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Dominique Pasquier

Cultures lycéennes

la tyrannie de la majorité

Paris : Éd. Autrement, 2005. – 180 p. ; 25 cm. – (Collection Mutations ; 235).
ISBN 2-7467-0603-2 : 16,95 €

par Isabelle Ramon

Dominique Pasquier est sociologue, directrice de recherche au CNRS et travaille sur les médias 1. Cultures lycéennesétudie les pratiques culturelles des jeunes, en particulier des lycéens (15-21 ans), et les changements liés à l’utilisation massive du téléphone portable et d’Internet par cette tranche d’âge. L’étude a été faite par questionnaire dans trois lycées 2 (un millier de jeunes ont répondu) et complétée par des entretiens avec une soixantaine de lycéens. L’auteur note bien en introduction la surreprésentation des classes moyennes et supérieures et on peut regretter l’absence d’un lycée professionnel dans l’échantillon.

Son exposé essaie de démontrer l’existence d’une « culture jeune », en rupture avec la transmission culturelle familiale et avec la transmission d’une culture scolaire humaniste : l’influence des adultes a été remplacée par la pression du groupe sur les choix individuels 3. Cette thèse sur la variable générationnelle, qui devient un facteur aussi important que l’origine sociale ou le niveau de diplômes des parents, entre en contradiction avec celles de Bourdieu sur la reproduction (des élites) ou la distinction, que l’auteur estime non pertinentes en ce début de XXIe siècle. En voici les idées-forces.

Rupture avec les cultures familiale et scolaire

La liberté gagnée dans la cellule familiale entraîne un rapport éclectique à la culture (on butine un peu de jazz, un peu de rock, des lectures proposées par les pairs plutôt que pour les parents, sauf dans les milieux très privilégiés). La famille contractuelle, courante dans les classes moyennes et supérieures, permet de faire cohabiter au domicile des pratiques culturelles différentes. À cela s’ajoute le fort équipement des jeunes en moyens audiovisuels (radio, lecteur de CD, télévision, consoles, micro-ordinateur et Internet, téléphone portable, possédé par 65 % des 11-19 ans). Le marché surinvestit dans cette tranche d’âge : radios privées musicales, télévision de type M6, presse pour jeunes (105 titres, 108 millions d’exemplaires par an), jeux vidéos… Le grand absent est bien le livre, et le contrôle parental est souvent limité au coût du portable.

Le cursus scolaire est axé sur les matières scientifiques ; le bon élève ne doit pas montrer son intérêt pour le livre, sous peine de se faire traiter de « bouffon » ou d’« intello ». Dans le même ordre d’idées, on entend souvent : « Aimer la littérature n’est pas une pratique rentable au niveau scolaire » (mais chez les gros lecteurs, le rapport à l’école est meilleur que la moyenne). La lecture, activité solitaire pratiquée chez soi, n’est pas valorisée, alors que le temps est mangé par des activités de sociabilité juvénile (se téléphoner, chater, se rencontrer pour écouter de la musique). Pour être « soi parmi les autres », il faut connaître les mêmes chanteurs, regarder les mêmes émissions télé, se conformer pour s’intégrer. Tous les signes (vêtements, coiffure, musique, langage..) sont décryptés par les pairs et vous classent dans la tribu des rappeurs, des skatteurs ou des gothiques.

Les pratiques culturelles

La musique est la pratique culturelle la plus répandue. On retrouve l’influence des origines sociales dans les choix musicaux (à Boileau, on aime le rock, le classique et le jazz ; en lycée plus populaire, le rap et le r y thm’n’ blues). Le rap est un sujet de polémique entre jeunes (voir la discussion en annexe) mais la culture musicale de la rue rapporte beaucoup aux marchands de mode streetwear 100 % banlieue ou à Lacoste.

La télévision, regardée avec délices dans la petite enfance, entraîne un discours critique chez les lycéens. Elle est surtout appréciée par les filles qui ont une relation privilégiée au romanesque, aiment parler d’elles à travers un personnage de fiction ou de télé-réalité. Les garçons déclarent préférer les jeux vidéos.

On retrouve les différenciations filles/garçons : pour être populaire, le garçon doit montrer une certaine force physique, affirmer son autonomie face aux demandes des adultes, savoir s’imposer comme leader. Une fille doit soigner son apparence physique, se conformer aux attentes des adultes, être capable de parler de ses sentiments.

En cinquante ans, nous sommes passés d’une culture où les discriminations sociales étaient fortes et les discriminations sexuelles faibles (?) à une culture où les clivages sexuels sont plus apparents (surtout dans les milieux populaires) et ce malgré la mixité des collèges depuis 1975.

Les nouveaux modes de communication

Pour les jeunes, la pratique de communication à distance (portable, Internet) complète la sociabilité de contact. Ils savent quel moyen utiliser avec telle ou telle personne, les filles utilisent plus le portable et les garçons Internet.

Le chat, qui fait peur aux parents, est ici démystifié : le chat de drague avec des inconnus qui signent d’un pseudonyme est plus une pratique de jeu, de fascination pour la déviance ; il aboutit très rarement à une rencontre réelle. Lorsqu’elle se produit, elle est souvent sans lendemain, la déception étant réciproque. Une autre forme de chat des gens qui se connaissent, qui partagent une passion, elle est plus basée sur une parole vraie et peut permettre de se dévoiler sans le regard du groupe.

En conclusion, les témoignages recueillis montrent que la transmission culturelle parents-enfants peut être neutralisée par la culture des pairs, que l’école a perdu sa capacité à transmettre une légitimité culturelle au profit des médias et a des difficultés à imposer des normes d’apprentissage dans un monde qui prône l’autonomie et le contrat. L’aura de la culture de la rue permet de renforcer les oppositions des lycéens avec la culture des parents et de l’école. Pour Dominique Pasquier, il existe un lien entre assouplissement de l’autorité adulte et durcissement des consignes au niveau des pairs (et influence des médias ?), et un clivage entre les sexes : un modèle masculin tient le devant de la scène, les liens des lycéennes avec le sentimental ne sont pas valorisés ; en contrepartie, les filles sont plus libres par rapport au groupe de pairs.

Une étude intéressante pour les bibliothécaires à plus d’un titre : le faible prestige du livre chez les lycéens (les garçons en particulier) est encore une fois repéré, les pratiques de sociabilité juvénile sont bien analysées, le langage des jeunes dans les entretiens est fidèlement restitué et instructif. La culture des apparences, le conformisme des jeunes et en même temps leur recul critique, la difficile construction de l’individu face au groupe sont des éléments que nous percevons aussi en tant que parents. Deux petits reproches : l’abus de références à des travaux de sociologues et l’absence du questionnaire en annexe.

  1.  (retour)↑  Elle a écrit entre autres choses La culture des sentiments : l’expérience télévisuelle des adolescents (Maison des sciences de l’homme, 1999).
  2.  (retour)↑  Le lycée Boileau, établissement très privilégié du centre de Paris, un lycée moyen de la banlieue sud et un troisième plus populaire de la banlieue est.
  3.  (retour)↑  La tyrannie du groupe des pairs déjà dénoncée par Hannah Arendt dans La crise de la culture.