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Menaces sur la diversité culturelle.

Paris : Société du journal M : La Découverte, 2005. – 172 p. ; 25 cm. – (Mouvements ; 37).
ISBN 2-7071-4517-3 : 13 €

par Thierry Ermakoff

Le dossier de ce numéro de la revue Mouvements, consacré aux menaces sur la diversité culturelle, comporte une douzaine de contributions d’auteurs d’horizons aussi différents que Françoise Benhamou, économiste, Stéphane Vibert, anthropologue, ou François Ribac, compositeur de théâtre musical et d’opéra. La richesse de ce numéro tient donc à la pluralité des perspectives. L’ensemble est structuré en trois parties : la première propose une série d’analyses sur le concept même de diversité culturelle, la deuxième rend compte des initiatives institutionnelles et la troisième fait part d’expériences particulières.

Les enjeux de la future Convention de l’Unesco

Françoise Benhamou, dont on connaît les analyses confirmées sur la concurrence, pose, outre la question de la définition de la diversité culturelle, celle de la pertinence du lien diversité-spécificité culturelle. Elle conclut que, pour que l’échange de biens ne soit pas trop inégalitaire, en particulier les échanges Nord/Sud, il est indispensable que les pouvoirs publics aient une action réglementaire, et que cette action doit se situer aussi bien au niveau de la prise de risque que de la distribution. Stéphane Vibert, en anthropologue, aborde la question du lien entre la diversité culturelle et le concept politique des droits de l’homme : jusqu’où, et à partir de quelle définition de la culture accepter les limites de la démocratie libérale ?

Pour Jean-Michel Baer, conseiller technique d’Arte et ancien directeur de la culture et l’audiovisuel à la commission européenne, l’Europe est un espace possible de négociations sur l’avenir des cultures. Elle n’est pas que le lieu du libéralisme échevelé et a su prouver, par exemple en repoussant l’achat d’Éditis par Hachette, en posant les principes de soutien au cinéma, que les préoccupations liées à la diversité culturelle ne sont pas absentes.

Jean-Louis Sagot-Duvauroux expose les grandes lignes de l’Agenda 21 de la culture, tandis que Pascal Rogard, directeur général de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques), dresse les enjeux de la future convention sur la protection de la diversité des contenus et des expressions culturels au sein de l’Unesco. De quoi s’agit-il ? D’une convention dont la rédaction a été confiée à près de 600 experts représentant 132 États membres, et dont la conférence générale de l’Unesco, qui s’est tenue en octobre 2003, avait adopté le principe à l’unanimité. Cette convention doit être adoptée en octobre 2005, c’est-à-dire au moment où se discutent les négociations commerciales dans le cadre de l’OMC. Autant dire que les tensions sont vives.

Pour une politique culturelle tournée vers les artistes et le public

La troisième partie rend compte d’expériences : celle de Claude-Éric Poiroux, propriétaire d’une salle de cinéma à Angers, qui nous montre combien le réseau Europa Cinémas, créé en 1990, quand la culture est entrée dans le champ de compétences de l’Europe, a pu structurer un ensemble proposant des programmations de qualité où se retrouve le public. Et celle de François Ribac, qui conclut ce dossier plutôt brillamment : en quelques arguments bien sentis, il démonte les mécanismes de l’industrie culturelle – éditoriale, musicale –, la position actuelle de l’État et celle du public ; il expose en quoi ce dernier, loin d’être passif devant les avatars de la technique moderne, s’en empare et les détourne. Mais comment aussi ce sens de la débrouille ne se pose pas en termes politiques ; et à la fin des fins, esquisse ce que pourrait être une politique culturelle tournée moins vers les industries, mais davantage vers les artistes, le public et leurs relations.

Des conceptions différentes de la diversité

Au total, un dossier dense et très court : c’est un impossible pari que d’en rendre compte dans toute sa diversité, précisément. Néanmoins, quelques idées fortes émergent : d’abord, il y a une réelle menace sur la diversité culturelle. Elle s’exprime par les conceptions différentes qu’en ont, par exemple, les États-Unis et, grosso modo, l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud : pour les États-Unis, la diversité culturelle est quelque chose comme un soutien massif aux industries culturelles et une protection des minorités ethniques. Cette vision se traduit par les affrontements en cours à l’Unesco.

Mais on pourrait imaginer que toujours le public détourne les usages de la technique, et que vienne même la tentation du repli, du contournement. Sauf que cette posture, pour séduisante – et rassurante – qu’elle soit, doit nous alerter : si la diversité se réduit d’un côté à quelques monstres et de l’autre à la micro-édition (pour ne citer que cet exemple que nous connaissons un peu), diffusée à cinquante personnes, cousue à la main sur la table de la cuisine, de surcroît rentable, elle laisse de côté combien d’êtres humains ? Et la fantasmagorie Internet ou la fracture numérique (le retour) est une solution qui ressemble plutôt à un cache-misère.