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Archivistes, documentalistes, bibliothécaires

Compétences, missions et intérêts communs

Michel Melot

L’union fait la force, et il serait facile d’énumérer tous les avantages que peuvent avoir le rapprochement, la concertation entre représentants de métiers voisins, dont les compétences et les missions, et par conséquent les intérêts, se recoupent largement 1.

Quel poids aura cette fédération d’associations professionnelles (AAF, ABF, ADBS, ADBU) pour défendre une plate-forme commune sur des questions graves pour elles toutes, comme la nouvelle loi européenne sur les droits d’auteur, et toutes les mesures pour la liberté de la circulation de l’information, contre tous les lobbies qui n’en voient que les profits particuliers ! Quelle visibilité aurait-elle devant l’opinion publique, auprès de la presse ; quelle crédibilité auprès des élus, et auprès des administrations !  Quelle compétence apporterait l’expérience collective de ces associations dans les programmes de formation, la publication d’outils de travail, dans la recherche enfin, où la France prend du retard dans des domaines – histoire du livre, langages documentaires, préservation du patrimoine – où elle devrait exceller !

 

Communauté d’objectifs

 

Archivistes, bibliothécaires, documentalistes : ces métiers sont devenus distincts, mais la recherche sur leur avenir ne peut qu’être commune, car cette distinction est récente et ils pourraient bien être appelés à se rejoindre, voire à se confondre à nouveau. La situation actuelle est épisodique. Rien n’a été plus changeant que le statut de nos métiers. La condition de scribe a connu bien des vicissitudes : esclave dans l’Antiquité, sacralisé dans le monde chrétien, salarié dans le monde capitaliste et aujourd’hui ignoré parce que confondu le plus souvent avec l’auteur.

La notion d’auteur aussi est récente, elle n’est pas superposable à la condition d’écrivain, elle résiste ici mais se fragilise ailleurs, notamment dans le monde scientifique ou audiovisuel. En Chine, jadis, un texte n’avait de valeur que s’il était écrit de la main de son auteur, toute reproduction était suspecte. On peut comprendre pourquoi, après avoir inventé les caractères mobiles bien avant Gutenberg, les Chinois n’en tirèrent aucun profit. En Occident, une signature suffit pour authentifier un acte, souvent l’imprimé fait foi. Et maintenant que le lecteur d’un document interactif devient ipso facto un de ses auteurs, qu’en sera-t-il de la validation, de l’autorité, de la pérennité d’un document dans le monde électronique ? Comment alors imaginer que nos propres définitions de bibliothécaires, documentalistes ou archivistes restent ce qu’elles ont été depuis, disons, moins d’un siècle ? Il faut donc assumer cette évolution, cette porosité de nos métiers les uns aux autres, cette souplesse qui, aujourd’hui, c’est ma conviction, les rapproche jusqu’à les confondre.

Tout cela est une évidence. Mais au-delà de ces considérations devenues banales, je voudrais souligner la communauté de nos objectifs, la solidarité de nos missions et par conséquent l’unité de nos intérêts, à l’heure du téléphone portable qui marque peut-être notre époque comme le livre a marqué la sienne. Le livre n’a pas toujours existé et n’existe que très peu dans d’autres cultures que la nôtre. Le codex a mis quatre siècles avant de faire oublier le rouleau. Il n’est pas impensable que, dans quatre siècles, on ait oublié le livre, qui est déjà devenu un objet d’études et de curiosité, et même, depuis longtemps, un objet d’art.

L’ordinateur est tout neuf et son développement a été accompagné par une remise en question du livre : Henri-Jean Martin a publié L’apparition du livre 2 en 1958, peu après la mise en service des premiers ordinateurs, McLuhan a publié La galaxie Gutenberg en 1962 3, les circuits intégrés ont été inventés en 1961, et Jack Goody publia La raison graphique 4, peu de temps après l’invention de l’ordinateur personnel.

On en est aujourd’hui au GPS et au téléphone portable branché sur Internet. Il faut bien suivre le mouvement, ne pas se perdre en route. Comme les alpinistes, nous sommes tous dans la même cordée et notre ascension dépend de chacun de nous, mais si nous chutons, ce sera tous ensemble.

