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La recherche sur les bibliothèques publiques vue à travers les thèses du monde anglo-saxon

Dominique Gazo

Réjean Savard

La recherche en sciences de l’information s’est beaucoup développée ces dernières années. Par contre, il aura semblé à plusieurs que celle-ci florissait surtout dans les nouveaux domaines des sciences de l’information plutôt qu’en bibliothéconomie classique. Si la revue Library and Information Science Research peut être considérée comme un reflet intéressant de la recherche effectuée en sciences de l’information dans le monde anglophone, une brève analyse des quatre numéros de 2004 nous apprend que, sur les 25 articles publiés, sept seulement portaient sur les bibliothèques, dont trois sur les bibliothèques publiques, trois sur les bibliothèques universitaires et un sur les bibliothèques scolaires.

On peut donc se demander quelle importance représente la recherche sur les bibliothèques en sciences de l’information et particulièrement celle sur les bibliothèques publiques.

Dans le contexte nord-américain où se situe l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information et bien que l’Ebsi soit francophone, il nous semblait important de situer notre propre champ de recherche dans le monde anglo-saxon. Pour ce faire, nous avons relevé l’ensemble des thèses soutenues en bibliothéconomie et sciences de l’information depuis 1994 dans le monde anglo-saxon 1.

Au total, quatre-vingt-dix thèses ont été répertoriées. Tel que le montre le tableau 1, la plus grande partie provient d’universités américaines (notamment Indiana University, The Florida State University, The University of Wisconsin-Madison, The University of Illinois at Urbana-Champaign). Les universités des autres pays semblent moins prolifiques concernant la recherche sur les bibliothèques publiques. Toutefois, des insuffisances importantes sont à noter. Les répertoires de thèses interrogés sont particulièrement axés sur les thèses en provenance des États-Unis, du Canada et du Royaume-Uni. Il est probable par exemple, que, malgré nos efforts pour tout retracer, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui ont une bonne tradition en bibliothéconomie, soient sous-représentées.

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Tableau 1. Répartition des thèses par pays

Les résultats de cette répartition des thèses dans les universités sont donc à manipuler avec d’immenses précautions.

En fait, il aurait fallu vérifier, non dans les répertoires de thèses mais auprès des universités elles-mêmes et des hautes écoles.

Les problématiques

La plupart des outils utilisés donnent accès à des résumés analytiques des thèses, à partir desquels nous avons dressé une liste des sujets traités. Nous les avons classés à l’aide de mots-clés. Comme référence, nous avons utilisé certains articles ayant débattu des priorités de recherche (du style agenda de recherche). Nous avons ainsi identifié neuf problématiques importantes abordées dans les thèses.

Les services

Les thèses traitant de ce thème portent sur différentes facettes de la notion de service face aux usagers des bibliothèques publiques. On trouve d’abord un certain nombre de recherches concernant les mesures de performance. Cette approche, très liée au management des bibliothèques, est un sujet d’actualité dans le monde des bibliothèques depuis plusieurs années. On a relevé quatre thèses concernant cette question, dont celle de Liu est un bon exemple.

Liste des thèses citées

Adkins, Denice Christine. – « The Effect of Hispanic Population Proportion on Arizona Public Library Services to the Spanish-speaking ». – The University of Arizona, 2000.

Alageeli, Jamal Abdullah. – « International Students and Public Library Use: An Exploratory Study ». – Indiana University, 1996.

Arns, Jennifer Weil. – « The Geography of Access: The Impact of Governance and Institutional Factors on the Purchase of Controversial Materials by United States Public Libraries ». – The University of North Carolina at Chapel Hill, 2003.

Carlson, Sharon Lee. – « Ladies’ Library Associations of Michigan: Women, Reform, and Use of Public Space ». – Western Michigan University, 2002.

Chan, Donna Camille. – « Maintaining Professional Competence: Impact of Organizational and Individual Factors on the Updating Activities of Public Reference Librarians ». – University of Toronto, 2002.

Chanchani, Samiran. – « Architecture and Central Public Libraries in America, 1887-1925: A Study of Conflicting Institutions and Mediated Designs (Massachusetts, New York, Ohio) ». – Georgia Institute of Technology, 2002.

Cheunwattana, Aree. – « Information for Rural Development: A Multiple-Case Study of Library and Information Services to the Rural Communities in Thailand ». – Indiana University, 1998.

