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L'effet générationnel

Les directeurs de bibliothèques publiques

Jean-Pierre Durand

En traitant des bibliothèques publiques, nous avons été conduits à faire la part belle à la décentralisation comme cause des bouleversements qui transforment le métier de bibliothécaire 1. Au-delà de l’introduction rapide des technologies de l’information et de la communication, du changement de supports des documents ou de l’arrivée massive de nouveaux publics, la question de la territorialisation des bibliothèques, c’est-à-dire de l’inscription de plus en plus locale des activités des bibliothèques nous semble devoir retenir l’attention : en une vingtaine d’années, les effets de la décentralisation se lisent essentiellement dans le rapprochement des élus et de la lecture publique avec la transformation des modes de financement.

Qui alors, plus que les directeurs des bibliothèques municipales ou départementales, se trouve au cœur de ces changements ? Leurs fonctions ont été bouleversées par les objectifs qui leur furent assignés quant à l’accroissement du nombre de lecteurs et d’inscrits, par exemple. Ces objectifs rejoignaient les aspirations d’une génération de bibliothécaires et de directeurs qui avaient fait du développement de la lecture publique l’un des pôles de leur engagement professionnel.

Les perspectives démographiques font état d’un certain vieillissement de la population des bibliothécaires, en particulier parmi les cadres A (l’âge moyen des conservateurs était de 47 ans et 5 mois en 2000). Ce qui signifie un très fort nombre de départs à la retraite dans la décennie en cours.

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Ce tableau indique donc que près de la moitié des conservateurs de la fonction publique territoriale quittera ses fonctions avant 2010 et près du tiers des bibliothécaires fera de même. C’est donc tout l’encadrement supérieur des bibliothèques publiques et en particulier leurs directeurs qui quittent aujourd’hui la vie active avec une accélération prévue en fin de décennie.

Quelles significations peut avoir un renouvellement aussi rapide des directeurs de bibliothèque ? Peut-on s’attendre à des ruptures dans la politique et dans la gestion des bibliothèques publiques ? Quels effets attendus sur la lecture publique ? Pour répondre à ces questions, nous analyserons dans un premier temps les caractéristiques essentielles de la génération des quinquagénaires largement en charge aujourd’hui des bibliothèques publiques ; puis nous observerons les pressions et les contraintes qui émergent et auxquelles les futurs directeurs de bibliothèques auront à faire face. Au regard des générations montantes, de leurs caractéristiques singulières, et de ces contraintes, nous envisagerons alors les transformations éventuelles de la fonction de directeur des bibliothèques publiques.

Décentralisation et complexité stratégique

Les directeurs de BDP comme ceux des grands établissements urbains sont d’abord des militants de la lecture publique, comme ils se définissent souvent eux-mêmes.

En ville, les directeurs arrivent en général dans un établissement déjà existant, qu’ils souhaitent agrandir et développer. Dans les BDP, la mission apparaît plus complexe : la lecture publique ne faisait que très rarement partie des priorités du conseil général et il a fallu convaincre le vice-président chargé de la Culture de cette nécessité, puis décider les maires à ouvrir des bibliothèques-relais pour remplacer les tournées des bibliobus. Évidemment, les chiffres parlent d’eux-mêmes : on passe en général de 2-3 % d’inscrits avec le bibliobus à 17-25 % avec l’ouverture d’une bibliothèque municipale : mais l’argument est-il suffisant pour les maires ? Avec quels crédits municipaux cofinancer (avec le département via la BDP) l’achat des rayonnages, des ouvrages de premier équipement, puis l’informatique, etc. ? Dans quels locaux installer cette bibliothèque ? Est-ce une urgence au regard des attentes des administrés ?

Dans les grandes villes ou dans les conurbations, les questions soulevées ne sont pas plus simples. La géométrie des communautés d’agglomération et des communautés de communes est devenue un véritable casse-tête : leurs attributions varient de territoires en territoires selon les volontés politiques et peuvent même varier dans le temps au gré des ajouts ou des retraits de telle ou telle commune de la communauté. À cela, il faut bien sûr ajouter les changements de majorité politique des conseils municipaux, qui, par ricochet, transforment celles des communautés elles-mêmes.

Malgré cette instabilité politique et géographique, les directeurs de BDP, de bibliothèques ou de médiathèques municipales doivent conduire une politique cohérente de développement, cherchant des appuis et des financements sans cesse recommencés, passant bientôt plus de temps à plaire et surtout à ne pas déplaire à l’extérieur de leurs murs qu’à organiser leur établissement en interne.

Les rapports entre BDP et conseil général pourraient être simples, s’il n’y avait pas, de temps à autre, à choisir l’emplacement des annexes des BDP, ou bien s’il n’existait pas de vastes territoires périurbains, en général assez peuplés, qui échappent normalement aux BDP, sans que les communautés (d’agglomération ou de communes) aient nécessairement les moyens ou la volonté de s’en occuper. Cette sorte de no man’s land de la lecture publique – qui n’est pas général bien sûr ! – est l’une des préoccupations principales des directeurs de BDP qui se déclarent quelquefois désarmés face à cette situation.

Dans les communautés d’agglomération (ou de communes), les questions apparaissent plus faciles à formuler mais sont certainement plus difficiles à résoudre. Dans l’agglomération, la ville-centre avait déjà ses problèmes de constitution de réseau de bibliothèques annexes (acquisitions, catalogue unique, réseau informatique, etc.) avec l’objectif de construire une politique cohérente qui tienne compte des disparités entre quartiers. Avec la communauté d’agglomération