Le public des bibliothèques françaises a cessé de croître, nous dit on, tant dans la lecture publique que dans les universités. Les statistiques américaines vont dans le même sens. Il faut être naïf ou mal informé pour croire qu’il s’agit d’un phénomène passager. Il ne faut pas non plus s’en indigner. Chacun sait qu’Internet offre des ressources hier impensables et désormais indispensables. Mais nous avons raison de nous interroger : que devient un bibliothécaire qui n’aurait plus ni à acquérir, ni à indexer, ni à communiquer, ni à conserver ses documents ? Le documentaliste a un sérieux rival qu’on appelle « moteur de recherche ». L’archiviste se demande ce qu’il peut et ce qu’il doit archiver. Doit-on encore parler de « collection » ou de « connexion » ? À ces questions, je voudrais apporter des réponses certes insuffisantes et préliminaires, mais, je l’espère, positives.

Nos métiers bénéficient d’un atout fondamental. Nous n’avons jamais, ni les uns ni les autres, ignoré la pluralité des médias et la diversité de leurs contenus. Les enregistrements sonores, les images sous toutes leurs formes et, aujourd’hui, les outils électroniques font partie de notre panoplie professionnelle et sont entrés dans nos collections, parce que nous sommes attachés par nécessité, à traiter le document dans sa matérialité, quelle qu’elle soit, je veux dire quel que soit son support et quel que soit son contenu. Nous avons même pour devoir de tout prendre en compte ou, du moins, de ne faire que des choix pertinents et si possible objectifs. Ceci n’est pas le cas du monde de l’enseignement par exemple, qui doit respecter des programmes nationaux, et qui a, parce qu’il doit d’abord enseigner la langue et l’écrit, un sérieux contentieux avec l’image ; ce n’est pas le cas de l’édition, qui peine à se reconvertir et est condamnée à mener des combats d’arrière-garde.

Pour nous, ni la forme du document ni son contenu ne sont l’objet de jugements moraux ou d’intérêts financiers. Je ne veux pas dire que nous n’avons pas de problèmes d’adaptation ni de choix, mais nous les abordons avec sérénité, voire un certain appétit. Nous ne devons pas pour autant les considérer comme purement techniques.

 

 

Une diversité à préserver

 

Compte tenu de l’ampleur que prennent les médias et les communications, nous avons un rôle politique essentiel à tenir pour l’avenir de la démocratie, de la culture et de la société et ce rôle n’est tenable que si nous le tenons ensemble. Je vais essayer d’évoquer trois de ces enjeux politiques majeurs.

Reprenant un thème à la mode qui vient de faire l’objet d’un article de Jean-Noël Jeanneney dans Le Monde 5, je voudrais parler d’abord de la concentration redoutable des pouvoirs que provoquent l’industrialisation et la commercialisation des outils de communication. Cette marche forcée à la concentration des pouvoirs économiques qui met les intérêts des investisseurs comme moteur unique du progrès est un formidable danger. L’intérêt privé n’est limité que par celui du consommateur. Sans doute les produits ne se vendent que si on les achète, mais la pression de l’offre est telle qu’elle détermine trop souvent celle de la demande. Non seulement elle la précède mais elle la formule, la façonne et la sélectionne en fonction non des besoins mais des cibles solvables. Nous assistons alors dans notre monde documentaire au phénomène qu’on dénonce dans l’industrie pharmaceutique, des maladies orphelines.

Contrairement à ce que l’on dit, le livre et tous les autres produits commerciaux auxquels nos métiers ont affaire ne sont pas de plus en plus uniformisés mais sont, au contraire, malgré leur nombre et, je dirais, à cause de leur production massive, de plus en plus orientés et sélectifs. Ce n’est pas nouveau : le livre a été inventé pour ça et si l’imprimerie a pu lui donner au XVIe siècle, un élan nouveau, c’est pour ces mêmes raisons. Le livre fut la première des industries culturelles, avec tous ses avantages et ses inconvénients. L’inconvénient majeur est sans doute l’investissement qu’il suppose et le mode capitaliste de sa production, intéressée d’abord par le profit, avant de l’être par la culture et la connaissance. L’avantage, c’est que cette dictature de l’argent est tributaire de la diversification et de la massification des produits vendus. C’est pourquoi le monde de l’imprimerie est lié d’un côté au développement d’une économie de marché, de l’autre à celui de la démocratie.

Elizabeth Eisenstein nous montre comment le livre est devenu laïc : les imprimeurs protestants ne dédaignant pas d’imprimer des catéchismes catholiques et vice-versa. La logique du profit peut devenir une logique de la tolérance. Et Robert Damien nous explique comment la Bibliothèque est le fruit de cette tolérance et de cette objectivité recomposée à partir des vérités différentes qui cohabitent dans le monde de l’édition. Les livres, au pluriel, dans leur diversité et leurs contradictions, sont l’antidote, le contraire du Livre unique, objet totalitaire. La déontologie du documentaliste l’oblige à faire cas de toutes les opinions, à rassembler tous les documents, y compris ceux dont il ne partage pas la cause, et l’archiviste doit aussi archiver en bloc sans trier les bons et les mauvais. Notre rôle qui consiste à préserver cette diversité, à faire surgir les documents solitaires ou orphelins, devient essentiel pour contrebalancer les effets pervers du capitalisme et valoriser les effets bénéfiques de la démocratie.