Cowan, B. M. – « Public Libraries, Training and the Impact of Information Technology: A Comparative Study of Public Libraries in Canada and England ». – Sheffield, 1997.

El Bennani, Fauzia Khalil. – « Librarianship as a Profession: An Investigation of Libyan Librarians’ Attitudes ». – McGill University, 2001.

Enujioke, Emmanuel Anayochukwu. – « Perceptions of Adult Public Library Users and Librarians of the Roles and Responsibilities of Public Libraries in the Age of Technology ». – Georgia State University, 2001.

Hess, Andrew Joseph. – « Born-digital: Information Technology Discourse and the Transformation of Czech Public Library Roles ». – New York University, 2001.

Hould, Fernand J. – « L’Institut canadien de Québec, 1848-1898, agent de promotion de la vie culturelle à Québec ». – Université Laval, 1998.

Hubbard, Elizabeth Ryan. – « A Conflict of Values: An Inquiry into the Impact of Local Political Decision-making on the Funding of the Carnegie Library of Pittsburgh in Three Selected Decades ». – University of Pittsburgh, 1996.

Jones, David John. – « William Herbert Ifould and the Development of Library Services in New South Wales, 1912-1942 ». – University of New South Wales (Australia), 1994.

Kernaghan, Barbara G. – « Infant Story Hour in a Public Library: Parents, Babies, and Books ». – University of Pennsylvania, 1994.

Lawson, Rhea Brown. – « Organizational Adaptation by the Urban Public Library to Ethnic Transition ». – The University of Wisconsin-Madison, 1998.

Le Quellec, Lylliane. – « Cahier de charges pour les modules spécifiques des centres régionaux de services aux bibliothèques publiques du Québec : échange des collections et élagage ». – École de technologie supérieure, 1999.

Liu, Yan Quan. – « Analytical Comparison of Usefulness of the National Public Library Statistics in the United States and People’s Republic of China ». – The University of Wisonsin-Madison, 1994.

MacDougall, J. – « Marketing Principles and Practice in Public Libraries in the United Kingdom and Republic of Ireland: A Qualitative Analysis of Strategy Development and Implementation, Including a Comparative Study of Local Authority Leisure Services ». – Loughborough, 2000.

Malone, Cheryl Knott. – « Accommodating Access: “Colored” Carnegie Libraries, 1905-1925 ». – The University of Texas at Austin, 1996.

Morris, A. – « Digital Technologies and Photographic Archives Birmingham Central Library : A Case Study ». – Wolverhampton, 2001.

Pavlovsky, Lilia. – « Values in Library Design ». – The University of New Jersey-New Brunswick, 2003.

Pulliam, Linda M. – « A Study of the Introduction of the Internet to Selected Public Libraries in Florida ». – The Florida State University, 1996.

Rudnicki, Michael. – « Room for Dialogue ». – Dalhousie University, 1999.

Rutledge, H. – « Public Library Provision of Resources for Dyslexic Individuals ». – Loughborough, 2000.

Williams, Manada Jane. – « Providers’ Perceptions of Public Library Storytime: A Naturalistic Inquiry ». – The University of Texas at Austin, 1998.

Wong-Martinez, Carlos Gabriel. – « Determinants of Innovation in United States Public Libraries ». – Drexel University, 1995.

    L’auteur compare l’utilité et l’utilisation des statistiques de bibliothèques publiques aux États-Unis et en Chine. À l’aide d’un sondage, il a interrogé des directeurs de bibliothèques dans les deux pays pour évaluer les programmes statistiques nationaux, déceler les éléments les plus intéressants, et identifier ce que chaque pays pouvait apprendre de l’autre en cette matière.

    Selon deux experts, Hernon (1) et Weingand (2), la recherche concernant les services des bibliothèques devrait se concentrer sur la qualité des services et la mesure de la satisfaction des usagers, ou encore sur les mesures d’impact (Bertot et McClure [3] ; Walter [2]). Durrance et Fisher (7) ont également insisté sur l’importance pour la recherche de chercher à savoir « comment les bibliothèques et les bibliothécaires ont un impact sur la communauté ». On constate que, malgré ces préoccupations, peu de thèses ont porté sur ces questions durant les dix dernières années.

