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Educación y biblioteca, nos 138 (novembre-décembre 2003) à 143 (septembre-octobre 2004)

Madrid : Tilde : Asociación Educación y Bibliotecas. ISSN 0214-7491. Abonnement (6 numéros par an) : 50,45 € (Espagne) ; 63,60 € (étranger)

par Laurence Tarin

Educación y biblioteca est une revue professionnelle espagnole rédigée en castillan qui s’intéresse aux bibliothèques scolaires et à la littérature de jeunesse mais également aux bibliothèques de lecture publique. Il s’agit d’une revue militante qui s’engage pour la démocratisation de la culture et le développement des bibliothèques, qui participe largement aux débats de la profession et n’hésite pas à prendre parti sur des sujets de société dépassant le cadre des bibliothèques et de l’éducation.

La revue contient des textes de nature différente qui se répartissent dans plusieurs rubriques : des notes bibliographiques critiques sur des œuvres de littérature de jeunesse mais aussi sur des ouvrages de bibliothéconomie, des articles de fond et des articles d’actualité. Un index encarté dans le numéro de janvier-février permet de retrouver les articles publiés au cours de l’année précédente.

Des articles de fond

La plupart des rubriques proposent des articles de fond. Celle consacrée aux « Livres pour enfants et pour la jeunesse » contient des textes d’analyse sur la littérature de jeunesse et des interviews d’auteurs et d’illustrateurs pour enfants. Quant aux rubriques « Bibliothèques scolaires » et « Bibliothèques publiques », elles font, elles aussi, la part belle à des articles de réflexion. Nous avons plus particulièrement remarqué la contribution de Guillermo Castán Lanaspa (professeur à Salamanque) qui donne une vision claire de ce que devrait être une bibliothèque scolaire 1 et qui en précise les objectifs par rapport à ceux de la bibliothèque publique. Il explique qu’il faut réaffirmer la mission pédagogique de la bibliothèque scolaire qui doit, en priorité, servir d’appui aux enseignements. Il considère que la formation des usagers devrait être prise en charge par des professeurs qui connaissent bien leur domaine et pas seulement par des bibliothécaires, ce qui l’amène d’ailleurs à critiquer le modèle français des CDI.

Il insiste d’autre part sur le rôle social de la bibliothèque scolaire qui contribue à réduire les inégalités en compensant les difficultés qu’éprouvent certains parents à aider leurs enfants à progresser dans leurs études. D’où l’importance, à son avis, d’une ouverture de la bibliothèque scolaire en dehors des horaires des cours. Il souligne enfin que la bibliothèque scolaire peut contribuer à faire évoluer les méthodes d’enseignement de façon positive.

Dans pratiquement chaque numéro, la rubrique « Dossier » permet de faire le tour d’une question concernant à la fois les bibliothèques publiques et les bibliothèques scolaires. Les thèmes abordés sont extrêmement variés : en 2004, deux dossiers sur les animations autour de la lecture et un dossier sur José Ignacio Mantecón ont plus particulièrement retenu notre attention.

À travers la figure de Mantecón, ce sont tous les intellectuels qui ont milité en faveur de la lecture et qui se sont engagés du côté des républicains au moment de la guerre civile qui sont évoqués. Un article de Ramon Salaberria (collaborateur permanent de la revue) nous permet de mieux comprendre qui étaient ces intellectuels qui ont dû s’exiler, généralement en Amérique latine, après la victoire de Franco et ont contribué à fonder les bibliothéconomies modernes espagnole et latino-américaine.

Le dossier comporte un article de Mantecón lui-même sur les bibliothèques populaires, initialement publié en 1964. Mantecón considérait ces bibliothèques comme l’un des maillons du réseau national des bibliothèques. Il avait compris le rôle qu’elles pouvaient jouer dans la formation permanente des adultes et pressenti qu’elles deviendraient plus tard ce que nous appelons aujourd’hui bibliothèques de quartier ou de proximité.

L’animation est un thème récurrent dans la revue. Un des deux dossiers cités évoque un type d’animation qui semble plus répandu en Espagne qu’en France : le « libroforum » qui consiste à réunir des lecteurs pour analyser en groupe un livre. Rien de très original a priori, mais ce qui a retenu notre attention, c’est la codification de cette activité. Elle fait en effet l’objet d’un article théorique qui présente la méthode puis d’une série de textes relatant des expériences de libroforum. Les objectifs d’un libroforum sont multiples : donner goût à la lecture, apprendre à lire de façon plus approfondie et à comprendre les mécanismes de construction littéraire d’une œuvre, s’entraîner à s’exprimer oralement, échanger sur ses lectures et sur le plaisir de lire. Ces objectifs se déclinent différemment en milieu scolaire et dans une bibliothèque publique. La pratique du libroforum existe depuis vingt-cinq ans en Espagne et semble rencontrer un succès important à en croire le nombre d’articles évoquant cette activité.

