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Library Review

années 2004-2005, du volume 53, no 5 au volume 54, no 4

Bradford : MCB University Press.
ISSN 0024-2535

par Yves Desrichard

L’année 2005 aura marqué, pour Library Review, un changement notable – de format. Au format « magazine » se sont substitués un format plus petit et une maquette pas forcément plus réussie que la précédente. Exit l’éditorial (en tout cas dans certains numéros), pour un nombre d’articles plus restreint, mais qui préserve heureusement la partie bibliographique, avec des analyses toujours aussi fouillées d’ouvrages dont, pour autant, l’intérêt pour des bibliothèques francophones n’est pas toujours avéré. Significativement aussi, et pas forcément dans le bon sens, les résumés en français et en allemand des articles, présents jusqu’à la fin de 2004, ont eux aussi disparu.

Une revue en évolution

Indépendamment de ces changements plutôt anecdotiques, la revue a profondément évolué au cours de ces dernières années. Les articles d’histoire du livre ou des bibliothèques sont désormais rares, si l’on excepte, dans le no 3, vol. 54, une histoire de la Biblioteka Jagiellonska de Cracovie, créée il y a déjà plus de six cents ans, et qui est à l’image du destin tourmenté et souvent cruel de la nation polonaise. L’autre ligne de force résolument originale de la revue, et qui en faisait largement l’intérêt, à savoir la place accordée aux pays « émergents » d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud, est désormais elle aussi singulièrement congrue : un article sur les publications spécialisées en agriculture en Tanzanie, un autre, sur le même sujet, au Venezuela, et une contribution beaucoup trop générale sur les bibliothèques publiques indiennes sont une bien maigre moisson par rapport aux années antérieures.

En fait, si l’on veut se faire une juste idée de la ligne qui est désormais celle de Library Review, il faut se reporter à l’éditorial signé par Nicholas Joint dans le no 5, vol. 53. Il y déplore, sans ambiguïté aucune, que le prix des services, dans les bibliothèques universitaires britanniques, ne soit pas déterminé par le marché – puisqu’il n’y a pas de marché, s’agissant d’institutions entièrement publiques. Pour lui, il faut privilégier une approche consommatrice dans les relations entre les personnels travaillant dans les universités, et donc dans les bibliothèques universitaires, et les usagers (pardon, les consommateurs). Ce qu’il faut, c’est « inject more of the market into UK higher education » – on aura compris sans traduction.

Ce parti pris, qui a au moins le mérite de la clarté, est parfaitement illustré dans un article plutôt surprenant consacré à la pratique du « client mystère » dans les bibliothèques de Nouvelle-Zélande (no 1, vol. 54). Cette méthode, inspirée de celles mises en œuvre dans les commerces ou les services, consiste à envoyer des enquêteurs vérifier la qualité et l’efficacité des services rendus sans que le personnel se doute de leur identité. L’auteur de l’article aborde bien les problèmes éthiques que peuvent soulever de telles pratiques, mais pour conclure que « cet article ne peut considérer en profondeur les questions d’éthique parce qu’il n’y a pas de réponse simple à ces questions » (sic). Place donc aux avantages de la solution, et notamment au « fear factor » – si l’employé sait qu’il est à tout moment susceptible de renseigner un « faux » usager, qui fera un rapport sur lui, alors il sera plus efficace. Appliquée à un certain nombre de bibliothèques publiques néo-zélandaises, la pratique du « mystery shopping » ne semble pas avoir, cependant, donné de résultats probants, comme le reconnaît l’auteur de l’article : les enquêtes ont été menées, les résultats analysés, mais le feed-back auprès du personnel n’a pas été fait, sans qu’on puisse savoir si c’est à cause de résultats désastreux – ou trop élogieux.

Pour autant, et quoique présent de manière diffuse dans d’autres contributions, ce souci managérial d’appliquer les méthodes du secteur privé à un domaine encore essentiellement public, celui de la documentation à destination des étudiants et des enseignants dans le milieu universitaire, n’est pas repris dans beaucoup d’articles. Excepté une analyse beaucoup trop rapide (no 8, vol. 53, p. 392-395) de la viabilité économique des bibliothèques numériques qui, entre financements institutionnels et mécénat d’entreprise, peinent à aller au-delà des enthousiasmes de leur mise en œuvre pour entrer dans une phase plus « routinière » de gestion sur le long terme. Et on retiendra (no 3, vol. 54, p. 166-179) comme contre-exemple une étude de la gestion des ressources humaines dans une bibliothèque du Botswana, qui montre que le personnel a (encore) besoin d’être apprécié, respecté, et qu’on lui fasse confiance pour s’épanouir dans son travail – et le faire correctement. Communication interne, participation, délégation de tâches, sont les bases indispensables de bonnes conditions de travail pour beaucoup d’employés.