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    Tableau 2. Répartition des sujets

    Toujours dans cette catégorie portant sur les services, on trouve une dizaine de thèses sur les services aux publics spécifiques. Il s’agit de recherches concernant des groupes d’usagers assez variés comme les chercheurs d’emploi, les dyslexiques, les étudiants, les immigrants, les jeunes, et les routiers. Les chercheurs ont voulu savoir comment les bibliothèques publiques arrivaient à rejoindre ces différents publics particuliers. On y trouve notamment la thèse d’Adkins qui aborde la délicate question des services aux hispanophones dans le sud des États-Unis ; prenant le cas de l’Arizona, elle démontre, à l’aide d’un sondage auprès des bibliothèques, quels sont les facteurs qui influencent l’offre de services en espagnol dans cet État. Ses conclusions sont plutôt positives, puisqu’elle réussit à démontrer que les bibliothèques – surtout les plus importantes – ajustent assez bien leurs services à ces populations.

    Dans un autre cas, britannique cette fois (Ruthledge), l’auteur fait le même genre d’exercice pour les populations dyslexiques. Peu de bibliothèques de son échantillon se préoccupent de ces usagers. Il analyse cependant quelques cas positifs et donne en conclusion ses recommandations pour un meilleur service à ces populations qui, selon lui, devraient faire l’objet d’une attention particulière de la part de toutes les bibliothèques. Toutefois, dans la littérature professionnelle, les services aux publics spécifiques ne sont pas identifiés comme une piste de recherche à mener en priorité.

    C’est aussi dans cette catégorie sur les services que l’on trouve la « formation des usagers ». La profession de bibliothécaire a fait grand cas, ces dernières années, de l’importance qu’il faut accorder à ce volet lié à ce que les anglophones appellent « information literacy ». Peu de thèses ont cependant été retrouvées sur ce sujet durant les dix dernières années, ce qui est étonnant vu l’importance de la question. Il est vrai, cependant, que cette question a surtout été traitée en lien avec les bibliothèques d’enseignement, alors que nous analysons ici les thèses sur les bibliothèques publiques. Deux doctorants (Cowan et Rudnicki) se sont surtout intéressés à la formation aux nouvelles technologies dans les bibliothèques publiques. Le second a analysé le thème sur le plan architectural, en étudiant comment une grande bibliothèque centrale devait être configurée pour remplir cette mission, alors que le premier s’est attaché à montrer comment les bibliothèques canadiennes et britanniques s’organisaient pour offrir ces formations aux nouvelles technologies.

    Enfin, dans cette première catégorie, on trouve deux thèses qui portent sur l’animation en bibliothèque publique. Les deux recherches traitent en fait de l’heure du conte, l’une cherchant à mieux comprendre les perceptions des conteurs afin de définir un modèle pour cette activité (Williams) et l’autre explorant les relations entre l’activité de l’heure du conte et le développement des compétences en lecture chez les enfants (Kernaghan). L’animation ne semble pas être considérée comme un sujet porteur pour l’avenir de la recherche en bibliothéconomie.

    La théorie

    Cette catégorie comprend uniquement des thèses portant sur l’histoire des bibliothèques et sur des biographies de personnes ayant marqué les bibliothèques. Regroupant une vingtaine de thèses, ce domaine de la recherche en sciences de l’information est toujours très vivant.

    L’histoire des bibliothèques est un domaine particulièrement exploré, notamment l’histoire des institutions. Notons, par exemple, la thèse de Fernand Hould sur l’histoire de l’Institut canadien de Québec et de son importante bibliothèque. Le phénomène des bibliothèques Carnegie continue également de faire l’objet d’étude (Malone par exemple).

    Les biographies des professionnels des bibliothèques publiques font aussi partie des tendances. Les thèses déposées durant ces dix dernières années concernent des personnalités américaines, souvent des femmes, qui ont marqué l’histoire des bibliothèques publiques américaines, exception faite d’un cas australien (Jones).

    Mais nous ne pouvons qu’être d’accord avec Buckland et déplorer qu’il n’y ait pas dans cette catégorie davantage d’études sur l’histoire des idées en bibliothéconomie et sciences de l’information, de même que d’études historiques et critiques sur les théories et sur les interactions avec les autres domaines de connaissance.

    Les rôles et missions des bibliothèques publiques

    Klasson regrette que peu de recherches s’intéressent aux rôles des bibliothèques publiques dans la société et à leurs moyens dans une société démocratique. C’est sans doute à cause du paradoxe relevé par Borgman : plus les bibliothèques sont intégrées dans l’infrastructure informationnelle et plus elles sont invisibles aux yeux des usagers, des décideurs et des pourvoyeurs de fonds. Les rôles des bibliothèques publiques forment un supra-sujet de recherche qui déborde sur la sociologie, l’anthropologie et la politique (Walter [2]).

