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Les écritures d'écran

Véronique Ginouvès

Les 18 et 19 mai 2005, a eu lieu à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme à Aix-en-Provence un colloque pluridisciplinaire sur le thème des écritures d’écran. Le pôle Image, son, recherches en sciences humaines de la MMSH est à l’origine de son organisation, dans le cadre du réseau des Maisons des sciences de l’homme 1.

L’écran de sable

L’élément le plus significatif m’a paru être énoncé par Roger Chartier (École des hautes études en sciences sociales) dans une magnifique conférence introductive, « De l’écrit sur l’écran : écriture électronique et ordre du discours ». En s’appuyant sur une histoire des usages, il a désamorcé l’angoisse actuelle de la surproduction d’information, dont on accuse tant Internet, en remontant aux désarrois face à la surproduction de l’écrit qui apparaît dès les prémisses de l’imprimerie. Pour l’illustrer, il utilisa l’image de Jorge Luis Borges dans Le livre de sable et retraça un dialogue entre Eudoro Acevedo, qui voyage dans le monde du futur, et l’homme-sans-nom-des-temps-de-l’avenir qui lui assène : « Ce qui importe ce n’est pas de lire mais de relire. » Conteur et philosophe, Roger Chartier rappela un autre dialogue, plus ancien, imaginé par Lope de Vega dans Fuente Ovejuna, entre le paysan Barrildo et l’étudiant Leonelo. Ce dernier assure que « l’excès des livres est source de confusion et réduit les efforts qu’on fait à une vaine écume » Bref, ce que l’on reproche à l’Internet, on l’a toujours reproché au livre. Ce qui n’empêche qu’il faut savoir, comme avec la source écrite, trier, sélectionner, relire…

Autre variation de l’inquiétude des écritures d’écran : l’intrusion de la technicité, non seulement dans l’écriture mais aussi dans la lecture, développée dans la conférence d’Emmanuel Souchier, « Médias informatisés et énonciation éditoriale ». Il dénonça l’absence de prise en charge, malgré tous les discours, d’une instance d’apprentissage collectif face à la complexification de la pratique d’écriture/lecture qu’a entraînée le web. Car le texte de réseau possède une forme, tout comme les autres textes qui l’ont précédé. Méfiance ! L’énonciation éditoriale électronique fait partie de ce que Georges Perec nommait l’« infra-ordinaire » et disparaît à force d’évidence… E. Souchier se demanda donc où se situent les pouvoirs dans l’écriture électronique et quels peuvent être leurs effets sur le lire, l’écrire et le penser. Cette analyse dénonce les formules naïves et hyperboliques de l’insaisissabilité du texte électronique et rejette la modélisation induite par les logiciels qui imposent les stéréotypes de la textualité. Une intervention très dense qui vient en écho de celle de Pierre Mounier, « Les sciences humaines et sociales au miroir des nouvelles technologies ».

L’écran ludique

Pas de malaise par contre chez les « blogueurs » et les artistes… Ils sont heureux dans l’écriture et dans la diffusion de leurs écrits ! Mettre en ligne devient une jubilation que l’Internet a permis de développer à un niveau extrême en laissant imaginer des lecteurs potentiels. À propos des blogs, toujours très « mode », beaucoup de choses ont été précisées. Une typologie éclairante en a été dressée par Hubert Guillaud (Fondation Internet nouvelle génération) et Alain Giffard (ministère de l’Éducation nationale et de la Recherche) en a donné une définition précise, tandis que Franck Rébillard (Université Lumière, Lyon II) a essayé d’évaluer la distance des blogs au journalisme. Oriane Deseilligny (Université Paris VIII) a quant à elle présenté la destination des journaux intimes en ligne. En filigrane, le plaisir de l’écriture était toujours présent : c’est à Jean Véronis (Université de Provence) qu’est revenu le récit d’une expérience heureuse et originale d’écriture d’un blog.

Du côté des artistes, lorsque l’on demande à Nicolas Clauss ou à Renaud Vercey quel était leur intérêt à utiliser le web dans leur pratique artistique, ils répondent en chœur : « Aucun ! ». À côté de l’aspect technique ou formel, le seul avantage qu’ils y voient est de rendre visible un travail de toute façon déjà écrit pour le multimédia.

Annie Gentès (École normale supérieure) est venue ajouter à cela une analyse très fine de l’aspect ludique de l’écriture électronique et en particulier des travaux artistiques à travers le geste, enfin libéré dans des sites interactifs où chaque clic est comme un coup de dé qui nous confronte à l’inconnu. C’est dans cette joie de l’écriture sous toutes ses formes qu’Hubert Nyssen, fondateur des éditions Actes Sud, a clôturé la première journée par une belle conférence, « La suite à l’écran ou le renouveau de la correspondance », tel un passeur entre l’écriture autobiographique et le blog.

Le chercheur heureux qui écrit sur les écrans existe aussi… Qu’il s’agisse de ceux qui retrouvent les marques de la publication scientifique dans la publication électronique, comme dans l’expérience du Médiéviste et l’ordinateur  2, du Recueil  3 ou de la valorisation d’archives de terrain dans le domaine archéologique 4. Mais aussi tout simplement des chercheurs qui font de l’écran le terrain de leur recherche : des bibliothécaires aux malades en passant par les sans-papiers. Ou encore les institutions de la recherche, comme le ministère délégué à la Recherche, présent à travers Françoise Thibault, relançant l’aventure dans la lignée de Roland Barthes, et l’Institut national de l’audiovisuel engagé sur un dépôt légal du web, dans la lignée du projet d’Internet Archives 5.

Enfin, le film qui clôturait les deux journées posait une interrogation oppressante : « Qui lira mes messages électroniques lorsque je serai mort ? » Grave question qui n’a pas réussi à entamer l’enthousiasme de l’auditoire qui s’est retrouvé sur la conclusion de Pierre Mounier. Celui-ci a proposé une nouvelle aventure : l’expérimentation d’une stratégie de recherche sur l’édition électronique en sciences humaines et sociales. Il s’agit de neutraliser la question du changement pour justement s’interroger sur ce que ces changements, réels ou supposés, impliqués par les technologies de l’information et de la communication, font apparaître. Ainsi, l’édition électronique pourrait devenir une formidable occasion historique pour les communautés de recherche de réfléchir à leur pratique de communication.