entête
entête

Revues électroniques et archives ouvertes

La communication scientifique à l'épreuve des technologies de l'information

Raymond Bérard

Les tables rondes et conférences sur les revues électroniques et les archives ouvertes ne se comptent plus. Preuve que la communauté scientifique s’est enfin approprié ce sujet après de longues années où quelques pionniers avaient le sentiment de prêcher dans le vide. Celle du Salon du livre, organisée par l’Inist dans le cadre de la journée professionnelle du 21 mars, était animée par Julie Clarini, journaliste à France Culture.

État des lieux

Sylvie Grésillaud 1 (Inist) présenta l’état de l’art sur l’édition électronique en France : les premières tentatives remontent aux années 1980, les premières initiatives aux années 1990 mais la véritable montée en charge n’est effective que depuis 2000. Elle est variable selon les pays et les disciplines, avec un gouffre entre le secteur sciences, technologies, médecine (STM) et celui des sciences humaines et sociales (SHS). Les STM sont dominées par les éditeurs commerciaux, notamment anglo-saxons, alors qu’en SHS, où les sociétés savantes jouent un rôle important, ce sont plutôt les agrégateurs qui l’emportent. Faute d’investissement du secteur commercial, un certain nombre d’initiatives institutionnelles ont vu le jour : le tout récent portail Persée (7 titres et 5 à venir), le Centre d’édition numérique scientifique, Revues.org (33 titres) et deux initiatives de l’Inist : I-revues (5 revues) et Sinedie. Sans oublier le rôle joué par les presses universitaires et par certains éditeurs clairvoyants 2.

Le retard français reste indéniable. Pour Sylvie Grésillaud, il est dû à une multitude de facteurs dont la peur de la gratuité, la fragilité financière des revues, le mode d’évaluation des chercheurs, la crainte qu’inspire la remise en cause du modèle traditionnel où le chercheur achète ce qu’il a publié. Retard imputable aussi aux contraintes juridiques et aux valeurs professionnelles, l’édition électronique étant perçue comme un changement de métier.

Sylvie Grésillaud devait conclure son intervention riche et documentée en insistant sur la coexistence entre l’édition papier, l’électronique et les archives ouvertes. Elle voit un triple intérêt à l’édition électronique : scientifique avec plus de visibilité et de valeur ajoutée dans la démarche de communication scientifique ; économique avec une optimisation des coûts de production et de diffusion ; sociétal avec une appropriation par les chercheurs de leur production et une redistribution des rôles.

Il revenait à Jean-Pierre Quilbé de présenter le point de vue d’un éditeur. EDP Sciences publie plusieurs sociétés savantes en physique, chimie, mathématiques appliquées. Conséquence de ce partenariat, pour EDP, la diffusion scientifique passe avant les profits. C’est la raison pour laquelle Jean-Pierre Quilbé est favorable au mouvement du libre accès. Sur un fonds d’une trentaine de revues, EDP a mis en œuvre plusieurs formules de libre accès avec des modalités différentes d’« embargo » chronologique. Jean-Pierre Quilbé parle aussi d’« open choice » : c’est à l’auteur que revient de choisir la mise en libre accès ou non de son article. EDP se présente comme un éditeur responsable, attaché à la diffusion de l’information scientifique tout en recherchant un modèle économique compatible. Ce qui ne va pas sans tâtonnements dans une période de transition.

Le secteur des SHS

Thierry Chanier, professeur à l’Université de Franche-Comté, est l’auteur d’un récent ouvrage sur les archives ouvertes 3. Chargé d’apporter le point de vue des universitaires sur une initiative dont le succès repose entièrement sur l’adhésion de la communauté scientifique, il devait d’abord nuancer son propos qui ne représente que le secteur des SHS. Si, comme dans le secteur des STM, deux marchés coexistent avec des logiques différentes – celle des éditeurs et celle de la communauté du savoir –, les SHS se caractérisent par la dispersion des éditeurs. La langue de communication y est le français, encore très peu présent sur le web. Enfin, c’est le modèle économique abonné payeur qui reste dominant avec des initiatives nombreuses mais pas toujours convergentes.