    Pour Audunson, la question la plus importante aujourd’hui dans le domaine de la recherche concerne la légitimité des bibliothèques (2). Quelle aide apporter aux directeurs de bibliothèques pour lutter contre les oiseaux de mauvais augure qui prédisent l’extinction des bibliothèques publiques (Walter [2]) ? À une époque où l’on demande des comptes aux bibliothèques qui vivent des fonds publics, les objectifs et les valeurs de celles-ci doivent être étudiés (Audunson [2] ; Durrance et Fisher [7]). Il en va de la visibilité des bibliothèques.

    Apparemment, ces experts ont été entendus puisque les thèses concernant les rôles des bibliothèques publiques ont été particulièrement nombreuses ces dix dernières années. Certaines s’intéressent aux rôles des bibliothèques publiques en général, d’autres à des éléments de mission plus spécifiques comme la lecture ou l’éducation. On trouve ici plusieurs thèses soutenues en anglais, mais qui portent sur des pays extérieurs au monde anglo-saxon. Notons par exemple l’intéressante thèse de Cheunwattana sur les services de bibliothèques publiques en Thaïlande : s’appuyant sur le lien existant entre information et développement, elle étudie différents cas pour arriver à la conclusion que les services offerts par les bibliothèques publiques en milieu rural dans ce pays n’arrivent pas à répondre correctement aux besoins d’information de la population. Elle recommande des changements importants dans le système en vigueur.

    Les politiques d’information

    Pour Hernon, les politiques d’information sont des objets de recherche primordiaux pour les prochaines années (1), notamment l’étude des interactions entre les bibliothécaires et les décideurs locaux et élus (Walter [2]). Nous n’avons repéré aucune thèse consacrée principalement à ce sujet spécifique ou qui touche précisément aux décideurs publics. Certains chercheurs cependant, comme Cheunwattana mentionné ci-dessus, font le lien entre le réseau de lecture publique et une politique nationale d’information.

    Les usagers

    Malone avait raison de regretter le peu de recherches concernant les usagers des bibliothèques publiques : nous n’en avons découvert que cinq. Ces études utilisent généralement les questionnaires ou les entrevues, ou encore les méthodes ethnographiques. Notons d’abord deux thèses sur la sociologie des publics, dont celle d’Alageeli portant sur l’usage des bibliothèques publiques par les étudiants internationaux de deux universités américaines.

    Trois thésards, dont deux Britanniques, se sont aussi penchés sur la perception des usagers. La thèse de Enujioke est intéressante car elle compare les perceptions de la bibliothèque publique chez les usagers et chez les bibliothécaires à l’ère des nouvelles technologies.

    On peut regretter, avec Hernon, que les usagers potentiels et les non-usagers des bibliothèques n’aient pas davantage été étudiés (1). Ni que l’on n’ait pas abordé, comme le suggérait Malone, l’étude historique des usagers, ce qui aurait pu aider à comprendre les relations entre les bibliothèques et ceux-ci.

    Peu de recherches sur les enfants et adolescents comme groupes d’usagers, contrairement à ce qu’aurait souhaité Walter. Notons toutefois que nous avons identifié des recherches sur les enfants et les jeunes, mais nous les avons classées dans une autre catégorie, leur approche étant plutôt celle d’études sur les services offerts à ces catégories d’usagers.

    L’accès aux sources d’information

    Ici se trouvent les thèses concernant les moyens techniques utilisés pour accéder à l’information. Alors qu’il y a un certain temps on y aurait vu des thèses sur l’analyse de l’information (indexation, catalogage, etc.), les seules répertoriées parlent essentiellement de l’utilisation des nouvelles technologies et de la façon dont elles facilitent l’accès à l’information.

    Il est vrai que les ressources numériques sont souvent citées comme étant des sujets de recherche à privilégier (1 ; Audunson [2]), notamment l’utilisation des ressources électroniques, la préservation de ces ressources, la formation des professionnels concernant ces ressources (19) et leurs impacts sociaux (16 ; 17).

    Certaines thèses abordent les nouvelles technologies en tant que phénomène ainsi que la façon dont ce phénomène a touché les bibliothèques publiques : notons le travail de Hess sur les bibliothèques publiques en République tchèque.

