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Regards sur le livre et la lecture des jeunes

La Joie par les livres a 40 ans

Lise Chapuis

Les 28 et 29 octobre 2005, la Joie par les livres fêtait son anniversaire en organisant à la Bibliothèque nationale de France (BnF) un colloque intitulé « Regards sur le livre et la lecture des jeunes : La Joie par les livres a 40 ans ».

De l’enfant-roi à l’enfant-proie

Nic Diament, directrice de la Joie par les Livres et de longue date impliquée dans l’action autour de la littérature de jeunesse, a introduit la première matinée consacrée au thème « Littérature et enfance ». En brossant en quelques références pleines d’humour le décor des années 1960 concomitant de la création de la Joie par les livres, elle a montré les transformations de la famille et de la société qui ont fait de l’enfant un sujet autonome, enfant-roi désiré mais aussi enfant-proie consommateur. Ce panorama aussi riche que synthétique a fait émerger les ambivalences des représentations contemporaines de l’enfant, à la fois vulnérable et dangereux, devant lequel les adultes – parents ou éducateurs – éprouvent avec angoisse le poids de leurs responsabilités.

À cette évolution du lecteur devait correspondre un regard sur la littérature qui lui est proposée, et Claude Hubert-Ganiayre a choisi de centrer son propos sur les « changements et permanences dans les romans jeunesse » à travers quelques points forts : la famille d’abord, avec une certaine remise en cause des parents et, au contraire, un rôle croissant de la fratrie ; en second lieu, un genre, le roman policier, passé du divertissement à un témoignage lucide et critique de la société ; et surtout les innovations de l’écriture romanesque pour la jeunesse dont les jeux et enjeux se sont complexifiés.

Dans cette réflexion sur la littérature et l’enfance, Michael Morpurgo était sollicité comme auteur apprécié du public jeune, Children’s laureate et « ambassadeur de la lecture » : il a affirmé avec humour mais vigueur que les enfants n’avaient pas changé et que leurs besoins de bons livres et d’histoires qui font rêver restaient entiers.

En ce qui concerne les images, le « vagabondage » de Michel Defourny, passant par les innovations graphiques et thématiques de François Ruy-Vidal, du Sourire qui mord ou de Max et les maximonstres qui ouvrent plus grand la porte aux images de l’inconscient, a montré comment peu à peu, chez de nouvelles générations de plasticiens, l’album se métamorphose pour devenir une sorte d’installation tandis que le texte « s’iconicise ».

Quarante ans d’édition pour la jeunesse

C’est Michèle Piquard qui a ouvert l’après-midi consacrée à « L’édition jeunesse et son public » en étudiant les stratégies des éditeurs depuis 1965, date qui marque le début d’un processus de légitimation de la littérature de jeunesse, au moment même où la prolongation de la scolarité obligatoire élargit le lectorat du côté des adolescents. Le nouveau marché qui se crée alors sollicite – secondé par la pensée contestataire des années 1970 – une inventivité éditoriale qui, selon Michèle Piquard, ne s’est plus démentie et a été exemplairement représentée par les innovations de Pierre Marchand au sein de la maison Gallimard.

En racontant son long parcours d’éditeur à l’École des loisirs, Arthur Hubschmidt a fait percevoir de manière très personnelle les mutations d’un secteur passé de l’artisanat à l’industrie, tandis que Marie Lallouet choisissait quatre dates pour réfléchir sur les conséquences du formatage des livres par rapport à la demande du public : 1977, avec l’apparition de la collection « Folio Junior » chez Gallimard et de la revue J’aime lire chez Bayard Presse, deux incontournables désormais ; la loi Lang de 1981, moment marquant un coup d’arrêt à la disparition de la librairie indépendante ; 1984 où commence la légitimation de la littérature de jeunesse par l’Éducation nationale à travers son entrée dans les programmes du collège ; et, pour finir, 1998, qui signe le déclin du livre de poche pour la jeunesse en même temps que l’apparition du livre comme produit dans une gamme de supports en tous genres.

Vibrant de conviction, le plaidoyer de Suzanne Bukiet, ancienne responsable du secteur jeunesse aux éditions Syros, pour les collections bilingues, véritables dialogues de textes et de cultures, a trouvé un vif écho dans la salle en fin d’après-midi.

Médiateurs et enfants-lecteurs

L’attention s’est tournée le vendredi matin vers les relations entre « les médiateurs et les enfants lecteurs » : Max Butlen, de l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique), a analysé les conséquences de la massification de l’enseignement dans les années 1960. Il a mis en évidence les nouveaux discours et les nouvelles pratiques qui ont permis à l’institution scolaire de dépasser une conception purement instrumentale de la lecture et de promouvoir une approche plus littéraire et personnelle des textes.

Du côté des bibliothèques, Hélène Weis a montré comment les modèles différents de l’Heure joyeuse et de la Joie par les livres avaient pu solliciter les aptitudes des enfants-lecteurs dans des visées éducatives réfléchies mais aussi amenées à se transformer avec les évolutions sociales. La table ronde qui suivait a permis une approche des aspects variés de la médiation : associations tournées vers l’étranger, comme celle de Geneviève Patte, réflexion sur l’accueil des publics à Toulouse, évolutions du métier de documentaliste à travers l’expérience de Geneviève Bordet, partenariats école-bibliothèque présentés par Claire Boniface ou témoignage d’une libraire spécialisée dans le domaine jeunesse.

Il restait en fin de parcours à aborder la question de la promotion des livres de jeunesse auprès… des jeunes. Claude Poissenot a traqué les idées toutes faites en questionnant avec méthode la notion de lecture, puis celle de l’enfance qui est censée être visée par la promotion, et finalement la promotion elle-même. Bernard Friot s’est interrogé à son tour sur les représentations de l’écrivain et la valeur même de ces rencontres avec le public qui doivent être préparées pour être profitables. Au cours de la table ronde, Moka a elle aussi évoqué ses relations avec son lectorat tandis que Sylvie Vassallo du Salon de Montreuil et Denis Bruyant de Saint-Paul-les-Trois-Châteaux faisaient chacun le point sur leurs expériences de promotion du livre de jeunesse.

Il fallait un « grand témoin » pour jeter un coup d’œil critique sur ces deux journées de contributions, et Isabelle Nières-Chevrel a joué ce rôle avec brio, pointant parmi tant d’acquis positifs, la constitution d’une histoire de la littérature de jeunesse, et surtout la dimension fondamentale de jeu qu’il y a chez tous les passionnés de ce domaine.

C’est Jean-Noël Jeanneney en personne qui est venu clôturer le colloque par une intervention pleine de clins d’œil à la fois nostalgiques et érudits.