Un passé à conserver

Second exemple de la nécessité de nos missions communes : je suis frappé par le fait que, lorsqu’on aborde le sujet de la virtualité et de l’immédiateté des moyens de communication actuels, on fait comme si le stock, l’énorme stock de livres et d’archives sur papier, n’existait déjà plus. Or, il est totalement illusoire de penser qu’il sera numérisé un jour ; de plus, il ne cesse de croître, malgré l’électronique, dans une progression géométrique si l’on en croit les chiffres de consommation du papier.

Personne ne peut donc nier que nous aurons toujours besoin de bibliothécaires, de documentalistes et d’archivistes, formés de la manière la plus traditionnelle, pour avoir accès à cette mémoire de papier. Mais pourquoi cette impasse sur le stock, cet aveuglement volontaire sur l’avenir de la documentation dont on nous présente la version numérique comme étant la seule qui ait un avenir ? Je crois pouvoir répondre à cette question.

Aujourd’hui seul compte le résultat immédiat, la performance en temps réel, l’information en ligne, et l’on méprise, comme inadapté, non pertinent, voire nuisible, tout recours à la mémoire lente, à la longue durée, à l’inscription de tout discours dans l’histoire. Il faut absolument lutter contre cette idéologie de la communication brève, fragmentaire et sans délai, qui n’est que le reflet de l’obsession marchande du renouvellement des stocks, du retour sur investissement le plus rapide et de l’accélération des phénomènes de mode. On connaît la rotation des fonds de livres chez les libraires comme celui des films dans les salles de cinéma. Un produit qui n’est pas vendu dans la semaine est rejeté. Nous serons bientôt les seuls, archivistes, bibliothécaires, documentalistes, à compenser cette fuite en avant par un salutaire regard rétrospectif, par une mise en contexte, les seuls à penser que la communication ne doit pas se faire aux dépens de la transmission.

La transmission sur le long terme est un thème cher aux médiologues dont je fais partie, qui ne cessent de répéter que c’est dans ces modes de communication longue, sur plusieurs générations, que se fabriquent les croyances les plus profondes, et que se préparent les révolutions. Bien sûr, il faut inscrire nos actions dans le flux, mais ne s’inscrivent pas dans le flux que les événements du journal de 20 heures, du cours de la bourse ou de la météorologie. Le flux, c’est le patrimoine, c’est la collection, l’archive ou le fonds documentaire. Ce seul constat devrait rassurer les plus craintifs, car notre mission n’est pas un accessoire mais de plus en plus une nécessité. Il faut admettre que, face à ce déferlement d’informations éphémères, jamais l’humanité n’a autant cherché à conserver les traces de son passé.

Une nouvelle espèce d’experts

Un dernier exemple pour rassurer les plus incrédules sur l’avenir de nos missions. Nous avons vu comment se développaient les médias, depuis la stèle et la tablette de bois enduite de cire, jusqu’à l’ordinateur et ses innombrables logiciels, en passant par le manuscrit, le livre, le périodique, la photographie, l’affiche, et la photocopie. La diversification et l’innovation techniques permanentes sont nécessaires à leur mode de production. Il semble qu’aujourd’hui les enjeux économiques du monde des médias résident plus dans l’invention de nouvelles formes de médias que dans leurs contenus, qui sont indifférents à l’investisseur, sous réserve qu’ils remplissent les carnets de commande.

La connaissance se joue moins dans les contenus, qu’au niveau de la forme du média, la puissance de la mémoire, la configuration du logiciel, le mode d’accès aux données, ce que Bernard Stiegler appelle la « sémantique située », le sens implicite du médium, dont la structure, on le sait depuis McLuhan, détermine le sens du message, de même que la forme du codex a déterminé celle de la pensée occidentale. Nous sommes entrés dans l’ère des métalangages, des métadonnées et, par suite, d’un métasavoir contenu non pas dans ce que les messages ont d’explicite mais dans ce que leur dicte la forme qu’ils ont choisie.