    D’autres thèses ont porté sur Internet. Celle de Pulliam est à cet égard un classique : elle a étudié l’introduction d’Internet dans les bibliothèques publiques de Floride en décrivant le processus et l’impact de celui-ci sur les personnels, de même que sur les bibliothèques en tant qu’organisations.

    Enfin, quelques travaux, plus techniques, ont porté sur les systèmes informatiques nécessaires au bon fonctionnement des bibliothèques. On y trouve par exemple le travail de Lylliane Le Quellec sur la modélisation du système informatique des centres régionaux de services aux bibliothèques publiques du Québec.

    Il est évident, comme le soulignait Chang (1), que l’impact des technologies de l’information et particulièrement d’Internet sur les bibliothèques publiques est – et continuera d’être pour plusieurs années – une problématique importante pour la recherche sur les bibliothèques. Les impacts sociaux de toutes ces transformations et ceux sur les personnels devront aussi être davantage étudiés.

    Le milieu professionnel

    À cette catégorie appartiennent les thèses concernant les associations ou les personnels des bibliothèques. Dans la littérature analysée, il n’a jamais été question des associations comme sujet d’étude. En revanche, ces dix dernières années, plusieurs thèses ont été publiées sur ce thème, dont certaines à caractère historique. On retrouve notamment des thèses sur les associations professionnelles et d’autres sur des associations d’intérêt pour les bibliothèques, comme celle de Carlson, qui étudie le rôle des associations féminines dans le développement des bibliothèques au Michigan entre le milieu du XIXe siècle et le début du XXe siècle.

    Plusieurs thèses concernant les ressources humaines en bibliothèque ont aussi été repérées. Cette question se pose notamment parce que les compétences nécessaires sont très diverses, ainsi que les formations des personnels, et parce que le recrutement n’est pas chose aisée. Les problèmes sont donc de former des équipes de travail homogènes, de gérer ces équipes et finalement de former le personnel (2). La question du leadership, des bibliothécaires notamment, est aussi un objet de recherche depuis plusieurs années. Enfin, comme le souligne Buckland (6), la question de la neutralité des bibliothèques et des professionnels est un axe de recherche primordial.

    Pas étonnant que, dans cette sous-catégorie, on trouve un certain nombre de thèses sur la formation des bibliothécaires. La thèse de Chan par exemple en est un bon exemple : préoccupée par les changements importants dans la profession ces dernières années, elle a tenté de comprendre les motivations et les besoins en formation continue des bibliothécaires de référence des bibliothèques publiques de l’Ontario.

    Le bibliothécaire en tant que sujet d’étude a continué de faire l’objet de travaux, notamment sur ses attitudes professionnelles. Notons la thèse de El Bennani sur les attitudes des bibliothécaires libyens envers leur profession. Nul doute que ces questions continueront de susciter l’intérêt dans les années à venir, le professionnel demeurant un élément clé de la nouvelle société de l’information.

    Les institutions

    Deux volets dans cette catégorie : les thèses portant sur les locaux des bibliothèques et celles, beaucoup plus nombreuses, portant sur le management des bibliothèques. Les locaux n’apparaissent pas comme un axe de recherche important. Par contre, plusieurs thèses ont étudié l’aménagement de l’espace dans les bibliothèques publiques – comme celle de Pavlovsky – et leur architecture, comme celle de Chanchani.

    À l’opposé, le management apparaît pour beaucoup comme une problématique importante de la recherche actuelle. Pour Hernon en effet, le rôle de directeurs des bibliothèques, les structures organisationnelles et leurs implications sur la gestion des ressources humaines, les ressources, les usagers, et la culture organisationnelle sont des pistes de recherche prometteuses pour comprendre le management du changement organisationnel (1). De plus, l’administration publique, l’efficacité des structures organisationnelles et l’influence des pratiques managériales du secteur marchand peuvent être des sujets de recherche intéressants (Lynch et Weingand [2]).

    Ces problématiques ont généré dix-sept thèses sur les bibliothèques publiques ces dernières années. Parmi les thèmes abordés, signalons la problématique du financement des bibliothèques publiques : Hubbard, par exemple, a analysé différents modèles décisionnels observés à la Bibliothèque Carnegie de Pittsburgh et les impacts de ceux-ci sur son financement.

