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Les dictionnaires

Juliette Doury-Bonnet

Le Thrésor de la langue françoyse fut publié en 1606, le Petit Larousse illustré en 1905. Les Ateliers du livre de la Bibliothèque nationale de France ont choisi de commémorer ces deux anniversaires en proposant le 8 novembre dernier une journée d’étude sur l’histoire et l’actualité des dictionnaires. La présentation fut chronologique et chaque intervenant revendiqua avec humour la qualité de « siècle des dictionnaires », dont Pierre Larousse parait le XIXe siècle, pour l’époque dont il traita.

Jean Pruvost (université de Cergy-Pontoise) insista sur deux distinctions importantes. Tout d’abord, il ne faut pas confondre lexicographie et dictionnairique : le lexicographe est un chercheur qui ne se préoccupe pas des contraintes éditoriales, le domaine du dictionnariste. Un bon lexicographe doublé d’un bon dictionnariste (parfois la même personne) sont nécessaires à l’élaboration d’un bon dictionnaire. Ensuite, il faut distinguer dictionnaire institutionnel, projet de grande envergure sans expérience commerciale, et dictionnaire de l’entreprise privée.

« Changer la façon commune de penser »

La communication du linguiste Bernard Quemada porta sur les débuts de la lexicographie moderne aux XVIe et XVIIe siècles. Cette époque fut marquée par une révolution dans le monde culturel : la langue française prit le pas sur le latin et l’on assista à la francisation progressive des dictionnaires, en même temps qu’à l’élaboration d’une nouvelle grammaire du français. Le Dictionnaire de l’Académie française, mis en chantier en 1637, fut un outil de politique linguistique. Du fait du monopole dont il jouissait, il eut une influence négative sur les autres projets. Il parut par tranches de 1678 à 1692. Ses deux concurrents furent le dictionnaire de Pierre Richelet, le premier véritable dictionnaire monolingue français, paru en 1680, et celui de Furetière, le premier dictionnaire encyclopédique français, paru en 1690. La lexicographie du français disposait ainsi de trois modèles de référence.

À Marie Leca-Tsiomis (université Paris 10), revint le siècle de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Elle s’attacha à dégager les caractéristiques de cette héritière du dictionnaire de Furetière et du Dictionnaire de Trévoux, qui s’inscrit dans la tradition française de la lexicographie de combat – en effet, les dictionnaires sont alors destinés à être lus et pas seulement consultés. Marie Leca-Tsiomis distingua quatre innovations essentielles apportées par l’Encyclopédie : le recours à des spécialistes, l’abandon de la compilation cumulative au profit du choix raisonné, la part belle faite aux sciences et techniques, la présence de 11 volumes de planches illustrées. Elle insista sur l’entreprise critique que l’œuvre représente : l’Encyclopédie remet en cause les savoirs, le langage, les préjugés… Car le propre d’un bon dictionnaire, selon Diderot, est « de changer la façon commune de penser ».

Jean-Yves Mollier (université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines) présenta le dictionnaire au XIXe siècle – celui des historiens, de 1814 à 1914 – comme un outil de démocratisation et de normalisation. Si Pierre Larousse avait une vision militante de l’usage de ses livres, ses successeurs furent plus frileux. Seule l’œuvre de Maurice Lachâtre fait exception dans la seconde moitié du siècle. La financiarisation des grandes entreprises dictionnairiques conduisit à une rédaction plus « neutre, mesurée, objective ». Les éditeurs abandonnèrent une part de leur indépendance. « Par crainte de perdre des clients, la standardisation atteint le manuel scolaire, les collections de romans, les dictionnaires destinés au grand public et les rapproche de n’importe quel produit manufacturé. »

Jean Pruvost montra que le XXe siècle est l’héritier de la renaissance lexicographique de la fin du XIXe. La première moitié du siècle se caractérise par la conquête de tous les marchés : dictionnaires pour adultes et pour enfants, généraux et spécialisés, en un ou plusieurs volumes, au format de poche ou en édition de luxe. C’est un phénomène éditorial très français, souligna-t-il. Le « demi-Siècle d’or » qui suit offre trois perspectives : trois grands dictionnaires de langue (Larousse, Robert et Trésor de la langue française) ; de petits dictionnaires « révolutionnaires » qui ont bénéficié de l’apport du structuralisme, tels que le Dictionnaire du français contemporain dirigé par Jean Dubois (1967) ; le « souffle informatique ».

Le souffle informatique

Jean-Marie Pierrel, directeur de l’Atilf (Analyse et traitement informatique de la langue française), présenta le cédérom du TLFI (Trésor de la langue française informatisé) et montra l’apport de l’édition électronique en termes d’usage et de diffusion. À une question du public concernant l’actualisation du dictionnaire en ligne, il mit l’accent sur la fonction de référence qu’il importe de préserver, même si des corrections sont prévues, surtout dans la partie étymologique. La consultation du TLFI a donné à certains utilisateurs l’envie de découvrir la version imprimée, que son coût réserve à une élite : « L’électronique ne va pas tuer le papier. »/ La version web est « une vitrine payée par l’État français » : il est normal que le public ait accès gratuitement au produit de la recherche publique.

Une table ronde animée par Jean Pruvost fut consacrée à l’actualité des dictionnaires. Elle réunit Yves -Garnier (éditions Larousse), Laurent Catach et Marie-Hélène -Drivaud (éditions Le Robert), Claire Du Pasquier (libraire à la Maison du dictionnaire) et Pierre Corbin (université Lille III) autour des questions de public. Le marché de la vente par courtage s’est effondré au début des années 1990, constata Yves Garnier : « Le dictionnaire en tant que symbole culturel a été complété par d’autres produits culturels. » Cependant, les versions électroniques démystifient les grands dictionnaires et attirent les jeunes par leur côté ludique. C’est une possibilité d’élargissement du public, se félicita Laurent Catach. De son côté, Pierre Corbin, qui apporta par ailleurs le point de vue du formateur des futurs lexicographes, mit en doute l’éducation et les compétences des utilisateurs.

Les intervenants s’attaquèrent à un lieu commun : il n’y a pas de mots « qui sortent du dictionnaire », sauf à l’occasion des grandes refontes. À partir de bases de données * constituées grâce à l’observation de la langue – en particulier dans la presse, voire dans les catalogues de vente par correspondance –, les mots nouveaux « qui entrent dans le dictionnaire » sont choisis en concertation avec des conseillers scientifiques qui signalent les nouvelles notions importantes dans leur domaine. Et comme le nota Laurent Catach, « le défi, ce n’est pas de traiter tout : la valeur ajoutée, c’est la sélection ».

Concernant les définitions, conçues dans le contexte d’un dictionnaire, d’une époque et d’une société, ce dernier souligna l’importance de leur réécriture et de leur actualisation. Si les exemples sont « le lieu de connivence avec le lecteur » (Marie-Hélène Drivaud), « le lieu de la subjectivité » (Jean Pruvost), elles sont aussi « le lieu des stéréotypes et de l’idéologie, où les dictionnaires vieillissent » (Yves Garnier).

La technologie va apporter beaucoup, conclut Yves Garnier, mais l’édition de dictionnaires demeure un métier d’artisanat et de temps long, marqué par un investissement important en termes de personnel. « L’avenir est très lié à ce que l’école fait de la langue et de la lecture. »

  1.  (retour)↑  3 500 mots nouveaux sont répertoriés dans la base de données gérée par les éditions Le Robert.