentissage ou Information commons, spécifiques aux États-Unis et au Canada 6, fonctionnent sur le principe de l’éducation tout au long de la vie et proposent une ouverture 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 à un public plus vaste que celui de l’université. Informaticiens, bibliothécaires et spécialistes des contenus réunissent les outils et collaborent étroitement. Le second modèle rencontre de fortes résistances si bien qu’il ne se généralise pas. Mis en œuvre il y a vingt-cinq ans à l’université de Maastricht, il s’appuie sur la méthode de l’apprentissage par problèmes (Problem-based learning, PBL) 7. Chaque enseignant est un tuteur qui accompagne l’étudiant. Le centre névralgique de cet enseignement, c’est la bibliothèque.

Une des questions posées par les auditeurs, venus très nombreux assister à ce débat, concerna la validation des acquis. « Ce n’est ni du ressort, ni de l’intérêt des bibliothèques », affirma Olivier Chourrot : « La bibliothèque n’aura jamais aucun rôle d’évaluation des compétences acquises par les utilisateurs. » L’autoapprentissage en bibliothèque doit rester « libre, gratuit et ne donnant pas lieu à évaluation ».