    Plusieurs thèses ont aussi porté sur les structures organisationnelles, tentant ainsi de répondre à la question de Moran (2) sur le type de structure organisationnelle le plus efficace. Wong-Martinez a examiné les liens entre structure organisationnelle, innovation et performance en étudiant le fonctionnement des deux cents plus importantes bibliothèques publiques aux États-Unis.

    La gestion du changement, pas seulement le changement face aux nouvelles technologies, a aussi fait l’objet de quelques thèses. Citons par exemple l’intéressante thèse de Lawson qui aborde la question des changements ethniques dans une grande bibliothèque publique américaine : comment la bibliothèque s’adapte quand, d’une population desservie majoritairement blanche, elle passe à une population majoritairement noire ?

    Quelques thèses – toutes britanniques – ont aussi concerné le marketing des bibliothèques. La thèse de MacDougall présente un cas intéressant : il a examiné l’application du marketing – défini comme une approche usager par excellence – dans les bibliothèques publiques du Royaume-Uni et d’Irlande.

    Les collections

    Même si les collections de bibliothèques ne font aucunement partie des priorités de la recherche selon les experts, un certain nombre de thèses ont été écrites sur ces questions. Le développement des collections, et plus particulièrement la question de la sélection des documents controversés et de la liberté intellectuelle, demeure un sujet qui intéresse les doctorants. La thèse de Jennifer Arns en est un bon exemple : s’appuyant sur les données statistiques de la base OCLC, elle a analysé les acquisitions de plus de 2 000 bibliothèques publiques américaines en fonction de différentes variables.

    On trouve aussi des travaux sur la numérisation des fonds, comme la thèse de Morris sur l’impact de la numérisation des archives photographiques à la bibliothèque centrale de Birmingham.

    En conclusion, il ne semble pas y avoir adéquation parfaite entre les projets de recherche proposés par les experts et la recherche doctorale dans le monde anglo-saxon. On ne trouve notamment, dans les projets de recherche, aucune mention de certaines problématiques, tandis que les thèses soutenues sont nombreuses concernant ces mêmes sujets (voir tableau 2) : les services aux publics spécifiques (11,11 % des thèses), les biographies des professionnels (5,55 % des thèses), les associations professionnelles (4,44 % des thèses), les locaux (5,55 % des thèses).

    Les experts réclament aussi plus de recherches concernant les mesures de performance, alors que celles-ci sont peu nombreuses dans notre étude. Ils aimeraient également plus de recherches sur les politiques d’information, alors que celles-ci sont quasi absentes ces dix dernières années.

    Enfin, Buckland (6) critiquait le nombre important de recherches historiques ; le nombre de thèses soutenues lui donne raison (16,66 % des thèses ; voir tableau 2).

    Par contre, il y a convergence entre les projets de recherche et les thèses déposées depuis 1994 en ce qu’ils ignorent ou presque certaines problématiques (la formation des usagers, l’animation et l’éthique) et insistent sur d’autres (les rôles et la légitimité des bibliothèques dans la société, l’accès aux ressources informationnelles, les ressources humaines, et le management).

    Les méthodologies

    Selon les informations disponibles, la répartition des méthodologies utilisées fait ressortir une prépondérance des méthodes qualitatives. Ainsi, les méthodes qualitatives représentent 64,47 % des thèses soutenues ces dix dernières années.

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    Tableau 3. Répartition des méthodologies

    On y retrouve notamment :

    • des analyses historiques : la recherche historique consiste, selon Fortin, à examiner les « événements passés à l’aide de documents et d’archives de façon à interpréter ces événements à la lumière du présent » (8, p. 368). L’analyse historique est une méthode fréquemment utilisée (19,73 % des thèses, voir tableau 3) ;
    • des analyses de contenu : elles peuvent s’appuyer sur des entrevues qui sont « des interactions verbales visant à obtenir des informations pour examiner les attitudes, comportements, opinions et croyances » (8). Ce peut être aussi des analyses de documents, analyses de discours, et des observations ;
    • des études de cas : « L’étude de cas consiste en une investigation approfondie d’un individu, d’une famille, d’un groupe ou d’une organisation »(8, p. 164). Elle peut être descriptive, exploratoire ou explicative (8). L’étude de cas peut être efficace pour vérifier une théorie, étudier un cas reconnu comme particulier ou expliquer des relations de causalité entre l’intervention d’un phénomène et une situation (8). Ce qui est souvent reproché aux études de cas, c’est l’impossibilité de généraliser les résultats de la recherche (28). En bibliothéconomie, les études de cas peuvent être utiles pour étudier la visibilité des bibliothèques ou l’utilisation des ressources (4). Elles peuvent également avoir d’autres objectifs, notamment la contribution à l’accroissement des connaissances démontrant comment les services de bibliothèques ont un impact sur les vies de chacun. Durrance et Fischer ont indiqué que les études de cas sont parmi les premiers outils utilisés pour démontrer les impacts (« outcomes ») de la bibliothèque publique (7, p. 557). Les études de cas unique représentent 9,21 % des thèses soutenues entre 1994 et 2004, et les études de cas multiples 2,63 % (voir tableau 3).

