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Lecture publique et territoires

trente ans de mutations en BDP : colloque de Montbrison, 24 et 25 octobre 2003

coordonné par Anne-Marie Bertrand.
Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2005. – 181 p. ; 24 cm.
ISBN 2-910227-58-8 : 27 €

par Françoise Hecquard

Les actes du colloque 1 publiés ici rassemblent pour l’essentiel les textes d’interventions de sociologues et de directeurs de bibliothèques départementales.

Les enjeux socio-économiques et démographiques

Bertrand Schmitt, directeur de recherche à l’Inra de Dijon, développe les questions de mouvements de population et les caractéristiques des populations rurales des années 1990. Parmi divers constats, il souligne notamment que la part globale du rural pur a diminué de 70 à 59 % du territoire et que les flux migratoires évoluent dorénavant dans les deux sens, de l’urbain vers le périurbain et le rural et réciproquement. Cette intervention permet en particulier de confirmer certaines intuitions des directeurs de bibliothèque de territoires ruraux et de bibliothèques départementales de prêt (BDP) ces dernières années : à savoir qu’il existe une homogénéisation partielle des modes de vie, et donc des besoins, du fait du brassage des populations.

Alain Lefebvre, universitaire de Toulouse–Le Mirail, aborde ensuite la question des initiatives culturelles dans les territoires ruraux en constatant, d’une part, une grande disparité dans la répartition territoriale des équipements culturels, excepté en ce qui concerne les équipements de proximité comme la lecture publique, et, d’autre part, que l’initiative culturelle se répartit essentiellement entre deux pôles : le patrimonial, souvent privilégié par les élus, et la création qui investit maintenant aussi les territoires ruraux. Cette intervention, très « basique », n’apporte rien que les participants ne devaient déjà savoir.

Pascal Viot, sociologue de l’Université de Saint-Étienne, évoque le domaine associatif et ses enjeux. Il observe que les objectifs, les modalités d’intervention et le niveau d’implication des militants ont considérablement changé depuis les années 1970, entraînant notamment une confusion et une difficulté de positionnement de plus en plus grande entre les acteurs et un besoin de trouver un statut intermédiaire entre salariat et bénévolat. L’articulation entre le politique et l’associatif est également à réinventer. Les réflexions très intéressantes proposées ici abondent largement les constats faits sur le terrain par tous ceux qui travaillent au quotidien avec ou dans des associations.

Le rôle et la place des politiques de lecture publique

Du côté de l’État, François Rouyer-Gayette, de la Direction du livre et de la lecture, expose le programme des « médiathèques de proximité » lancé en 2003 et qui voit en 2005 ses derniers jours. Cent équipements ont été financés dès 2003 dont 80 % en zone rurale, pour 13 millions d’euros.

Les premiers résultats de l’enquête sur la lecture publique et l’intercommunalité, commanditée par l’ADBDP (Association des directeurs de bibliothèques départementales de prêt) et l’ADBGV (Association des directeurs des bibliothèques municipales et intercommunales des grandes villes de France), et confiée à l’Observatoire des politiques culturelles, sont présentés par Didier Guilbaud, président de l’ADBDP. 35 communautés d’agglomération et 30 départements ont été étudiés. Les principales interrogations des interviewés semblent avoir porté sur les missions et les territoires de compétences respectifs des BDP et des agglomérations, tout en reconnaissant dans le développement de l’intercommunalité une chance pour l’égalité d’accès du citoyen à la lecture publique 2.

L’intervention, dense et prospective, de Dominique Lahary, directeur de la BDP du Val d’Oise, aborde quant à elle les débats sur la notion de « territoire » depuis cinquante ans. Il décrit les différents modèles successivement envisagés pour la lecture publique jusqu’à l’émergence, entre 1978 et 1985, de la notion de « bibliothèque publique » telle qu’elle est toujours utilisée aujourd’hui. Il traite ensuite de la question du « territoire pertinent » pour une bibliothèque municipale et du désir des BDP de bâtir une offre qualitativement équivalente en tout point du territoire. Il constate un raccourci de plus en plus fréquent de lecture à lecture publique et de lecture publique à bibliothèque publique et recommande, d’une part, d’éviter de « soutenir les structures au détriment de la lecture », d’autre part, de viser l’association et la « concurrence lucide ». De son point de vue, le rôle des départements est de soutenir le développement de réseaux de lecture adaptés aux territoires, en assumant directement uniquement les activités susceptibles d’accompagner une amélioration effective des services rendus au public par les collectivités locales car il ne peut y avoir d’organisation de la lecture publique en dehors du cadre institutionnel.

Les réseaux de bibliothèques départementales

À partir d’une enquête auprès de 23 BDP, trois étudiants de l’Enssib évoquent leur tentative d’établir une typologie des réseaux départementaux de bibliothèques. Cette intervention a le mérite d’introduire les exemples concrets présentés par ailleurs mais n’apporte aucun élément neuf susceptible de servir de base à une réflexion prospective. Par contre, la synthèse d’une étude menée sur les bénévoles du réseau de la BDP de la Loire par deux jeunes sociologues de l’Université de Saint-Étienne offre matière à réflexion : un profil type du bénévole des bibliothèques-relais, les motivations et les bases de l’engagement dans ce type d’activité, ainsi qu’un questionnement sur les rapports des bénévoles au salariat et à la formation proposée par la BDP. Au final, ce sont les différences d’approche des bénévoles et de la BDP face aux mêmes problématiques qui sont mises en évidence.

Enfin, plusieurs exemples concrets de politiques départementales de lecture publique sont présentés : les « médiathèques tête de réseau » de l’Isère, supportées par des intercommunalités ou des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) ; les médiathèques départementales, annexes de la BDP de la Drôme, réparties sur le territoire de manière à ce que 90 % de la population se trouvent à moins de 10 km d’une bibliothèque et à moins de 50 km d’une médiathèque ; les 3 échelons (« têtes de réseau », « bibliothèques-relais » et « points-lecture ») de la Mayenne, qui prévoit un encouragement financier au recrutement de bibliothécaires professionnels intercommunaux. Un exemple britannique est aussi donné avec l’intervention de Paul Mac Dermott, bibliothécaire du Warwickshire, qui décrit les outils utilisés pour améliorer l’offre de service dans les espaces ruraux et pour s’adapter toujours mieux aux besoins constatés.

Au final, cet ouvrage constitue une présentation assez complète des interrogations et préoccupations des acteurs de la lecture publique dans les territoires départementaux. On peut regretter cependant que le panorama occupe, comme souvent, une position prépondérante, au détriment d’une véritable réflexion prospective.

  1.  (retour)↑  Voir le compte rendu de ce colloque dans le BBF , no 1, 2004, p. 79-81.
  2.  (retour)↑  L’enquête a été publiée depuis : La lecture publique à l’heure intercommunale : enquête sur l’intercommunalité et la lecture publique en France, sous la dir. d’Alain Faure et Emmanuel Négrier, Éd. de l’Aube, 2004 (Ndlr).