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Le livre ancien, l'ordinateur, les enfants et le bibliothécaire

Raphaële Mouren

L’Enssib organisait cette année deux débats professionnels au Salon du livre de Paris. Dans le premier, le BBF demandait, en écho à de récents articles, « à quoi servent les bibliothèques municipales ? » ; un public nombreux, entassé dans une salle trop petite, y prouva une fois de plus que le bibliothécaire, municipal ou non, peut, comme la sardine, se compresser à volonté. Dans des conditions plus propices à l’écoute attentive, le deuxième débat, autour du directeur de l’Enssib, François Dupuigrenet Desroussilles, avait pour thème « Le livre, mémoire de l’Europe ». Mieux connue grâce aux catalogues informatisés, la dimension européenne du livre, liée à la dispersion de la production, attire aussi notre attention sur la formation aux compétences nécessaires pour gérer ces collections.

Les apports de l’informatique pour le livre ancien

Ivan Boserup, de la Bibliothèque royale du Danemark, voit dans la place de plus en plus importante occupée par le numérique 1 depuis vingt-cinq ans (particulièrement en personnels, alors que ceux-ci sont en diminution) un côté positif. Cinq apports de l’informatique lui paraissent importants :

  • les catalogues, qui ne sont plus désormais la reproduction des anciennes fiches, et donnent de plus en plus d’informations sur les exemplaires ;
  • les projets collectifs, véritables catalogues collectifs comme le Cerl (Consortium of European Libraries) ou métamoteurs de recherche comme le Karlsruher Virtueller Katalog ;
  • la numérisation des catalogues anciens des bibliothèques ;
  • la numérisation : numérisation simple, offrant le même service qu’un microfilm, ou documents structurés offrant de nouvelles possibilités de recherche ;
  • les portails régionaux d’histoire du livre, à l’exemple de Bibliopolis aux Pays-Bas.

Tous ces aspects multiplient les possibilités d’accès et la circulation de documents ; ils augmentent la sécurité des collections, mieux décrites, voire numérisées, et donc plus difficiles à voler 2. La reproduction protège aussi les originaux s’ils sont exclus de la consultation. Le patrimoine suscite l’intérêt des hommes politiques au Danemark, ce qui permet d’obtenir des budgets pour la conservation et le conditionnement.

I. Boserup a conclu que désormais, avec Internet, le patrimoine devient de moins en moins national et se globalise. Il est donc aujourd’hui nécessaire de collaborer avec d’autres institutions, en particulier avec les universités, essentiellement en ce qui concerne la signalisation détaillée des collections : peu de bibliothécaires savent le faire, a-t-il dit, il est donc indispensable de travailler avec les spécialistes de tel ou tel domaine, comme l’a fait la Bibliothèque royale récemment pour un manuscrit péruvien.

Le Consortium of European Libraries

David Shaw, secrétaire du Cerl, a présenté le projet, qui regroupe des établissements d’une quinzaine de pays. Le Cerl, pour lui, offre de nouvelles possibilités aux chercheurs dans le domaine de l’histoire du livre : la base Hand-Press Book (HPB), catalogue collectif du livre ancien, qui permet bien sûr indexation et recherche sur les principales zones de description ; mais aussi le Cathedral Libraries Catalog anglais et le thésaurus Cerl, fixant en plusieurs langues les autorités des noms de lieux, d’auteurs, d’imprimeurs et de possesseurs 3. L’abonnement donne aussi accès à plusieurs autres bases de données, au premier rang desquelles RLG (Research Libraries Group, Rlin), et à l’ISTC (c’est-à-dire une grande partie de la production européenne de livres au XVe siècle).

Le Cerl organise aussi des colloques, occasion de mettre en valeur l’apport de la base HPB dans le domaine de la recherche. Ses travaux ouvrent des perspectives pour l’amélioration de nos connaissances sur les bibliophiles, les collectionneurs, les savants…

La formation menacée

Le directeur de l’Enssib a souligné l’omniprésence des moyens électroniques dans toutes les tâches liées aux collections anciennes. Il voit dans cette évolution deux aspects importants : le lien entre la recherche et les bibliothèques, qui est un moyen d’enrichir l’offre proposée aux lecteurs et la formation, qui n’est plus correctement assurée. Aux compétences traditionnelles s’en ajoute une nouvelle : la maîtrise désormais indispensable des outils numériques appliqués aux documents anciens et à leur valorisation.

La plupart des institutions de formation au métier de bibliothécaire, depuis environ trente ans, ont négligé les questions patrimoniales : c’est le cas par exemple aux États-Unis, à quelques exceptions près comme l’Université de Virginie, qui offre une formation continue pointue. Il en est à peu près de même en Europe : en Italie, les formations aux métiers du patrimoine concernent très peu le patrimoine écrit et sont rarement professionnalisantes. En Grande-Bretagne, la British Library peine à trouver des bibliothécaires formés. De plus en plus, les missions des bibliothécaires sont externalisées : catalogage (en Italie par exemple), conservation et valorisation.

