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Élisabeth Parinet

Une histoire de l'édition à l'époque contemporaine (XIXe-XXe siècle)

Paris : Éd. du Seuil, 2004. – 489 p. ; 18 cm. – (Points. Histoire ; 341). ISBN 2-02-041576-3 : 11,50 €

par Valérie Tesnière

Depuis les quatre tomes pionniers de l’Histoire de l’édition française, parus entre 1982 et 1986, complétés par une seule mise à jour bibliographique dans la réédition en couverture brochée chez Fayard, il n’existait pas de synthèse prenant en compte les travaux les plus récents dans le champ de l’histoire de l’édition contemporaine. Or, depuis vingt ans, grâce à l’élan insufflé par Henri-Jean Martin et Roger Chartier, on a assisté à un foisonnement de recherches et de mises au point.

Une introduction indispensable

La synthèse inédite d’Élisabeth Parinet, publiée dans la collection « Points Histoire », sur l’édition française de la Révolution à nos jours, est une introduction au sujet, claire et précise, fourmillant d’informations, indispensable pour les étudiants et les publics plus larges (avec brève bibliographie, chronologie et index). À ce titre, elle doit figurer dans tous les fonds de référence des bibliothèques. Elle apporte également aux spécialistes et aux professionnels du livre une mise en perspective des travaux majeurs initiés depuis. On citera pour mémoire ceux de Jean-Yves Mollier ou encore de Martin Lyons ou L’édition française depuis 1945, sous la direction de Pascal Fouché, bien resitués et analysés, sans pour autant dispenser d’y recourir pour approfondissement détaillé.

C’est donc non seulement une mine commode de renseignements sur les grands éditeurs des deux derniers siècles mais surtout une lecture stimulante du fonctionnement de la chaîne du livre à un moment unique, celui de l’entrée de ce média dans l’ère de la consommation de masse et de l’émergence du concept moderne d’éditeur en France. Il faut retenir à cet égard les développements de l’auteur sur les conditions nouvelles du commerce du livre, de la production et sur l’attitude des pouvoirs publics face à une montée en puissance parallèle à celle de la presse à grand tirage.

L’ouvrage est très précis sur certaines données statistiques ou techniques : il mesure bien par exemple le moment où l’alphabétisation de la population a une réelle incidence sur le marché du livre (jusqu’en 1880, la moitié de la population française n’a pas d’argent à consacrer au livre et la presse absorbe le petit surplus de revenu consacré à la lecture), ou encore le moment où les mécanisations de la papeterie, de l’imprimerie ou de la reliure trouvent leur point de convergence.

Les nouvelles données du commerce (banques, transports, structure du capital) ou les effets de la concurrence de la presse sont exposés de façon à ce que désormais il n’y ait plus ni approximations ni analyses sans nuances sur ces sujets. Presse et édition ont souvent plus d’intérêts communs qu’elles ne l’avouent et leurs rapports s’appuient sur une certaine complémentarité.

Évoquant la production, É. Parinet met utilement en relation best-sellers et moyenne des tirages, pèse l’évolution des différents genres littéraires (théâtre, poésie et roman) et indique les lignes de force du secteur religieux ou encore des secteurs en renouvellement que constituent le livre scientifique ou la littérature enfantine.

Le rôle des bibliothèques et des librairies

Le chapitre « De l’éditeur au lecteur » est particulièrement intéressant en regard de l’Histoire de l’édition qui, faute de travaux étayés sur le sujet à l’époque, n’avait pas assez exploré le rôle des bibliothèques ni celui des librairies dans la diffusion. Les apports de l’Histoire des bibliothèques françaises, ou de colloques récents, comme ceux sur les évolutions de la librairie ou du colportage par exemple, sont ainsi pris en compte pour notre plus grand profit. « Le livre sous surveillance » rappelle les modifications du régime de surveillance de la librairie et ses à-côtés (dépôt légal, réglementation des métiers, contrefaçon belge…) en le comparant à celui de la presse.

Le XIXe siècle fut également celui des procès autant pour des motifs politiques que pour outrage supposé (ou réel ?) aux bonnes mœurs, conséquences d’une libération progressive de l’édition du carcan de la censure. Cette tradition demeure plus vivace au XXe siècle qu’on ne pourrait le supposer : certes les temps de guerre, qu’il s’agisse du régime de Vichy ou encore de la guerre d’Algérie, renouent avec elle, mais tous les régimes politiques sont restés sourcilleux sur le chapitre des mœurs à des degrés divers : Pauvert, Losfeld comme Régine Deforges en firent les frais. Cette constante explique l’obsession d’une bonne partie des professionnels du livre en la matière !

Axé sur le moment charnière de l’évolution de l’édition française, le XIXe siècle, l’ouvrage est plus rapide sur le XXe siècle, ce qui laisse quelques regrets, à porter au compte des contraintes éditoriales de la collection (maximum de 500 pages très denses) : on aurait aimé que le tableau nuancé de l’évolution de la chaîne du livre face à l’émergence de la Toile soit plus nourri, ainsi que l’évolution du rôle des instances corporatives de l’ensemble de la chaîne du livre ou encore le poids économique du livre face aux autres médias. De la même manière, une analyse aussi pénétrante de l’évolution de l’édition française sur deux siècles eût gagné à une comparaison approfondie avec d’autres exemples européens : on songe à l’Allemagne mais aussi à la Grande-Bretagne. Ce sont des sujets qu’on souhaite à É. Parinet de pouvoir développer avec le même talent que cette fresque passionnante consacrée à la deuxième révolution du livre, dont l’intérêt excède le cadre d’une collection de synthèse. Mettre ainsi en appétit attise la gourmandise du lecteur !