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Les bibliothèques à l'heure du numérique

Nouveaux lieux, nouveaux usages ?

Annie Le Saux

L’élargissement de la bibliothèque de lieu physique bien identifié à un espace en partie virtuel a quelque peu bouleversé le travail des professionnels et le comportement des usagers. Un groupe multidisciplinaire d’enseignants-chercheurs du laboratoire Paragraphe de l’Université Paris VIII s’est intéressé aux effets de cette dématérialisation de la bibliothèque universitaire et en a fait l’objet de ses recherches. Biogéographes, psychologues ergonomes, psychologues cognitivistes et autres ont compté, observé et interrogé les occupants de la bibliothèque, avec la collaboration des bibliothécaires. Ils ont exposé leur méthodologie et leurs orientations lors de la journée d’étude, organisée le 12 mai, sur le thème « Les bibliothèques à l’ère du numérique : nouveaux lieux, nouveaux usages ? ».

Le catalogue

Usages, c’est-à-dire usagers : au nombre de ces derniers, il y a ceux que l’on nomme primo-arrivants, des étudiants de première année qui découvrent les arcanes de la bibliothèque universitaire et doivent se familiariser avec l’abondance et la multiplicité de l’offre documentaire qui leur est proposée. Qui sont-ils ? Les bibliothécaires trouvent en général que leur niveau baisse, a transmis Gildas Illien, porte-parole d’un certain ressenti de ses collègues du SCD de Paris VIII, que l’on peut citer pêle-mêle : « Ils se croient au supermarché », « ils sont doués en informatique », même s’il ne s’agit souvent que d’une familiarité de surface, « ils sont très indépendants, mais pas forcément autonomes ».

Les bibliothécaires ont aussi remarqué que, devant la centaine de postes informatiques de la bibliothèque, les étudiants naviguent sur Internet au lieu de consulter le catalogue en ligne de la bibliothèque. Pourquoi ? Est-ce parce que l’interface de la bibliothèque présentant le catalogue, les signets et les ressources sélectionnées par les bibliothécaires est mal identifiée – surtout lorsqu’elle n’a pas, comme c’est le cas à la BU de Paris VIII, de postes qui lui sont spécifiquement dédiés –, et que le catalogue n’est, pour eux, qu’un outil parmi d’autres plus vite compréhensibles et plus performants à leur sens ?

Longtemps objet emblématique de la bibliothèque, le catalogue a perdu, depuis son passage à l’ère du numérique, de son unicité, il est devenu moins identifiable. Il a également perdu de sa visibilité en se fondant dans une offre plus large, qui accroît la difficulté à faire la différence entre l’offre de la bibliothèque et celle d’Internet et aboutit à une confusion entre l’espace virtuel et l’espace physique. Mais ce que les étudiants reprochent surtout au catalogue de la bibliothèque, c’est de ne donner accès qu’à des références, à des notices brutes et pas à de l’information en texte intégral (Marion Loire, SCD-Paris VIII). Le tout, tout de suite et sans effort, devient leur exigence. La cohérence de la collection de la bibliothèque, la présentation thématique des ressources – qui devraient être un plus face à l’accumulation que l’on trouve sur le web, qui n’a d’autre ordre que le nombre d’occurrences – échappent aux usagers. « Il y a un décalage entre la logique de description des bibliothécaires et la logique de recherche des étudiants » (Marion Loire).

Plusieurs idées ont été avancées pour trouver les moyens de combler cet écart qui se creuse entre les usages des uns et les pratiques des autres : un catalogue enrichi 1, un système d’information documentaire (SID), qui vise à rapprocher les outils des usages et, bien sûr, la formation. Car les outils, aussi perfectionnés puissent-ils être, ne remplaceront jamais la médiation humaine, affirme Olivier Fressard (SCD Paris VIII), pour qui « l’avenir d’une bibliothèque sans bibliothécaire n’est qu’un idéal technologique ». Les bibliothécaires de Paris VIII, « instruments animés » face à l’ordinateur, « instrument inanimé » (citation adaptée d’Artistote), ont mis en place plusieurs services d’apprentissage des usages et des pratiques de la bibliothèque : ceux que quasiment toutes les BU pratiquent (visites, bureaux d’information postée, séances en salle de formation intégrées dans le cursus) et un, plus original, le service d’information mobile 2.

Les discussions avec la salle mirent l’accent sur la prise en compte d’apprentissages tout aussi importants que celui des outils et des techniques, et que l’on a tendance à oublier : l’apprentissage des usages du langage et de sa structure.

Étude des usages de la bibliothèque

Les participants au groupe de recherche « Document numérique et usages » du laboratoire Paragraphe se sont eux aussi interrogés, chacun dans sa spécialité, sur les moyens de réduire ce décalage entre les logiques et pratiques de recherche multiples et variées des usagers et l’organisation intellectuelle que leur proposent les bibliothécaires. Ces études commencées il y a un an et demi sont en phase de développement.

Sophie Chauvin a cherché à « donner du sens à l’information trouvée », en collaborant au développement du Visual… Catalog 3, Vincent Godard, biogéographe, s’est penché sur les « interactions spatiales au sein de la bibliothèque », Viviane Folcher, psychologue ergonome, a réfléchi à une « meilleure adaptation de l’outil à l’activité » dans ce lieu « de convergence et de tensions d’acteurs et d’activités différenciés ». Gérard Vergnaud a appliqué la psychologie cognitive, autrement dit l’organisation de l’activité et de son fonctionnement en situation, à l’étude de l’apprentissage d’une nouvelle compétence par les étudiants débutants.

Stéphane Chaudiron (professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lille III) a élargi le débat au concept de pertinence, c’est-à-dire à « l’appariement entre la requête de l’usager et la représentation qu’il se fait du document », préférant une pratique évaluative qui met l’usager au centre de son approche, à une pratique centrée sur le système. Après une présentation du Sudoc et de son réseau, dont l’originalité est d’être « composé à la fois des producteurs et des utilisateurs du catalogue et du portail » (Sabine Barral, directrice de l’Abes), Peter Stockinger (Inalco/Escom) a décrit les enjeux scientifiques, technologiques et pratiques pour une exploitation efficace du contenu des archives audiovisuelles de la recherche en sciences humaines et sociales 4. Il a introduit la notion d’accès au contenu et souligné le rôle de l’indexation. Faudrait-il créer autant d’accès que de groupes d’utilisateurs ? Selon que l’on est étudiant, chercheur, ou usager lambda, les besoins diffèrent ainsi que la notion de pertinence. Le terme unique d’usager recouvre en fait des niveaux différents, des besoins différents et des réponses différentes.