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Catherine Ballé

Dominique Poulot

Musées en Europe

une mutation inachevée

avec la collab. de Marie-Annick Mazoyer. Paris : La Documentation française, 2004. – 286 p. ; 24 cm. ISBN 2-11-005587-1 : 24 €

par Martine Poulain

C’est le résultat d’un important travail que livrent Catherine Ballé et Dominique Poulot. Il fallait tout le talent de ces deux chercheurs expérimentés pour présenter de manière fluide cette intéressante synthèse.

Le poids de l’histoire

Structuré en trois parties, ce livre propose : un rappel historique de la fondation et de l’expansion des musées ; une présentation de l’organisation des musées dans cinq pays européens ; une analyse des enjeux actuels des musées.

La partie historique, certainement due à Dominique Poulot, est brillante. Tout chercheur spécialiste d’un domaine sait qu’il n’y a pas plus difficile exercice que celui de la synthèse, obligatoirement lapidaire à ses propres yeux. Chaque mot, chaque virgule comptent alors, afin que simplification n’équivaille pas à simplisme. Dominique Poulot s’y livre en 63 pages parfaites, montrant l’ancrage des musées tant dans la tradition du collectionnisme que dans la rupture des Lumières et des révolutions, montrant également, puisque d’Europe il s’agit, les relations plus qu’équivoques entre la France de la grande époque des rapts napoléoniens et le reste de l’Europe, conquise et soumise, privée de son patrimoine au nom des idéaux révolutionnaires. Passant en Grande-Bretagne, Dominique Poulot rend compte d’une histoire différente, dans laquelle « même si un objet demeure dans une propriété privée, il appartient à la nation et contribue à sa grandeur ». En Allemagne, les « tenants d’un musée antiquaire », encyclopédique et didactique, ouvert aux œuvres comme à leurs reproductions, s’opposent aux tenants de la seule expérience esthétique.

Partout en Europe, la floraison des musées est immense au XIXe siècle. Leur visite devient incontournable dans les tours d’Europe des grandes familles, comme en témoignent tant les récits de voyage, les guides touristiques ou encore les mises en scène des peintres eux-mêmes. Divers, « le musée européen connaît peut-être son apogée vers 1890, lié au mouvement des nationalités, à la ferveur civique qu’entretiennent ses mises en scène, aux vertus, enfin, dont le parent diverses propagandes chauvines ». Mais, dans l’univers des musées comme ailleurs, les crises suivent l’apogée : les deux guerres mondiales, les totalitarismes en sont les formes, et le musée devient à la fois révélateur et instrument de ces tourments.

Similarités et dissemblances

Puis les auteurs étudient la situation des musées dans cinq grands pays d’Europe, aux traditions à la fois proches et différentes.

Aux Pays-Bas, si l’intervention de l’État fut forte après la Seconde Guerre mondiale – comme partout en cette époque de montée des politiques publiques, serait-on tenté de dire –, la décentralisation est actuellement la norme, entraînant une baisse des investissements de l’État, au profit de ceux des collectivités territoriales. Mais la tendance est aussi à la transformation des musées en fondations d’utilité publique, à l’impératif d’accroissement des ressources propres, à la remise en cause du statut de fonctionnaires des salariés qui y travaillent.

En Grande-Bretagne, l’intervention de l’État dans le soutien aux musées date aussi de l’après 1945 et est évolutive. Dans les dernières décennies du XXe siècle, les multiples changements de dénomination du ministère de la Culture britannique soulignent-ils, comme l’estiment les auteurs, « une étape supplémentaire dans le processus de structuration de l’intervention du gouvernement dans le domaine des arts et de la culture » ou une incertitude redoublée ? En tout cas, si le rôle de coordination de l’État est souligné, voire renforcé, son intervention financière reste limitée, beaucoup plus qu’en France et s’est amenuisée, même envers les grands musées nationaux, tel le British Museum. Ce qui n’empêche pas les musées de se multiplier : on estime que 60 % des musées britanniques ont été créés au cours des quarante dernières années, signe d’une « Grande-Bretagne de plus en plus obsédée par son passé ».

Partout, estiment les auteurs dans leur partie comparative et prospective, le début du XXe siècle a laissé ses musées à l’abandon. Puis, après les réflexions et dénonciations des années 1960, les musées se développent et se professionnalisent. Les interventions publiques s’accroissent, quoique de façon très inégale selon les pays : si, en France, le budget du ministère de la Culture représente 1 % de celui de l’État, en Grande-Bretagne, il n’en constitue que 0,2 %. Mais, partout, et même entre 1985 et 2000, années de règne des politiques libérales dans nombre de pays, l’investissement public central a augmenté, rendant l’investissement des collectivités territoriales moins important proportionnellement. « L’importance accrue des politiques publiques est sans aucun doute le phénomène le plus marquant du secteur culturel à la fin du XXe siècle », avancent les auteurs dans un passage (p. 208-209), sans doute juste, mais qui laisse sceptique le lecteur, car on y souligne à la fois cet accroissement de l’investissement public et son recul (« Le recul du financement public au cours des dix dernières années a eu pour effet une attention plus grande portée au mécénat privé »). Les auteurs accordent sans doute un peu trop de crédit à ces États libéraux qui estiment remplir leur mission en énonçant de grandes orientations et en se contentant d’un rôle d’évaluation : il y a là une évolution, à la baisse, de la conception du rôle régalien de l’État qui pourrait s’apparenter à une démission.

Les paradoxes d’un développement

Sans doute le paradoxe de la situation actuelle des musées vient-il de leur croissance exceptionnelle (créations talentueuses, rénovations qui ne le sont pas moins) et de leur diversité (du musée d’histoire local aux multiples musées d’art contemporain, les musées d’art ne formant parfois que 10 à 14 % du total) : nombreux, modernes, développant leurs activités en tout genre (animations, publications, etc.), les musées sont pris d’assaut par un public en augmentation presque constante. C’est le public que les stratégies muséales s’efforcent aujourd’hui de séduire, même si la démocratisation reste loin du compte.

Mais comme les industriels le savent, le succès peut être pervers, car il induit des coûts élevés et des modes d’organisation qui doivent en permanence être remis en cause : « Les musées doivent désormais faire face à de nouvelles données culturelles, politiques, économiques et sociales : institutionnalisation de l’innovation culturelle, limites de la fréquentation, augmentation des coûts, incertitudes du financement, contrôle des tutelles, complexité du fonctionnement, pluralisme des conceptions, diversité des interventions, questionnement de la légitimité. »

Faudra-t-il, après avoir tant lutté pour que le secteur culturel dispose d’institutions ambitieuses, séduisantes, dotées d’écrins et de services aussi élégants que les œuvres qu’elles abritent, revenir à la modestie, au « small is beautiful », au morne ennui pédagogique, à la contemplation lettrée supportant sans peine des lieux poussiéreux ? Toute la question est sans doute dans l’équilibre entre l’œuvre et le chemin qui y mène. Dans les musées comme dans les bibliothèques, seules comptent, après tout, les œuvres, et peut-être faut-il tourner la page d’une époque qui, voulant légitimement en accroître la mise en lumière, a eu tendance, tel Narcisse, à se mirer dans ces nouveaux écrins de verre, plus qu’à contempler les œuvres que ceux-ci étaient censés mettre en valeur.