Thierry Chanier souligna le caractère ambigu de la politique éditoriale du CNRS : malgré un soutien affiché au libre accès, ce dernier continue à appuyer sa politique d’aide aux revues sur le financement de près de 200 titres qui fonctionnent selon le modèle économique traditionnel. Malgré la création depuis 2004 de plusieurs centres d’édition publique pour le passage en ligne, les revues SHS restent dominées par l’ancien schéma éditorial et la revue en libre accès Alsic (Apprentissage des langues et systèmes d’information et de communication 4) demeure un périphénomène.

Le passage au libre accès est d’abord une question de ressources. Celles-ci existent mais doivent être redéployées vers le nouveau modèle éditorial de l’auteur-payeur où les ressources vont aux auteurs (ou plutôt aux organismes qui financent leurs recherches). Sinon, nombreux sont les titres dont il prédit la disparition. Ce qui implique un bouleversement des modes de financement de la recherche publique pour que les auteurs puissent publier. Pour Thierry Chanier, la Direction de la recherche devrait imposer le dépôt sur les archives ouvertes de tous les travaux de recherche financés par l’État.

Le modèle de l’accès ouvert ne s’imposera qu’avec le temps, beaucoup de temps. Les conditions en sont la création d’un espace réticulaire relié à Internet, la contractualisation des liens entre partenaires (notamment le respect des droits des articles pour, selon la jolie formule de Thierry Chanier, « reconstituer la mémoire du domaine »), l’assurance de la pérennité des publications et la normalisation, seule garante d’une totale interopérabilité.

Toutefois, le libre accès ne se résume pas à une simple question technique sur le financement des revues ou la création d’archive : publier, c’est d’abord communiquer à l’intérieur d’une communauté de savoirs et la présence sur Internet contribue à accroître l’impact des travaux scientifiques.

Un plaidoyer pro domo

Le Centre pour la communication scientifique directe (CCSD) est devenu l’archive nationale ouverte de référence. Daniel Charnay devait rappeler les grandes étapes de son développement depuis sa création, en 2000. À l’origine miroir d’ArXiv, le CCSD, service du CNRS, est multidisciplinaire malgré une nette prééminence du secteur STM. Il propose l’auto-archivage d’articles (et non pas de revues entières) et de thèses et rassemble aujourd’hui 500 000 manuscrits.

L’archivage n’est pas soumis à un comité de rédaction mais à une veille sommaire sur le niveau scientifique des dépôts (« quelques minutes »). Son ambition est d’accueillir les travaux des chercheurs et leurs réactions aux manuscrits publiés. C’est aussi un réservoir où les éditeurs viendront chercher les produits finis. Pour ses promoteurs, il n’y a donc pas forcément antagonisme entre archives ouvertes et édition traditionnelle.

Pour Daniel Charnay, la prolifération de bases comparables au CCSD est peu probable. Seuls quelques grands services, s’appuyant sur des organismes puissants, disposant de l’infrastructure humaine et technique nécessaire, sont en mesure d’offrir un service fiable.

Laurent Romary (CNRS) devait enfoncer le clou : toutes les initiatives d’archives ouvertes piétinent ; le succès passe par des serveurs institutionnels, les seuls aptes à offrir des garanties de pérennité. Il ne croit pas aux archives d’université, même mises en réseau, car elles manquent de professionnalisme. L’expérience allemande serait d’ailleurs un désastre : en effet, ce n’est pas le territoire qui prime mais la communauté scientifique (la revue, la thématique de recherche).

Un plaidoyer pro domo auquel les universitaires présents ne manquèrent pas de répliquer : se basant sur l’exemple d’« Archives SIC », l’un d’entre eux pointait l’échec relatif des archives thématiques et le fossé séparant les instances dirigeantes (à Paris) du terrain. L’archivage de proximité est la seule façon d’amadouer les chercheurs, qui sont loin d’être tous persuadés de la pertinence du modèle du libre accès. Et ne faut-il pas se méfier de la tendance bien française à construire de gros modèles centralisés ? Comme quoi l’antagonisme entre girondins et jacobins s’applique aussi au libre accès.

C’était bien la limite de cette table ronde : organisée par le CNRS, elle avait pour ambition de promouvoir les produits et services du CNRS et de l’Inist qui s’affiche comme le promoteur et le fédérateur de l’accès libre en France. Au risque de monopoliser le débat et d’en exclure les universités pour lesquelles la lisibilité de la recherche constitue un enjeu stratégique. Des universités qui ne semblent pas prêtes à s’en remettre à un organisme extérieur, quelle que soit la qualité de ses équipes et de ses services.