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Pour la défense de la culture

les textes du Congrès international des écrivains, Paris, juin 1935

réunis et présentés par Sandra Teroni et Wolfgang Klein.
Dijon : Éd. universitaires de Dijon, 2005. – 665 p. ; 23 cm. – (Collection Sources).
ISBN 2-905965-89-4: 40 €

par Valérie Tesnière

« Ce Congrès, un des éléments du dispositif de propagande dont l’Internationale communiste joue à merveille selon des besoins et les intérêts de l’Union soviétique, va porter ses fruits. L’heure des fronts populaires a sonné : il faut unir toutes les forces à même de contribuer [sic] au danger représenté par l’Allemagne nazie. Tout le monde est ainsi ravi. »

Comme Le siècle des intellectuels de Michel Winock, d’où vient cette citation, figure dans toutes les bibliothèques parmi les titres de référence, il paraît utile de compléter l’analyse communément répandue de cet événement, prélude au Front populaire, en mettant à disposition des lecteurs une édition critique, enfin complète, des sources.

Il importe en effet, au tournant du XXIe siècle, au moment où l’on célèbre le centenaire de la naissance de Sartre, symbole des intellectuels, de se donner les moyens d’une lecture distanciée d’une période, celle des années 1930, dont il faut bien admettre que l’historiographie du second XXe siècle n’a pas pris l’entière mesure.

L’ouverture des archives russes

Quoi de plus instructif à cet égard que la lecture des textes et communications, tous traduits en français, de l’ensemble des écrivains réunis à la Mutualité du 21 au 25 juin 1935 ! Le contexte est celui de l’après-février 1934, de la création du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et de l’organisation du front contre Hitler.

On y constate toutefois que, loin de traduire une unanimité à la gloire de l’Internationale communiste, l’initiative n’a pas empêché de fortes divergences de s’exprimer. Certains faits sont connus : par exemple, le cas Victor Serge ; ou la dissidence des surréalistes avec les communistes, patente depuis la rupture d’André Breton en 1933, tragiquement révélée quelques jours avant le congrès par le suicide de René Crevel ; ou encore la prise de position de Julien Benda, reprise de La trahison des clercs.

D’autres ne l’étaient pas : c’est tout l’intérêt de l’ouverture des archives russes, notamment de celles de l’Institut russe de littérature mondiale à l’Académie des sciences de Moscou, à propos de l’Union internationale des écrivains révolutionnaires. Wolfgang Klein les a consultées avec d’autres sources et dresse un tableau nuancé des conditions de préparation du congrès qui fait suite à celui des écrivains soviétiques de 1934, présidé par Gorki. Ainsi Henri Barbusse, qui fait le voyage de Moscou entre autres dans cette perspective, est reçu par Staline, prend des consignes qu’il n’arrive pas à faire passer de retour en France et doit composer avec d’autres tendances.

Le foisonnement des débats d’une époque

C’est tout le mérite de cette édition que de restituer la dimension internationale des enjeux. Le point de vue français, qui prévalait dans les éditions partielles existantes, est contrebalancé dans cette édition par ceux des écrivains étrangers, parfois publiés de façon dispersée, parfois demeurés inédits, en tout cas qui n’étaient pas accessibles aux lecteurs francophones dans leur totalité.

Lire dans ce contexte l’intervention de Gaetano Salvemini, qui dénonce les camps sibériens, prend une résonance particulière. Pouvoir comparer l’ensemble des interventions, qui ont pu être transcrites, des délégués soviétiques, auxquels pour faire bonne mesure on a joint Isaac Babel et Boris Pasternak, à celles des dissidents allemands ou à celles de l’ancienne et jeune générations des lettres françaises (de Gide à Nizan ou Malraux) permet de restituer le foisonnement des débats d’une époque, au-delà de la rhétorique convenue des discours. Ainsi que le souligne Sandra Teroni, « tout y est manifeste :tentations dirigistes et apologistes, adhésions sentimentales et certitudes idéologiques, narcissismes, scepticismes, radicalismes et pragmatismes ».

C’est en facilitant ce type d’appropriation d’événements historiques, dans l’intégrité de leurs dimensions, par des recueils de sources, qu’on se donnera les moyens d’un renouvellement de l’histoire des intellectuels. En plus des deux présentations critiques très éclairantes de S. Teroni et W. Klein, l’ouvrage est accompagné d’une prosopographie des participants, d’une bibliographie et d’un index. On aura compris que l’ensemble des bibliothèques de recherche en lettres et sciences humaines doivent le posséder, mais il peut aussi largement intéresser les bibliothèques dans les villes où ces débats d’idées ont eu de l’importance au siècle passé.