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Lire le manuscrit médiéval

observer et décrire

sous la direction de Paul Géhin. Paris : Armand Colin, 2005. – 283 p. ; 24 cm. – (Collection U, Histoire). ISBN 2-200-26978-1 : 26 €

par Isabelle Westeel

Fruit du lent et patient travail de recherche et d’érudition d’une institution fondée en 1937, l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT), unité propre de recherche du CNRS, Lire le manuscrit médiéval entend transmettre et en quelque sorte vulgariser connaissances et compétences que l’on ne peut acquérir qu’après un « long et sympathique commerce » avec les documents. Écrit par les spécialistes reconnus des différentes sections du laboratoire – hébraïque, romane, grecque, codicologie, arabe, paléographie latine, iconographie – et enrichi des conseils de la Bibliothèque nationale de France pour le domaine arabe, ce manuel prend pour objet principal d’étude, le codex, sous-ensemble du manuscrit (le rouleau ou volumen est rapidement abordé) de l’Antiquité tardive à la Renaissance. L’étendue géographique coïncide plutôt avec l’espace linguistique correspondant aux langues écrites autour du bassin méditerranéen : grec, latin, hébreu, arabe et langues romanes. Plus encore qu’un manuel de codicologie, l’ouvrage emprunte aussi aux disciplines connexes que sont la paléographie ou la critique textuelle.

Autopsie du manuscrit médiéval

Après un court préambule consacré à la cote des manuscrits dans les bibliothèques, premier élément à repérer, l’exposé propose une succession de neuf chapitres permettant d’« autopsier » le manuscrit médiéval. Il peut être utile de les énumérer ici : les matériaux, l’organisation du volume, la préparation de la page avant l’écriture, l’écriture, la décoration, colophons et souscriptions, le contenu, la reliure, possesseurs et lecteurs. Après quelques généralités, chaque partie détaille, dans un langage technique savant et précis mais néanmoins accessible, les différentes observations nécessaires à l’établissement d’une analyse ou d’un diagnostic… Relevons, par exemple, les parties concernant la fabrication du papier, filigrané ou non (p. 19 - 45), l’organisation du volume et la composition en cahiers (p. 53 -70), la réglure (p. 79 - 82) ou encore les usages chronologiques dans les différents domaines linguistiques (p. 166 -173). En fin de chapitre, une bibliographie raisonnée mêlant ouvrages de référence, articles et sites consultables sur Internet (quelques adresses sont à corriger) permet de connaître les ressources nécessaires pour aborder chaque discipline.

Conçu dans un esprit didactique et composé pour un public de professionnels (philologues, catalogueurs, étudiants), l’ouvrage comporte également quelques recommandations issues d’une expérience « de terrain » : par exemple sur la difficile question de l’identification des sujets iconographiques et des artistes (p. 138 -139). « Ce n’est pas le texte qui conduit l’image, c’est l’artiste qui conduit l’image par sa lecture du texte. » Ou encore : « La démarche (pour l’identification d’un artiste) est analogue à celle qui permet l’attribution d’une œuvre littéraire : on procède du général au spécifique. »

Sans doute s’agissait-il d’un défi que d’embrasser d’un seul regard la variété du manuscrit médiéval dans toute sa dimension chronologique et linguistique. Cela peut expliquer parfois d’une part le propos un peu haché quand il s’agit de passer d’un domaine linguistique à un autre et l’atténuation des écarts chronologiques d’autre part, le risque étant alors pour le lecteur celui d’analyses trop générales ou anachroniques. Avouons qu’il est extrêmement difficile d’exposer finement les articulations entre contenant et contenu, sur un sujet portant sur treize siècles, dans un manuel de cette dimension.

Un guide pour le catalogage

Un des buts à demi avoué en introduction de l’ouvrage est de proposer une sorte de guide de rédaction d’une notice de manuscrit. Pour ce faire, les parties « mise en forme » des chapitres Décoration (p.141-152) ou Reliure (p. 231) donnent des modèles. Il se peut que l’élément le plus utile de ce manuel soit situé à la fin du chapitre essentiel consacré au « Contenu », aux pages 216 -218 qui offrent un exemple réel et commenté de mise en forme d’une notice. C’est l’élaboration d’une notice « rédigée et construite » décrivant aspect matériel et contenu qui permet en partie d’estimer la valeur d’une analyse et d’une datation. La description proposée, plutôt conforme aux pratiques des grands établissements dans les catalogues papier, est très utile surtout en l’absence au niveau national d’une véritable norme de catalogage pour les manuscrits. Notons que, sous l’impulsion de la Direction du livre et de la lecture et dans le cadre de la Commission générale 46 de l’Afnor, un groupe travaille actuellement à la rédaction d’une norme de description des manuscrits modernes et contemporains.

Par choix délibéré, le traitement bibliographique informatisé du manuscrit n’est pas abordé dans ce manuel. On peut le regretter puisque cette approche aurait permis d’approfondir encore les questions d’identification des noms de personnes et de lieux (p. 173-175), de normalisation des accès et de constitution des index.

À côté des grandes entreprises de catalogage « scientifique », la tendance est actuellement à la mise en ligne d’inventaires existants et de notices brèves complétées d’images du manuscrit permettant au chercheur d’accéder au document comme par exemple à la Bodleian Library.

On peut augurer que la grande entreprise française de mise en ligne du Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France (CGM) permettra, en particulier par la confrontation des différentes collections, des avancées significatives dans la connaissance du « fonds médiéval » pour reprendre une des expressions de l’ouvrage (p. 251).

Finalement un ouvrage qui deviendra rapidement indispensable, un ouvrage riche qu’on lit avec plaisir, mais surtout que l’on relit, que l’on consulte : un ouvrage de référence que l’on garde à portée de la main pour toute étude codicologique.