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Hubert Nyssen

Lira bien qui lira le dernier

lettre libertine sur la lecture.

Bruxelles : Éd. Labor : Éd. Espace de libertés, 2004.– 92 p. ; 22 cm. – (Liberté j’écris ton nom).
ISBN 2-8040-1940-3 (Labor). – ISBN 2-930001-59-3 (Espace de libertés) : 9,25 €

par Thierry Ermakoff

Le temps est au grand froid. L’édition, de concentration en concentration, ne nous réchauffe pas. La transposition de la directive européenne sur le droit d’auteur et les droits voisins suscite interrogation, inquiétude. Et il y a parfois des petits bonheurs de lecture dont on ne saurait se passer. On ne s’y attend pas ; on se demande, perplexe, au cours de la progression du texte, si tout ce que nous avons sous les yeux relève de la nécessité, de la gratuité, ou de la vanité.

Et, le livre refermé, on se rend compte qu’il y a des certitudes qu’il est bon de rappeler, loin du relativisme culturel.

La littérature comme désir

Le court texte qu’Hubert Nyssen nous propose sous forme d’une lettre à une lectrice imaginaire, est de ce registre. Rien de révolutionnaire dans cette tentative de donner un sens au devenir de la littérature, une cause à la crise de la lecture : plutôt une sorte de promenade sentimentale d’un homme dont la vie a été consacrée au livre et à l’édition (faut-il rappeler qu’il est le fondateur des éditions Actes Sud ?).

Ce qui semble être central dans cette réflexion : la littérature (et par-delà, la lecture) ne se survivra que si elle est exigence, travail et désir. Exigence sur la qualité des textes publiés, sur la capacité des auteurs et des critiques à lire (à l’exemple de Max-Pol Fouchet qui disait lire chaque livre trois fois : une fois pour en prendre connaissance, une fois pour l’analyser, et une fois pour le confronter aux commentaires qu’il s’apprêtait à faire) ; exigence sur la langue (« L’avenir de la lecture est sans doute lié au sort que nous réserverons à la connaissance des langues et à la pratique du langage »).

De la crise du livre et de la lecture

Hubert Nyssen, comme tout un chacun, tente de cerner les causes de la désaffection présumée de la lecture : l’éducation, les nouvelles technologies, la surproduction éditoriale, le manque de temps. Nous n’apprenons – si tant est que ce propos soit pédagogique – rien de neuf ; l’éducation (et l’éducation philosophique) est primordiale, la lecture survivra aux nouvelles technologies, de la surproduction et la parution de non-livres, tout a déjà été dit, quant au manque de temps, il n’existe que pour celui qui s’y laisse prendre.

Bref, la crise du livre ressemble à s’y méprendre à une crise plus vaste, qui atteint aussi bien la communication et ses avatars que les impératifs de la productivité et ceux de la consommation.

Mais si l’ouvrage passe en revue tous les alentours de la lecture (lecture à voix haute, lecture en prison, critiques…), il évite malheureusement une des clés de la compréhension de l’emballement de la machine : la distribution.

« Mon vœu, écrit-il, est pour souhaiter que des écrivains indifférents aux modes, des éditeurs affichant dans leur raison sociale ce qu’ils sont : des éditeurs littéraires, et des libraires reconstituant des lieux de rencontre renoncent à gonfler le cou, et prennent conscience qu’ils représentent à peine vingt pour cent du marché éditorial », à quoi, il ajoute : « des bibliothèques aux façades illuminées et aux portes ouvertes jusque tard dans la nuit, où on pourrait consulter les livres sous des lampes aux abat-jour verts, poser des questions sans souffrir de paraître ignorant […] ».

Nous avons tous reconnu cette petite utopie personnelle, qui mêle l’édition de création, la librairie de qualité et la bibliothèque vue par Umberto Eco. C’est toujours bon, une petite utopie. Ça donne envie d’adhérer. Surtout si elle est présentée avec un certain talent par un homme cultivé et qui se dit – mais n’en doutons pas – grand amateur de lectrices.