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Les lieux de l'histoire

sous la dir. de Christian Amalvi. Paris : Armand Colin, 2005. – 410 p. ; 24 cm. ISBN 2-200-26722-3 : 26 €

par Arnaud Dhermy

Entre historiographie et histoire des institutions, cet ouvrage a su trouver sa place : « Éclairer et mettre en perspective historique les conditions matérielles et intellectuelles de l’exercice du métier d’historien. » Par sa claire disposition, une ambition à l’exhaustivité et la compilation d’une matière parfois peu accessible, il peut être considéré comme un manuel, au sens noble du terme, ou mieux, un ouvrage de référence.

Le titre rappelle l’épopée dirigée par Pierre Nora. Mais l’image de la pension bourgeoise de Balzac peut aussi suggérer l’esprit du livre. « Faire parcourir l’enfilade des salons d’honneur […], mais aussi les “cuisines et dépendances” de Clio. » Sans doute aura-t-on hésité à intituler ce recueil les « ateliers de l’histoire ». Le terme laboratoire quant à lui est restrictif, en regard des pages consacrées à la diffusion, aux cibles de l’histoire et aux secteurs – comme l’opinion – où elle peut agir.

Ces lieux de l’histoire se répartissent en quatre catégories : l’apprentissage et l’enseignement des méthodes ; la conservation des sources et leur mise à disposition ; les vecteurs de diffusion et de vulgarisation ; les sociabilités et points de contact entre chercheurs.

Quant à l’étude de l’univers savant, elle se double de celle de lieux moins académiques qui tiennent davantage à la culture générale : littérature, beaux-arts, débats de société…

Un triptyque chronologique

Les contributions des Lieux de l’histoire se répartissent sur un triptyque. La partie centrale détaille ce qui représente au XIXe siècle les institutions de l’histoire telles que nous les recevons aujourd’hui. C’est Clio en son académisme mais aussi ce qui dans la culture classique se rattache à cette science et à sa vulgarisation. De part et d’autre de ce panneau central, prennent place les prodromes de ce cosmos contemporain, du Moyen Âge aux Lumières ; puis ce qui au XXe siècle en constitue la nécessaire mutation, les ruptures.

En première partie, une synthèse met l’accent sur la rationalisation progressive des fonds d’archives et l’impulsion donnée à l’édification de l’opinion. Sources d’une instrumentalisation de l’histoire mais aussi ferment de réseaux de recherches, leur confrontation amène une maturité de méthodes.

En deuxième partie, l’étude du XIXe siècle, d’emblée, se démarque d’un cliché dualiste bien connu. Celui de l’histoire narrative et d’écoles philosophiques sous l’emprise des « mages romantiques » que sont Guizot ou Michelet. Du « siècle de l’histoire », on en vient au « siècle des histoires ». Tour à tour, voici les « greniers de Clio », centres d’archivage ou de documentation (bibliothèques, archives, musées) ; les « ateliers » (sociabilités historiques) ; les lieux de l’éloquence (Académie, théâtres, Parlement), de diffusion (édition, vulgarisation, place publique) et d’enseignement (supérieur, école publique).

Enfin, en troisième partie, sont traitées les mutations des lieux de l’histoire depuis l’époque de leur institutionnalisation. Reflux de l’histoire patriotique après 1918 ; immobilisme scientifique ; essor des Annales et de la recherche collective ; éclatement des lieux d’élaboration de la recherche.

À la lecture du sommaire, au fil des chapitres, de nouvelles questions naissent puis trouvent leur réponse ; les notes et la bibliographie permettent un complément d’information. Un seul regret, que le champ de fouilles archéologiques n’ait pas eu lieu de cité dans ce monumental travail d’équipe.

Entre spécialisation et décloisonnement

Le principal défi de cet ouvrage était de s’extirper d’une notion géographiquement astreignante : « Rares sont les lieux de la fabrication de Clio qui s’inscrivent avec précision dans l’espace », annonce L. Avezou dans la première partie. Et si le monastère médiéval ne constitue pas en effet le lieu de l’histoire par excellence, la question d’un espace explicitement consacré se pose aussi sur les deux autres pans du triptyque, XIXe siècle et époque contemporaine. Inversement, ce qui se décline en générations d’historiens, ou plus largement en contextes historiographiques, a su être distillé en autant de milieux de transmissions, d’inventaires ou d’élaborations, même si certaines connexions entre espaces de production et de diffusion restent dans l’ombre. De quelle culture historique, par exemple, émanent les sujets de pièces ou de romans au XIXe siècle ?

Deux effets de perspective du triptyque se révèlent plus particulièrement éclairants. La structure du recueil, tout d’abord, s’appuie peu ou prou sur les découpages thématiques retenus pour le XIXe siècle. C’est en montrer à la fois la pérennité et l’évolution. Car la dernière partie aborde le difficile rééchelonnage de l’histoire comme culture classique par rapport aux nouveaux enjeux qui se présentent à Clio. Une mutation présentée ici en termes de décloisonnement interdisciplinaire, de public, de défis à travers l’actualité et l’opinion.

Et c’est bien là un autre intérêt d’une présentation en triptyque : les lieux de l’histoire aujourd’hui se conçoivent aussi comme des contextes d’impulsion ou de réception d’une création scientifique. Ainsi, pour une part, on reviendrait in fine à un état déjà décrit en première partie, où le lieu de création se définit comme un critère d’identification pour l’historien et ses méthodes, plutôt que comme une marque de fabrication d’un type de travail. Autrement dit au monastère, lieu d’histoire mais non consacré à l’histoire, répondrait aujourd’hui la salle des séances du tribunal, ou le média d’information et d’opinion, dans une perspective proche de l’expertise. L’idée sous-tendue dans l’introduction de la première partie trouverait un écho à la fin de l’ouvrage : « Là, pas d’“écoles” ou de “courants historiques”, ni de coupures “épistémologiques”, sinon intégrées aux pratiques de travail, aux conditions matérielles ou à l’environnement qui, souvent, les détermine. »