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Censure, autocensure et art d'écrire

de l'Antiquité à nos jours

sous la dir. de Jacques Domenech. Bruxelles : Éd. Complexe, 2005. – 375 p. ; 24 cm. – (Interventions). ISBN 2-8048-0028-8 : 39,90 €

par Martine Poulain

C’est à un entendement large du terme « censure » qu’invitent les auteurs de cet ouvrage, qui égrainent leurs questions et analyses tout au long des siècles, de l’Antiquité romaine à aujourd’hui. Ont-ils tort d’élargir l’acception du terme jusqu’aux phénomènes d’autocensure ou jusqu’à illustrer ainsi la notion de rupture littéraire ? Non, point, car si l’histoire sociopolitique de la censure est de mieux en mieux connue, celle des phénomènes de contrôle de soi dans le processus de création littéraire est inépuisable. Ce faisant, ils prennent le risque d’amalgamer censure répressive, subie, et censure créatrice, d’écart, de rupture, mais c’est au lecteur de savoir lire, et l’une ne va pas toujours sans l’autre.

De Molière à Saint-Simon

Beaucoup d’articles explorent, évidemment, les effets de la censure d’Ancien Régime ou les ruses des auteurs pour dire entre les lignes. Le Dom Juan de Molière, créé en février 1665 sous le titre Le festin de pierre, ne sera publié qu’en 1682, et encore, dans une version « différemment censurée selon les exemplaires ». Auparavant, le texte des représentations théâtrales se verra amputé de tout ce qui offense la religion – les blasphèmes de Dom Juan, la critique du gassendisme – ou la morale de l’époque, ridiculisée.

Les Contes et nouvelles en vers de La Fontaine sont publiés une pre-mière fois avec privilège, mais les Nouveaux contes n’échappent pas au scandale. Furetière lui-même, exclu de l’Académie pour son Dictionnaire, estime que les écrits de La Fontaine « contiennent des choses si scandaleuses qu’elles choquent absolument les bonnes lois et notre religion ». Pourtant, les Fables, à la faveur d’une paresse du censeur qui les croyait simple traduction d’Ésope, ne furent pas interdites. La Fontaine, à la recherche de la reconnaissance, doit construire patiemment une stratégie qui laisse alterner flatterie et ruse, développe des pratiques d’autocensure, certains de ses poèmes n’étant publiés qu’après sa mort. C’est peut-être plus que la censure d’État brutale, la société de cour et ses règles qui contraignent La Fontaine au masque et au double discours : le discours de surface, qui obéit aux règles de la rhétorique classique, le second discours « sans règles définies », libre et épicurien, et livre « sous l’apparence nonchalante d’un conte », un combat acharné contre la logique de la raison d’État.

Chez Saint-Simon, c’est, selon Marie-Paule de Weardt-Pilorge, l’autocensure qui est la plus forte, reflet des mœurs de la cour étudiée par le mémorialiste, chez qui s’affrontent, dans son écriture même, le chrétien et le courtisan. Pour affermir encore son exercice d’autocensure, Saint-Simon refuse la publication de son vivant de ses Mémoires, dont il tient la rédaction secrète. Et pourtant, la virulence des propos de Saint-Simon affleure à chaque page, bafouant sa propre volonté de censure : « La vérité du courtisan, de l’historien, de l’homme enfin, est sensible dans ce discours de l’évitement. »

De Voltaire aux Goncourt

Les stratégies de Voltaire face à la censure sont innombrables, rappelle Claudine Levigne. Il joue et jouit de l’anonymat des pseudonymes, des allonymes, des fausses adresses : « Frappez et cachez votre main », dit-il, appréciant particulièrement de se cacher sous des noms d’ecclésiastiques, lui l’athée combattant l’Infâme, multipliant les genres littéraires pour faire entendre sa voix.

Andréas Pfersmann se penche, lui, sur la censure de La nouvelle Héloïse, l’une des nombreuses œuvres de Rousseau à s’être attiré les foudres de la censure royale ou du Parlement, malgré les soutiens que lui prodiguait, entre autres, Malesherbes. L’analyse est consacrée cette fois à la censure des notes de La nouvelle Héloïse, effectuée par l’auteur lui-même sur son manuscrit, dans une volonté d’en adoucir les propos. La note a en effet une importance extrême dans ce roman, car elle représente l’intervention de l’auteur dans un ensemble de lettres qu’il est censé n’avoir pas retrouvées, déjà inscrites par les deux amants. Dans ces notes, comme dans les préfaces, Rousseau répond à ses futurs objecteurs, donne son point de vue, « ruse avec les frontières de la fiction ».

Les frères Goncourt, Paul Adamy le rappelle, furent abondamment censurés. Par leur imprimeur d’abord, craignant les foudres de Napoléon le Petit, lorsqu’ils publièrent le premier livre, En 18…, celui-ci craignant qu’on y voie une allusion au 18 Brumaire. Un peu plus tard, ils sont traduits en justice pour outrage aux bonnes mœurs dans une nouvelle parue dans le journal Paris. Plusieurs de leurs pièces de théâtre furent interdites, les censeurs biffant les termes obscènes. Les Goncourt firent donc, comme beaucoup, l’apprentissage de l’autocensure et du refoulement, mais déversèrent ce refoulé dans leur Journal et c’est grâce à ce Journal non à leurs pièces aujourd’hui oubliées qu’ils entreront au panthéon de la littérature.

Issues des trois années de séminaire consacrées par le Centre transdisciplinaire d’épistémologie de la littérature de l’université de Nice à la censure littéraire, bien d’autres contributions sont rassemblées dans ce livre. On conseillera encore la lecture de l’excellente étude d’André Josel sur l’analyse que propose Léo Strauss sur « le cas Spinoza », évidemment l’article de Maurice Couturier sur la censure de Lolita de Nabokov ou encore l’article de Tanguy L’Aminot sur Emmanuelle.