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Le livre électronique dans l'enseignement supérieur

Quels usages ?

Anne-Marie Malibert

Après une première journée consacrée au livre électronique en mars 2004 1, cette nouvelle rencontre organisée par le consortium Couperin a attiré à l’Université de la Méditerranée Aix-Marseille II, le 2 mai 2005, un public aussi nombreux que lors du précédent rendez-vous, preuve de l’intérêt constant pour ce support. Elle s’est intéressée aux usages et la parole a été donnée aux collègues de différents établissements d’enseignement supérieur, chargés de faire le bilan de l’introduction du livre électronique dans leur établissement 2.

Pierre Chourreu (SCD de Toulouse III) a placé la journée sous le signe des questions soulevées par l’acquisition du livre électronique. Si les périodiques électroniques ont trouvé leur public et leurs formes d’utilisation, le livre électronique n’a pas encore d’évidence, pour preuve sa dénomination non encore stabilisée. Les intervenants ont souligné la relative faiblesse de son utilisation par les étudiants, due en grande partie à une offre encore insuffisante.

L’état de l’offre

Catherine Forestier (SCD de l’INP de Toulouse) a dressé un tableau des offres actuelles. Cet état des lieux repose sur une enquête lancée auprès de seize fournisseurs qui révèle un certain nombre de constats, plus ou moins encourageants.

Si le e-book grand public connaît un échec relatif, l’offre pour le monde académique est en pleine expansion et en évolution constante (contenus et volume). Une de ses caractéristiques réside dans le foisonnement des modèles économiques (autant que de fournisseurs).

L’absence de normalisation (systèmes propriétaires concurrents et incompatibles) ralentit considérablement son introduction et son essor dans les établissements d’enseignement supérieur : l’achèvement et l’adoption de l’Open E-book Publication Structure, compatible XML et Dublin Core, permettront de supprimer l’un des freins à sa diffusion.

L’hétérogénéité des contenus rend difficile la construction d’une offre homogène et attractive. La faible représentation du secteur francophone et la surreprésentation des disciplines juridiques, économiques et de gestion expliquent la timide percée de ce support dans les bibliothèques françaises.

L’introduction du livre électronique répond à un souci de mettre à disposition des étudiants un type de documentation jusqu’alors réservé quasiment exclusivement au public des chercheurs. Le choix de ce support ne résulte pas d’un seul effet de mode et trouve sa légitimité dans des contextes particuliers.

Ainsi, Anne-Marie Rey-Duperret et Martine Sambucco (SCD d’Aix-Marseille II) ont explicité la volonté de développer une offre en direction des étudiants qui repose sur le nomadisme, la rapidité d’accès et qui veut anticiper la demande de ces utilisateurs équipés à 85 % d’ordinateurs dont 25 % de portables.

Ann McLuckie (Bibliothèque du Polytechnicum de Zurich) a souligné les avantages du livre électronique : disponibilité, accès distant grâce à un annuaire LDAP (Light-weight Directory Access Protocol), possibilité d’enrichir sa lecture par la prise de notes, existence de liens avec d’autres ressources, absence de manutention, etc. Il est à noter que cette bibliothèque est la seule à posséder un catalogue de livres électroniques ayant atteint une véritable taille critique (4 427 titres).

Quelles politiques d’acquisitions et de signalement ?

Tous les participants ont été unanimes à souligner la nécessité d’une politique d’acquisitions raisonnée, définie sur des objectifs et devant faire l’objet d’une évaluation tant quantitative que qualitative des usages.

Bien plus nettement que pour les documents imprimés, les statistiques mensuelles d’emprunt conditionnent la rotation du fonds et le renouvellement des titres. La politique d’acquisitions est nécessairement différente de celle des monographies papier. Les différents modèles économiques proposés sont à étudier en fonction des besoins et des moyens locaux. Les critères de choix reposent sur la nature « volatile » de ce document, sur sa capacité à offrir un réel partage des collections, capacité qui oriente les acquisitions vers tel ou tel domaine disciplinaire en fonction d’une population potentielle. L’achat titre à titre ou par abonnement est également fortement corrélé à la discipline couverte tout autant qu’aux types d’offres des éditeurs. Par exemple, dans le domaine scientifique et médical, l’acquisition d’ouvrages de référence et le gain qui en résulte sont justifiés par les utilisations ponctuelles.

Par essence document invisible du lecteur, le livre électronique est l’objet d’une ligne de partage très nette entre les tenants d’un signalement indispensable dans les catalogues et les défenseurs de la position opposée. L’argument principal sur lequel repose cet antagonisme est paradoxalement le même : le caractère volatil et dématérialisé de ce support. Puisqu’il reste peu de temps dans le « fonds » de la bibliothèque, son catalogage, complexe et long, ne se justifie pas. Mais une étude menée aux États-Unis a montré que l’emprunt et/ou la consultation décollaient à partir du moment où le livre électronique était catalogué. C’est sur ce constat impérieux que les partisans du catalogage se fondent pour défendre le signalement dans les catalogues. Une solution est attendue de l’Agence bibliographique de l’Enseignement supérieur.

Parallèlement au signalement, une valorisation par des campagnes répétées de communication et d’information s’avère indispensable pour promouvoir et pérenniser l’usage du livre électronique.

Les perspectives

La présentation de CyberLibris par Martine Gassama et Walter Baets (Euromed Marseille), prônant la fin de la bibliothèque, s’est voulue provocatrice en faisant le choix d’une bibliothèque entièrement électronique. Peut-il s’agir d’un modèle ou d’un contre-exemple ? Si ce choix radical peut être refusé, il repose néanmoins sur une idée à considérer de plus près : celle d’une pédagogie interactive que le livre électronique serait en mesure d’introduire à l’inverse du livre imprimé.

Plusieurs conditions sont nécessaires à la pénétration du livre électronique dans les bibliothèques universitaires. Les enseignants-chercheurs et les bibliothécaires devront se rapprocher des éditeurs pour mettre à disposition des étudiants de 1er cycle des contenus en français, évalués et validés par des pairs-éditeurs, d’accès illimité et à distance. Le rôle actuel et la place de Couperin le désignent pour mener à bien un projet de cette envergure.

Le livre électronique devra être plus que la version électronique du livre imprimé et intégrer l’image fixe et animée et le son. La normalisation des formats et la simplification des accès (notamment par le biais des environnements numériques de travail/ENT) seront un facteur déterminant de réussite ou d’échec. L’enrichissement souhaité des métadonnées permettra l’exploitation réussie du livre électronique dans les systèmes d’information documentaire.

Les bibliothèques universitaires devront se rendre maîtresses des modules statistiques pour une mesure intelligente et productive des usages réels. À l’instar de l’ERE (enquête sur les ressources électroniques menée à l’initiative de la sous-direction des bibliothèques et de la documentation) 3, une enquête annuelle nationale donnerait la mesure des accès et usages.

Si le rôle des bibliothèques est bien de mettre à disposition de ses usagers la documentation existante et donc de s’ouvrir aux nouveaux supports, le nomadisme des accès et de la lecture qu’entraîne le livre électronique remet en cause le modèle des bibliothèques tel que nous le connaissons. Mais devons-nous, pour autant, abandonner tout support imprimé au profit d’une bibliothèque dématérialisée qui renforcerait les pratiques de butinage telles qu’elles s’exercent sur le web ? Cette bibliothèque nouvelle, associant le livre imprimé et le livre électronique, est à penser dans la continuité d’un même projet.