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Chemins de traverse

Florence Poncé

Bibliothèque de recherche, administration centrale, bibliothèque municipale, bibliothèque nationale, je suis invitée à témoigner en quelques lignes sur cette « trajectoire professionnelle transversale ».

D’abord, mettons à part les années à la Direction du livre et de la lecture, car le champ y est national, comme dans une association professionnelle : vision d’ensemble de la profession et de ses enjeux, des processus d’élaboration des lois ou des grands programmes de soutien aux bibliothèques (bibliothèques municipales à vocation régionale, médiathèques de proximité). La proximité avec le pouvoir politique m’a beaucoup intéressée : tout est mouvant, y compris les ministres ! Trois en moins de quatre ans, ce n’est pas un record d’instabilité ministérielle, mais les départs sont étonnamment rapides et radicaux : quelques jours seulement entre les premières rumeurs et le départ effectif, avec cabinet et cartons. Une nouvelle équipe s’installe, étrangement amnésique : il faut lui transmettre une mémoire, dresser l’état des différents dossiers en cours…

Comme beaucoup d’autres collègues, je n’ai fait que « passer » par la Direction du livre, les conservateurs de bibliothèques sont fatalement attirés par les bibliothèques…

Une atmosphère particulière

La bibliothèque, c’est d’abord pour moi un rythme particulier, lié aux horaires d’ouverture au public, aux permanences à assurer, un rythme de « boutique » qui retentit dans le temps personnel. Même si l’on est loin, en congés, on est quelque part « en alerte » quand la bibliothèque ou le réseau de bibliothèques sont ouverts.

C’est aussi une atmosphère particulière, celle des salles de lecture, étonnamment semblable d’un établissement à un autre. La bibliothèque est recherchée comme lieu public où séjourner, comme espace où être ensemble, comme le remarque François Rouyer-Gayette 1 : « Autre caractéristique commune [aux BMVR], la place croissante accordée à la consultation sur place que ce soit dans les secteurs d’étude ou dans des zones plus libres (avec des sièges de type chauffeuses) ». Ajoutons que, parfois, il n’y a pas de consultation des collections du tout, autant le reconnaître et développer une « poltec », « politique des tables et des chaises 2 ». Je propose d’ailleurs d’élargir la discussion aux canapés, qui apparaissent timidement, reconnaissance en cours de la dimension corporelle des lecteurs ! En tout cas, en voyant les lecteurs de la Bibliothèque nationale de France se hâter à l’ouverture vers la « chapelle » de la salle D, petite surprise architecturale particulièrement prisée, je pense à tout ce qui a pu être écrit comme bêtises sur l’avènement du numérique et la disparition à venir du papier et des bibliothèques…

Que se passe-t-il donc de si particulier en ce lieu ? J’aime l’expression d’Anne-Marie Bertrand, « un lieu du lien 3 » : entre morts et vivants, mais aussi entre les lecteurs, façon d’être ensemble tout en étant chacun dans une lecture personnelle ; lien enfin entre le public et le bibliothécaire, dont je dirai quelques mots.

Le métier de guide

Être « en service public », c’est être à la disposition des lecteurs. Ils sont parfois démunis, perdus, face à l’abondance des collections mises à disposition en libre accès, et plus encore pour les collections en accès indirect, avec passage obligé par un catalogue. C’est au bibliothécaire de les guider, souvent physiquement, jusqu’au bon rayonnage, car « on montre mieux avec ses pieds qu’avec son doigt ». C’est aussi le questionner pour lui faire préciser sa recherche, ou suggérer une piste. Tout cela demande une certaine agilité intellectuelle, surtout s’il y a affluence : la permanence fait penser à ces parties d’échec où un joueur mène plusieurs parties de front. Bien sûr, il est également nécessaire d’intervenir pour faire respecter le règlement : c’est justement pour cela qu’il est primordial d’apparaître disponible et compétent, d’apporter une vraie valeur ajoutée quand on est interrogé.

La profession a beaucoup de termes communs avec les musées, autres institutions de mémoire, mais curieusement pas celui de guide. Il me paraît pourtant bien adapté, car chaque lecteur a son parcours, son « itinéraire de la connaissance 4 ». Qu’il s’agisse de recherches universitaires ou de lecture dite d’évasion, c’est le même processus, un cheminement personnel, plus ou moins balisé. J’ai un faible pour les parcours vagabonds, car la liberté et l’investissement intime y sont plus grands. MC Solar en avait bien témoigné sur M6 dans l’émission Frequenstar 5. Le parcours de lecture permet de s’ouvrir sur des « ailleurs » et des « autrement », ce qui peut ménager un peu de jeu – au sens interstitiel – dans les trajectoires personnelles. Les éléments glanés contribuent à l’élaboration d’une intériorité : « Tout récit de lecteur comporte de la même façon [que les villageois de Délos réutilisant les ruines] une évocation des morceaux qu’il a emportés pour édifier sa maison, qui ont donné lieu à des réemplois, des réinterprétations, des transpositions souvent insolites 6. »

On l’aura compris, le type d’établissement où l’on exerce n’est pas fondamental pour moi, ce qui importe, c’est ce service au public. D’abord parce qu’il crée le sentiment d’être utile, ici et maintenant, et surtout parce qu’il oriente et justifie le reste du travail, toutes les activités variées que l’on peut trouver énumérées dans le Métier de bibliothécaire 7. Chaque opération contribue, in fine, à offrir un service de qualité aux lecteurs. Là encore, le travail ne me semble pas si différent d’une bibliothèque à une autre, au-delà des variations d’échelle, mais ce serait un autre développement.

S’il fallait localiser les vraies différences dans ma « trajectoire transversale », je les situerais plutôt sur le profil du poste avec deux critères majeurs. D’abord, la spécialisation : l’éventail est immense entre des postes très spécialisés et des postes complètement polyvalents. Ensuite, la part dévolue à l’encadrement, fonction tout à fait particulière et grosse consommatrice de temps. J’ai cependant toujours préservé jusqu’à présent le temps précieux des plages de service public…