L’histoire du livre a évolué dans ce sens en devenant, après avoir été longtemps une histoire des contenus du livre, c’est-à-dire de la littérature, des œuvres et de leurs auteurs, depuis cinquante ans une histoire des techniques du livre, des métiers du livre, de la mise en page, des usages du livre, et enfin une histoire de la lecture et des lecteurs. Il faut faire la même analyse avec chacun des outils qui nous sont familiers, avec chaque support, avec chaque technique de reproduction qui, chaque fois, apporte une nouvelle signification au message, avec des conséquences sémantiques, juridiques, philosophiques. À l’heure où chacun choisit son « blog », constitue son « portail », où chacun peut choisir sa police de caractères et produire des éditions imprimées sur son ordinateur personnel, cette connaissance des métalangages est aussi importante que la connaissance des langues pour les linguistes. Or, c’est précisément à ce métaniveau que se situent nos compétences. Nous ne sommes ni des auteurs, ni des ingénieurs, ni des commerçants, ni des professeurs, mais une nouvelle espèce d’experts qui doivent gérer les modes d’accès au savoir. Nous sommes parmi les rares qui connaissent et, si possible, maîtrisent, pour chacun d’eux, depuis leur origine, leurs usages et leurs capacités, mais aussi leurs limites et leurs mensonges.

 

 

Consolider la trame des métiers

 

Nos responsabilités, loin d’être diluées ou rendues obsolètes par la nouvelle économie, sont lourdes et renouvelées par ce nouveau monde de la culture et de la documentation. Ces compétences que nous avons acquises en raison même de notre position pratique, analytique, et critique sur la nature du document, sont celles que la nouvelle génération attend et sans lesquelles l’avalanche de nouveaux médias pourrait nous rendre sourds, muets et aveugles. Savoir lire et écrire n’est plus suffisant : il faut savoir non seulement ce qu’on nous fait lire et écrire, mais avec quoi on nous fait lire et écrire. L’invention de la page a été plus importante que bien des systèmes philosophiques. Les pixels et les satellites aujourd’hui sont peut-être plus importants que les images. À nous de mettre à distance et à l’épreuve les outils avec lesquels nous pensons, avec lesquels on nous fait penser, et même, avec lesquels certains voudraient nous empêcher de penser ou penser à notre place.

Le rôle des archivistes, des bibliothécaires et des documentalistes, en croisant leurs expériences, demeure essentiel. Il faut avoir conscience que nos métiers sont éminemment évolutifs, qu’ils l’ont toujours été et que nous devons consolider la trame qui les tisse. Si nous perdons la trame, nous perdrons la toile.

C’est pourquoi il nous faut envisager des programmes concrets d’actions communes de formation, de réflexion, de recherche, des actions aussi de défense et de reconnaissance, car notre cause est juste et si nous parlons d’une seule voix, même s’il faut hausser le ton, nous serons entendus.

  1.  (retour)↑  Ce texte a été présenté par Michel Melot aux Journées d’étude interprofessionnelles des 28 et 29 janvier 2005 à la Bibliothèque nationale de France « Un métier, des métiers : convergences et spécificités des métiers des archives, des bibliothèques et de la documentation », organisées par l’Association des archivistes français, l’Association des bibliothécaires français, l’Association des professionnels de l’information et de la documentation et l’Association des directeurs et des personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation.
  2.  (retour)↑  Ce texte a été présenté par Michel Melot aux Journées d’étude interprofessionnelles des 28 et 29 janvier 2005 à la Bibliothèque nationale de France « Un métier, des métiers : convergences et spécificités des métiers des archives, des bibliothèques et de la documentation », organisées par l’Association des archivistes français, l’Association des bibliothécaires français, l’Association des professionnels de l’information et de la documentation et l’Association des directeurs et des personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation.
  3.  (retour)↑  Des interassociations se sont déjà formées dans les années 1980, sous l’impulsion de Jean Meyriat, et 1990 sous la présidence de Jean-Luc Gautier-Gentès. Elles ont rendu bien des services pour la coordination des programmes de chacune, ne serait-ce que pour synchroniser les dates de leurs congrès, ou harmoniser les thèmes des sessions de formation.
  4.  (retour)↑  Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, L’apparition du livre, Albin Michel, 1958.
  5.  (retour)↑  Marshall McLuhan, The Gutenberg Galaxy, London, Routledge and Kegan Paul, 1962.
  6.  (retour)↑  Jack Goody, The Domestication of the Savage Mind, Cambridge, Cambridge University Press, 1977.
  7.  (retour)↑  « Quand Google défie l’Europe », Le Monde, 23 décembre 2005. Voir aussi : Jean-Noël Jeanneney, Quand Google défie l’Europe : plaidoyer pour un sursaut, Éd. Mille et une nuits, 2005, 120 p.