Des articles sur l’actualité

Nous avons remarqué les informations sur la guerre en Irak, publiées dans la rubrique « Profession » du numéro 138. Y est présenté en particulier le collectif « Bibliothécaires pour la paix » qui a été créé en 1986 dans le contexte de la contestation de l’adhésion de l’Espagne à l’Otan et réactivé au moment du conflit dans l’ex-Yougoslavie, époque où ses membres se sont particulièrement mobilisés pour la défense de la bibliothèque de Sarajevo. Il a été aussi très actif au moment de la guerre du Golfe et plus récemment les « bibliothécaires pour la paix » ont entrepris une série d’actions contre la guerre en Irak. Le collectif a pour objectif, entre autres, de « promouvoir par le travail des professionnels de la culture et de l’information une société de paix basée sur le dialogue et la tolérance ». Il souhaite également favoriser l’utilisation et le développement des bibliothèques pour diffuser des valeurs de justice sociale et défendre les droits de l’homme.

Un autre sujet d’actualité a été traité régulièrement dans la revue au cours de l’année écoulée. Il s’agit de l’application de la directive européenne de 1992 qui prévoit de faire payer un droit de prêt. Cette question, après avoir entraîné de nombreuses polémiques en France, inquiète maintenant fortement les bibliothécaires espagnols. La revue prend fermement parti contre l’acquittement par les bibliothèques du secteur public d’une redevance sur le prêt des livres. L’Espagne fait partie des pays qui ont souhaité appliquer à l’ensemble de leurs bibliothèques publiques la dérogation prévue dans la directive qui permet « d’exempter certaines catégories d’établissement du paiement de la rémunération au titre du prêt ». Or la commission européenne estime que l’exonération globale de l’ensemble des bibliothèques publiques d’un pays constitue une interprétation abusive de la directive et a donc demandé des explications à ce sujet au gouvernement espagnol en janvier 2004. C’est suite à cette demande que les bibliothécaires espagnols se sont mobilisés. Ils mettent en avant le fait que le réseau de bibliothèques de leur pays est encore peu développé comparé aux bibliothèques d’autres pays européens et qu’il est donc nécessaire de le mettre à niveau avant d’imaginer la mise en place d’une redevance sur le prêt.

Dans le numéro 143, la parole est largement donnée à la Fesabib (Fédération espagnole des associations de bibliothécaires, archivistes, documentalistes et personnels de musée) qui plaide pour l’introduction d’une limitation du droit de prêt en faveur des bibliothèques publiques, tenant compte de la situation actuelle des bibliothèques espagnoles et des services qu’elles rendent au monde culturel. La Fesabib souligne également que, dans les pays où un droit de prêt a été instauré comme en France, l’augmentation importante des prêts dans les dernières années pouvait justifier cette mesure, ce qui n’est pas le cas en Espagne. La Fesabib s’est d’ailleurs intéressée de près au cas français et a cherché à savoir ce que donnerait l’application en Espagne d’une législation similaire à la loi française. Il en résulte que la rémunération pour le droit de prêt représenterait 49,27 % du budget 2000 d’achat de livres des bibliothèques publiques espagnoles 2.

Faire découvrir ou redécouvrir des écrits déjà édités dans le passé est aussi un principe important pour la revue qui fait paraître dans presque chaque numéro des textes appartenant à un passé récent ou datant d’une époque plus ancienne mais qui conservent un intérêt évident et restent d’actualité. C’est pour la rédaction un moyen de rendre hommage à des auteurs qui ont su être visionnaires.

Enfin, on notera qu’une place importante est faite à l’Amérique latine, qu’il s’agisse de l’activité des bibliothèques ou des livres pour la jeunesse, un dossier sur la production éditoriale latino-américaine en matière de documentaires pour enfants a en effet été publié en 2004.

Une revue qui est donc particulièrement éclectique, curieuse de tout, où les idées fusent de toute part et qui assume son engagement. Une lecture tout à fait stimulante !

  1.  (retour)↑  Les bibliothèques scolaires ne sont pas institutionnalisées en Espagne, il n’existe pas de structures telles que nos BCD ou nos CDI. Il n’y a pas obligation de créer une bibliothèque scolaire, cela dépend de la bonne volonté des enseignants. Il existe cependant un mouvement pour le développement des bibliothèques scolaires qui est l’héritier de l’action de la Seconde République (1931-1939).
  2.  (retour)↑  À notre connaissance, la question sur le droit de prêt n’est toujours pas résolue en Espagne mais le ministère de la Culture a fait savoir qu’il va défendre sa position devant l’Union européenne et qu’il maintient que l’exonération générale de toutes les bibliothèques publiques espagnoles se justifie.