En 2005, la section des bibliothèques patrimoniales de l’American Library Association a tiré la sonnette d’alarme, considérant que l’histoire du livre et des techniques, l’aptitude à produire des instruments de valorisation ne sont plus suffisamment enseignées. Elle organise pour son prochain congrès une session intitulée « Bringing the gap », où elle a invité le directeur de l’Enssib. Celui-ci s’est donc félicité que son établissement ait toujours conservé cette formation, ce choix s’étant révélé le bon.

Quelles compétences pour quelles missions ?

Déséquilibrée par l’absence de deux intervenants, cette table ronde semblait reposer en partie sur des présupposés concernant les compétences nécessaires pour gérer ces collections de livres (puisqu’il n’était question que de livres, sujet déjà fort vaste même s’il était réduit aux livres anciens) : si Ivan Boserup a d’abord signalé que des missions nouvelles s’ajoutent aux anciennes et les remplacent, les invités étaient focalisés sur le catalogage informatisé de l’imprimé ancien. Conserver (dans des bâtiments de plus en plus complexes), signaler (en utilisant des normes et des formats différents et en pleine évolution), communiquer, non plus seulement dans une salle de lecture mais par le biais d’expositions s’adressant à tous les publics, d’expositions virtuelles, de bibliothèques numériques, de visites thématiques ou scolaires, en utilisant des outils de communication perfectionnés : ces missions si variées n’étaient pas le sujet du débat initial mais leur absence des réflexions proposées sur la formation était surprenante. Seule la question du signalement informatisé, et qui plus est d’un signalement érudit fournissant des informations toujours plus détaillées, confié à des spécialistes pas forcément bibliothécaires, fut traitée par les deux invités, François Dupuigrenet Desroussilles mettant en avant l’enseignement de l’histoire du livre, de la bibliographie matérielle et de la maîtrise de l’outil informatique, bien présent à l’Enssib. Dans ce domaine, les évolutions des SIGB en véritables systèmes d’information intégrés, offrant, dans le domaine du livre ancien, des possibilités à explorer, furent certes abordées par I. Boserup, mais la réflexion reste à mener, surtout sur la mutualisation des moyens et des actions.

Le débat final fut lancé dans une tout autre direction par une question au directeur de l’Enssib sur la polémique lancée par Jean-Noël Jeanneney après l’annonce par Google d’une grande entreprise de numérisation. Elle a eu l’intérêt de rappeler – sans que rien n’en soit dit – le rôle de l’exécutif dans les questions patrimoniales, ce débat ayant trouvé écho auprès du gouvernement et du président de la République. Interpellés par F. Dupuigrenet Desroussilles, les représentants présents de la Direction du livre et de la lecture (DLL) et de la Bibliothèque nationale de France (BnF) n’ont pu répondre. Élisabeth Freyre (BnF) a toutefois opportunément rappelé l’existence de la Bibliothèque européenne, portail donnant accès aux sites et aux bibliothèques numériques de dix bibliothèques nationales de l’Union européenne, et destiné à accueillir les 44 établissements ayant ce statut 4.

Claire Roche-Moigne (DLL) est ensuite intervenue pour rappeler les questions que se sont posées récemment les bibliothèques : « Faut-il séparer lecture publique et patrimoine ? », et l’attachement de la DLL à la réunion des deux. Elle a aussi insisté sur l’importance de la valorisation du patrimoine, particulièrement en direction des enfants 5. Prenant la balle au bond, F. Dupuigrenet Desroussilles a souhaité, en guise de testament – puisqu’il doit quitter son poste en septembre 2005 –, demander à son successeur à la direction de l’Enssib d’inventer la mise en valeur du patrimoine pour le grand public et en particulier les enfants.

  1.  (retour)↑  Les deux intervenants étrangers parlaient un français parfait ; ils semblaient toutefois entendre par « numérique » toute utilisation de l’outil informatique ; lorsque c’était évident, j’ai corrigé.
  2.  (retour)↑  Ayant connu récemment des vols très importants, la Bibliothèque royale a utilisé l’instrument informatique pour se protéger des vols, en signalant les documents récupérés et ceux qui manquent encore sur un site Internet, et en décrivant, photos à l’appui, les marques d’appartenance des collections royales : monogrammes royaux, reliures, manières d’indiquer les cotes…
  3.  (retour)↑  Si la participation et l’utilisation de la base HPB sont payantes (et chères !), l’accès au thésaurus est gratuit :
    http://www.cerl.org/Thesaurus/thesaurus.htm
  4.  (retour)↑  http://www.theeuropeanlibrary.org
    Le site n’est pas compatible pour l’instant avec les logiciels libres de navigation, aux utilisateurs desquels il propose aimablement de télécharger le logiciel Microsoft Explorer, nécessaire à l’utilisation de ce projet financé en partie par l’Union européenne.
  5.  (retour)↑  Alors même que la DLL a fortement baissé en 2005 ses subventions dans le domaine de la valorisation.