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La mise en page du livre religieux, XIIIe-XXe siècle

actes de la journée d'étude de l'Institut d'histoire du livre, Paris, 13 décembre 2001

organisée par l’École nationale des chartes ; réunis par Annie Charon, Isabelle Diu et Élisabeth Parinet.
Paris : École des chartes, 2004. – 137 p. ; 24 cm. – (Études et rencontres de l’École des chartes ; 13).
ISBN 2-900791-62-6 : 30 €

par Dominique Varry

Ce petit volume publie les interventions présentées en décembre 2001 à l’École des chartes, lors de la dernière des quatre journées d’étude sur la « mise en page » du livre, organisées par l’Institut d’histoire du livre. Des trois autres journées lyonnaises, seules quelques communications de la rencontre consacrée au livre scientifique ont été publiées dans le numéro 114-115 (2002) de la Revue française d’histoire du livre. Les actes des journées consacrées au livre de poésie d’une part, et à la mise en évidence d’une possible « géographie des mises en page » d’autre part, attendent encore de voir le jour.

Dans le sillage d’Henri-Jean Martin

Ce cycle avait été conçu pour poursuivre le sillon creusé par Henri-Jean Martin dans son récent ouvrage, intitulé La naissance du livre moderne, mise en page et mise en texte du livre français (XIVe-XVIIe siècles), paru l’année précédente. C’est bien là le projet que rappellent dans leur avant-propos les trois organisatrices de cette journée, et dans son introduction Pierre Petitmengin.

Il convient donc de saluer comme il se doit une publication qui, compte tenu de l’ampleur du sujet et de la masse de livres religieux, n’a d’autre ambition que d’alerter sur de nouvelles approches de ce type de livres, et d’inciter le lecteur, à travers quelques cas concrets, à porter un regard nouveau sur un type d’objet qu’on croit bien connaître depuis longtemps, pour, au-delà de la forme, réfléchir aux systèmes intellectuels et aux représentations que traduit le livre d’une époque particulière.

L’ouvrage rassemble cinq contributions qui, chronologiquement, s’étalent du manuscrit du XIIIe siècle au catéchisme des années 1914. Il se prolonge par une réflexion de Luc Joqué, des éditions Brepols, sur les pratiques actuelles de mise en livre des ouvrages d’érudition. Ce dernier souligne que le but de toutes les personnes qui travaillent à la mise en livre d’un ouvrage est le respect du texte et des intentions de l’auteur, et il insiste sur le fait qu’une mise en livre résulte d’une collaboration constante entre l’auteur, l’éditeur, et le typographe. Ce sont là des caractéristiques dont on peut légitimement se demander jusqu’à quel point elles ont été appliquées et respectées dans les périodes anciennes, surtout pour les éditions posthumes et les contrefaçons…

Manuels d’instruction religieuse, calendriers…

En s’interrogeant sur « Mise en page et mise en texte dans les manuscrits de la Somme le Roi », Anne-Françoise Leurquin-Labie nous ramène entre XIIIe et XVe siècles. C’est en 1280 que le dominicain Laurent, confesseur de Philippe le Hardi, achève pour ce dernier un manuel d’instruction religieuse et morale. L’ouvrage, bâti selon la construction de la Somme de Saint Thomas, connut un vif succès, et fit l’objet de très nombreuses copies. En étudiant quatre-vingts manuscrits de ce texte antérieurs au XVIe siècle, l’auteur a pu en dégager quelques caractéristiques et en distinguer les évolutions.

Pour sa part, Max Engammare s’est intéressé à la « Mise en page des calendriers réformés » des années 1550 à la fin du XVIIe siècle. Le calendrier genevois a en effet été un instrument de propagande produit à un très grand nombre d’exemplaires, et se distingue du calendrier catholique tel qu’on le trouve dans les livres d’heures. Il fait de plus en plus référence à l’histoire récente, en consignant des événements nationaux (naissance, décès de souverains…) et d’autres intéressant l’histoire protestante. Ce type de publication est, au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, victime de la lutte menée contre les imprimeurs huguenots. Le dernier semble avoir paru en 1680 à Charenton. Multipliant les références à l’Ancien Testament, cette production a contribué à faciliter l’identification des réformés francophones au peuple d’Israël.

Couvrant une période pour partie commune à la chronologie de l’étude précédente, Emmanuel Bury s’est attaché à scruter « Les livres de spiritualité traduits de l’espagnol en France au début du XVIIe siècle » qui ont tant contribué au développement de la spiritualité et à l’émergence d’ordres nouveaux, en touchant d’abord les cercles mondains. L’évocation de multiples exemples l’incite à appeler une étude méthodique de ce matériau, qui conjugue caractères communs et particularités singulières. Il insiste enfin sur le microcosme que constituent les traducteurs et un petit groupe d’imprimeurs-libraires spécialisés, un tout petit monde dont les éditions ont eu un écho énorme.

… et récits de conversion

De son côté, Yann Sordet s’est penché sur les mises en page de récits de conversion de protestants et de libertins des XVIIe et XVIIIe siècles. Ce type de récit fleurit au lendemain du concile de Trente qui a précisé la doctrine en la matière. Il est destiné à une diffusion aussi large que possible, dans un but d’édification et d’incitation. Enfin, ces récits font la part belle au livre, dans la mesure où ce dernier a souvent été la cause de l’hérésie ou de l’impiété. À ces récits, l’auteur confronte d’autres ouvrages consacrés à la conversion et à la pénitence dont les mises en page sont différentes, et dont le modèle est à chercher dans le Guide des pécheurs de Louis de Grenade, l’un des ouvrages les plus lus du « Siècle des saints ».

Enfin, Isabelle Saint-Martin a consacré son exposé aux « Variations sur le texte et l’image dans les albums et manuels d’instruction religieuse » d’un large XIXe siècle qui s’achève à l’été 1914. Elle souligne que, si les traditionnels et séculaires manuels par question-réponse suivent majoritairement un schéma depuis longtemps arrêté et décliné, les lois scolaires des années 1880 suscitent de nouvelles formes éditoriales, servies par les nouvelles techniques de reproduction, qui contribuent à la généralisation d’un « enseignement par les yeux ». Mise en page et mise en image doivent se conjuguer pour rythmer les leçons de catéchisme, et s’imprimer dans les mémoires.

Davantage qu’une synthèse définitive, ce petit volume se veut donc étape dans l’investigation d’un champ de recherche, et incitation à poursuivre, à élargir, et à développer les travaux. Dans sa modestie, il n’en constitue pas moins un jalon important d’une histoire du livre en perpétuel renouveau.