    En deuxième lieu, on retrouve les méthodologies quantitatives qui représentent 26,31 % des thèses soutenues ces dix dernières années concernant les bibliothèques publiques. L’enquête quantitative est, toujours selon Fortin, une « méthode de recherche selon laquelle les données sont obtenues auprès d’un échantillon représentatif à partir de questionnaires structurés remplis au moment d’une entrevue, en personne ou par téléphone, ou envoyés au participant, remplis par lui et renvoyés par la poste » (8, p. 363). Elles incluent l’utilisation des statistiques descriptives qui permettent « de résumer l’information numérique de façon structurée afin d’obtenir un portrait général des variables mesurées auprès d’un échantillon » et les statistiques inférentielles permettent « de déterminer si les liens observés entre certaines variables dans un échantillon sont généralisables à la population d’où est tiré l’échantillon » (8, p. 267).

    Enfin, un certain nombre d’études ont utilisé des méthodes mixtes (9,21 %). On appelle méthodes mixtes, les méthodes qui allient l’analyse de données qualitatives et quantitatives.

    Pour ce qui est des méthodologies utilisées (voir tableau 3), la prédominance des méthodes qualitatives est remarquable (64,47 % des thèses). Avec les analyses historiques (19,73 % des thèses), on remarque que les analyses de contenu sont les méthodes les plus utilisées (33 % des thèses). Les études de cas, uniques ou multiples (11,84 % des thèses), sont importantes également. Les méthodes quantitatives représentent 26,31 % des thèses soutenues depuis 1994. Finalement, les méthodologies mixtes sont nombreuses (9,21 % des thèses), tandis que les études comparatives se font très rares.

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    Tableau 4. Répartition des méthodologies selon les problématiques

    Il apparaît qu’il n’y a pas de méthodologie pré-requise pour un sujet de recherche. C’est la question de recherche qui détermine le choix de la méthode à utiliser (28), et non le sujet tel qu’indexé. Toutefois, des études statistiques de corrélation entre les thèmes et les méthodologies seraient sans doute utiles pour démontrer ce qui n’est ici que le fruit de l’observation.

    Pour conclure

    La recherche sur les bibliothèques publiques demeure donc un sujet d’actualité dans les universités du monde anglo-saxon. Les principaux thèmes, comme la place des bibliothèques dans la société, l’accès aux sources d’information, le management des services et les ressources humaines, devront continuer à faire l’objet de recherche afin de nous permettre de mieux comprendre ces institutions uniques que sont les bibliothèques publiques. Même si la recherche vise avant tout à faire progresser les savoirs théoriques, elle contribue nécessairement au développement des bibliothèques publiques.

    Autre constat de cette analyse : si la recherche sur les bibliothèques publiques dans le monde anglo-saxon se porte relativement bien, on ne peut en dire autant de la recherche francophone sur le même sujet. Quelques thèses ont bien sûr été soutenues en France, peut-être dans d’autres pays francophones, mais très peu encore au Québec. Chose certaine, la recherche sur les bibliothèques publiques – et notamment sur les sujets identifiés par les experts comme prioritaires – doit être davantage stimulée.

    Il faut d’abord animer cette recherche par la création de groupes de chercheurs, de colloques scientifiques, etc. Les écoles de bibliothéconomie-sciences de l’information, notamment l’Ebsi et l’Enssib, ont ici un rôle très important à jouer.

    Il faut aussi s’assurer que la recherche sur les bibliothèques publiques bénéficie d’un financement adéquat. Ici, les gouvernements ont des responsabilités à prendre. Les grandes bibliothèques publiques aussi doivent se sentir concernées. Tout comme les bibliothèques nationales.

    Il faut espérer que, dans quelques années, lorsque viendra le temps d’analyser à nouveau la recherche sur les bibliothèques publiques, la francophonie aura été plus productive.

    Février 2005