Information Literacy

À rebours de ces considérations, et comme les années précédentes, le grand intérêt de Library Review réside dans l’importance accordée à l’enseignement à distance, en particulier dans le domaine de l’« Information Literacy » (IL), terme qu’il est toujours aussi malaisé de traduire simplement en français, malgré l’état de l’art fait par Sylvie Chevillotte dans un article décisif du BBF  *.

On se félicitera que l’article le plus intéressant sur le sujet soit justement une contribution francophone, celle de Véronique Hadengue, qui travaille dans une école de management des affaires à Genève (no 1, vol. 54). L’auteur (qui traduit « Information Literacy » par « culture de l’information ») présente le projet Calis, pour « Computer Assisted Learning for Information Searching », qui a pour but d’aider les étudiants à identifier les sources d’information utiles pour leurs recherches. Organisé pour l’instant autour de trois sujets bien différents (économie, bibliothéconomie, odontologie), intégré dans le campus virtuel suisse, ce projet associe les universités de Genève, de Lausanne et de Montréal. Un projet similaire, mis en œuvre au Waterford Institute of Technology (Irlande), nommé Olas (et pour une fois, il ne s’agit pas d’un sigle) permet d’insister sur le fait que les professionnels de l’information sont particulièrement bien placés, de par leur expertise, pour préparer et entraîner les étudiants à la recherche d’information, en collaboration avec les enseignants.

Toujours dans le domaine de l’IL, « Health information literacy training » (no 4, vol. 54) s’intéresse aux nouvelles relations qui peuvent s’établir entre médecins et patients quand ces derniers maîtrisent mieux le domaine médical. Même si on peut regretter, là encore, une attitude par trop consumériste, et qui place le patient et le patricien plus en position d’affrontement que de confiance, l’article propose un certain nombre de pistes et de solutions intéressantes, ainsi qu’une présentation de services d’information médicale qui sont, bien entendu, tous en anglais.

Googlisation

Library Review s’est aussi engagé dans le débat mondial autour de la « googlisation » de la recherche d’information et des pratiques des utilisateurs, avec des fortunes diverses. Dans son article « Creating metadata that work for digital libraries and Google » (no 7, vol. 53), Alan Dawson essaie de faire du moteur de recherche un allié ; sa « philosophie » est, grossièrement résumée, simple : il faut insister sur le contenu de la balise « title », la seule véritablement prise en compte. Il profite de sa courte analyse pour souligner les insuffisances et les lacunes du moteur qui, pour lui, évoque plus la situation des bibliothèques au temps des catalogues papier que l’ère informatique… Pour autant, comme l’indique avec des accents guerriers un autre article, « Library instruction goes online » (no 1, vol. 54), et, si l’on veut combattre les nettes tendances des étudiants à ne plus rechercher d’information que par Google, il faut développer les « bibliothèques hybrides » pour aller vers plus de flexibilité dans l’utilisation des établissements, en temps, en lieu, en modalités d’enseignement.

Dans le même ordre d’idées, un article très détaillé (no 7, vol. 53), signé Siriginidi Subba Rao, revient sur les avancées et les déboires du livre électronique (e-book) dont l’auteur distingue différents types pour en souligner les avantages, tout en notant que, pour l’instant, le produit ne semble pas avoir convaincu les usagers – et guère plus les bibliothèques.

On peut regretter que Library Review comporte désormais bon nombre d’articles trop spécifiques au contexte anglo-saxon pour qu’on puisse en recommander la lecture aux bibliothécaires francophones ; de plus, l’abus de considérations générales ou jargonnantes trop souvent lues ailleurs, la confiance accordée à des enquêtes, dont les bases théoriques et pratiques semblent souvent des plus fragiles dans leurs interprétations, font que, plus d’une fois, on est désappointé par certains articles aux titres alléchants, mais aux contenus plutôt décevants. Espérons qu’il ne s’agit là que d’une phase de transition, et que Library Review nous offrira dans les numéros à venir des contributions stimulantes, enthousiastes ou provocatrices – et pourquoi pas les trois à la fois.