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Jean Marie Goulemot

L’amour des bibliothèques

Paris : Éditions du Seuil, 2006. – 292 p. ; 21 cm.
ISBN 2-02-081683-0 : 20 €

par Anne-Marie Bertrand

Les bibliothécaires, professionnels narcissiques comme toutes les autres professions, adorent les livres qui magnifient les bibliothèques, soulignent leur utilité, valorisent le travail qui y est fait. De ce point de vue, l’ouvrage de Jean Marie Goulemot n’échappera pas à la règle. Mais l’approbation qui lui est acquise par essence n’empêchera pas un œil critique de voir quelques faiblesses dans cet ouvrage.

L’amour vache

Jean Marie Goulemot, historien de la littérature, l’un des coauteurs du Pouvoir des bibliothèques (Albin Michel, 1996), aime les bibliothèques. Il les fréquente non seulement par obligation (pour y faire ses recherches) mais aussi par plaisir. « Les bibliothèques ont construit ma vie », écrit-il, et encore : « J’aime qu’on me considère comme un habitué de telle ou telle bibliothèque. » Il en a fréquenté beaucoup quand il était jeune, bibliothèques de classe, bibliothèque de la caserne des gardes mobiles, bibliothèque du cercle des officiers, bibliothèque municipale de Versailles – puis chercheur, des bibliothèques de recherche, notamment en Espagne ou aux États-Unis, ces dernières étant l’objet d’une véritable dévotion car « tout y est pensé et organisé pour les lecteurs ».

Les bibliothèques françaises, et notamment la Bibliothèque nationale, sont elles aussi appréciées mais avec réserve. Et ce n’est pas le moins intéressant de cet ouvrage, que de connaître de l’intérieur les relations mitigées qu’un lecteur assidu entretient avec « sa » bibliothèque. À la fois « havre de paix », « lieu idéal » où s’exerce « l’amabilité patiente » des bibliothécaires et où les livres sont classés dans un ordre « rigoureux à défaut d’être toujours compréhensible », la bibliothèque est aussi un lieu plein d’embûches et de petites vexations, « de multiples grèves des employés, des arrêts de travail des magasiniers, des livres mal reclassés qu’on ne pouvait lire, des photocopieuses hors de prix et encombrées, les interdictions souvent irritantes de photocopier ».

Le récit d’une grève à la BN (avant Tolbiac) permet de déchirer le voile des rapports policés entre personnels (ici, les magasiniers) et usagers. Sommés d’évacuer la salle Labrouste, les lecteurs en viennent à échanger des noms d’oiseaux avec les grévistes. « Chacun mit bas les masques » : « D’un côté, on dénonça l’analphabétisme et, le ton montant, le fascisme rouge, de l’autre, “un tas de feignasses et de pédés privilégiés qui voulaient faire croire que la lecture c’est du boulot…”. Quelqu’un éteignit les lumières et il fallut se résigner à quitter les lieux. » Goulemot, encore étonné de cet incident, relève le mépris réciproque que dévoilait cet épisode. L’amour des bibliothèques n’est pas aveugle !

Au fil de l’eau

Ces annotations, ces « choses vues », cette relation vivante, tantôt idyllique tantôt décevante, d’un chercheur avec les bibliothèques sont, hélas, noyées dans des développements historiques souvent peu convaincants (Bernard Faÿ et la BN sous l’Occupation) ou déconstruits. On court de la bibliothèque d’Alexandrie à la BnF pour sauter au XVIIIe siècle, revenir à la BnF, puis partir pour les États-Unis, dans un mouvement peu compréhensible.

Tantôt autobiographie d’un lecteur, tantôt œuvre d’historien, tantôt mémoires au fil de l’eau, le texte manque d’un fil directeur. Le style en est quelquefois relâché, on croit y lire des approximations (François Jacob au lieu de Christian Jacob) ou quelques banalités (l’accès à distance comme désocialisation).

Bref, on est un peu déçu – cet amour des bibliothèques n’est pas seulement vache, il manque aussi de force.