entête
entête

Musique(s) en bibliothèque

Quels médias, quels futurs ?

Michel Sineux

Le titre des rencontres biennales organisées, le 29 novembre 2004, par l’association Vidéothécaires et discothécaires de la région lyonnaise (VDL) et le centre de formation régional Médiat Rhône-Alpes traduit bien les préoccupations des bibliothécaires, discothécaires et médiathécaires musicaux, aujourd’hui. La dématérialisation des supports, la disparition du disque, annoncées depuis plusieurs années, avaient mobilisé déjà en 2000 à Firminy les professionnels, venus manifester leur inquiétude sur l’évolution de leurs métiers. Quatre ans plus tard, le succès sur le marché du standard DVD, qui enrichit l’offre sonore par l’image et les bonus, constitue-t-il une embellie durable ou éphémère dans la survie des supports matériels, ou n’est-il que l’ultime étape (en forme de feu d’artifice plébiscité par le public et les chiffres de vente) avant la disparition définitive de ces supports tangibles, au bénéfice des téléchargements et d’une consommation « à la carte » et « à péage », individualisée, privatisée, des programmes musicaux enregistrés ?

L’évolution de l’offre documentaire musicale

Dans un tel contexte, il était normal que la première table ronde de cette journée, consacrée à l’évolution de l’offre documentaire musicale, fût placée sous le signe de la perplexité, à l’heure même où les chroniqueurs de la presse professionnelle commencent à recevoir les nouveautés discographiques en fichiers MP3, sans information autre que le contenu musical du produit.

En l’absence d’une représentation des « majors », qui ont toujours brillé par leur absence dans ce genre de rencontres – même si elles faisaient encore indirectement acte de présence au bon vieux temps d’Écouter Voir, lorsque le Syndicat national de l’édition phonographique siégeait au conseil d’administration de l’Acim (Association pour la coopération de l’interprofession musicale) –, des acteurs d’une production et d’une distribution indépendante (Jungle productions, Alternative distribution), ainsi que de la diffusion (Pages et images) et des médias spécialisés (Vibrations) ont conjugué leurs connaissances et leurs expériences pour tenter de relativiser l’inquiétude ambiante et mettre en perspective l’évolution supposée des pratiques.

La discussion s’est organisée principalement autour de deux questions, d’une part celle de l’émergence de nouveaux supports aux capacités accrues par les gains de compression, d’autre part celle du téléchargement qui, pour le coup, bouleverserait le quotidien du médiathécaire : que charger, pour quels publics, dans quel cadre juridique ?

Si les plus optimistes s’accordent à penser que d’ici deux à trois ans, au terme d’accords entre les parties en concurrence, un seul support pourrait couvrir l’ensemble des besoins documentaires audiovisuels, l’interrogation reste entière sur les conditions d’acquisition de musique dématérialisée. Toutes questions qui en induisent d’autres : l’instauration d’un droit de prêt appliqué aux documents audiovisuels et l’évolution du concept même de collection, dans un système d’offre dématérialisée. Dans de telles perspectives, ce sont les missions traditionnelles des bibliothèques qui peuvent être remises en cause. Comment conduire des politiques documentaires dans un contexte éditorial nouveau, instable par définition, où la notion de catalogue, déjà fortement écornée, chez les majors comme chez les indépendants, risque de disparaître tout à fait ?

Quelle politique documentaire ?

La seconde table ronde, plus spécifiquement dédiée à l’art et la manière de concevoir une politique documentaire dans ce contexte de mutation éditoriale, s’ouvrit sur deux brèves communications liminaires : l’une, de Christian Massault, présentant un bilan des activités de l’Acim, dont la présence au prochain congrès de l’ABF (Association des bibliothécaires français) à Grenoble fut annoncée, ainsi qu’aux rencontres musicales organisées à la Médiathèque Kateb Yacine ; l’autre, de Marc Boilloux, décrivant le nouvel espace musique ouvert à la BPI (Bibliothèque publique d’information), où d’ailleurs le téléchargement n’a pas été pris en compte dans les futures politiques d’acquisition.

Oubliant momentanément le prétexte à ces rencontres (la dématérialisation des supports), les échanges ont confirmé – ce que l’on avait noté déjà auparavant et que les rapports de l’Inspection générale des bibliothèques aussi bien que ceux du Conseil supérieur des bibliothèques avaient également pointé – que les tendances lourdes penchaient davantage dans le sens d’une réponse à la demande des publics plutôt que vers le souci de constituer des collections équilibrées, reflétant autant l’importance respective des genres dans l’histoire générale des musiques que l’offre de la production éditoriale.

On pouvait constater de la même façon que le rêve de médiathèque musicale multisupport, caressé dans les années 1980 et 1990 aussi bien par l’AIBM (Association internationale des bibliothèques, archives et centres de documentation musicaux) que par la Médiathèque musicale de Paris, était largement resté lettre morte, même si le rassemblement des divers supports de la documentation musicale pouvait être attesté ici ou là. Quant à la coopération entre les institutions musicales (lecture publique et établissements à vocation pédagogique), elle évolue peu également, se limitant ponctuellement à une mise en réseau informatique des ressources, plus rarement à une politique documentaire partagée dans la plupart des collectivités (les exemples de Grenoble et de Villeurbanne ou, déjà plus ancien de Boulogne-Billancourt, restant emblématiques). Et ce n’est pas le naufrage des formations aux fonctions de bibliothécaire musical ou de discothécaire, malgré le « frémissement » remarqué à l’Enssib, qui risque de vertébrer une doctrine ou un volontarisme chez les édiles. Quand elles existent, les chartes documentaires invitent davantage à satisfaire la demande du public (pieuse intention, non exempte de démagogie) qu’à représenter l’histoire d’un patrimoine universel.

Dans l’exercice obligé de la synthèse de cette journée, Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque municipale de Lyon, sut heureusement transgresser les limites de son rôle de « témoin » pour ouvrir de nouvelles pistes de réflexion. Reprenant, pour les élargir, les propos du maire de Rillieux-la-Pape sur la diversification culturelle caractérisant la société actuelle, il a sanctionné l’obsolescence du modèle de bibliothèque (et de médiathèque) encyclopédiste, avec ses « invariants », pour dessiner l’émergence d’un modèle « a posteriori » et non plus « a priori », exigeant une forte professionnalisation, modèle dynamique, où le bibliothécaire devra évaluer au jour le jour ce qu’il acquiert. La dématérialisation, la mise en réseau grâce à la numérisation, producteurs de diversité, auront inévitablement un impact sur les politiques d’acquisition. À la différence du livre, en effet, les supports sonores sont dissociables de leur contenu et pourront être remplacés par d’autres vecteurs. Dans ce nouveau contexte, le rôle du bibliothécaire-discothécaire ne pourra qu’évoluer davantage encore vers celui de « conseil », s’axer sur la recherche documentaire évaluée, l’animation, en prenant conscience d’une fractalisation toujours plus grande du champ culturel.