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Bibliothèques : des outils pour l'éducation et le développement

70e conférence de l'Ifla

Victoria Courtois

François Rouyer-Gayette

T rois mille professionnels de l’information venus de 118 pays se sont rendus à Buenos Aires pour assister à la 70e conférence de la Fédération internationale des associations de bibliothécaires et d’institutions (Ifla)  1. Ce premier congrès en Amérique du Sud a connu une participation plus faible qu’en 2003 à Berlin, mais elle dépasse toutefois les prévisions du comité d’organisation. Ce dernier a réussi son pari : organiser le congrès malgré une crise économique toujours aussi prégnante. Un mouvement social nous a permis de nous rendre compte de ces difficultés, rendant inintelligible par de nombreuses coupures de courant électrique le discours de la présidente, Kay Raseroka  2. Celle-ci nous livra à la faveur d’une seconde de répit ces quelques mots : « Pour ceux parmi vous des pays du Nord, c’est un choc, mais dans le Sud, c’est notre quotidien. »

Malgré cet incident, les deux sites du congrès ont offert des installations remarquables pour permettre aux 120 exposants, institutions (dont la France qui sur un stand présentait toute la diversité des bibliothèques françaises), associations, éditeurs, fournisseurs de matériel pour bibliothèques de montrer leurs produits et aux conférenciers, dont sept Français, de présenter leurs communications.

S’ouvraient ensuite cinq jours de conférences autour du thème « Bibliothèques : des outils pour l’éducation et le développement », l’occasion pour des professionnels étrangers d’échanger et de travailler ensemble.

Argentine, Chili, Colombie : hétérogénéité des bibliothèques

Ce congrès a été l’occasion de découvrir les bibliothèques d’Argentine et d’Amérique du Sud.

Les élus argentins, le ministre de l’Éducation, le maire de Buenos Aires soutiennent l’action des bibliothèques dans leur pays. Ils insistent sur la mobilisation de la classe politique des pays du Sud, à l’heure de la mondialisation des échanges, pour garantir un accès universel, égalitaire et gratuit à l’information. Face à une situation économique et sociale difficile, l’édition locale et les bibliothèques sont des piliers pour l’accès à la culture et à la lecture. Les bibliothèques aident à combattre la crise et la pauvreté et permettent l’existence d’une démocratie. En suscitant l’amour du livre et en luttant contre la fracture numérique, elles contribuent au développement de l’individu, de la société et par conséquent du pays.

2 500 bibliothèques populaires maillent le pays et proposent des collections et un service d’information aux citoyens. Ces sections d’associations locales ont pour objectif le loisir et l’éducation des habitants. La gratuité, les larges horaires d’ouverture et les difficultés financières les caractérisent aujourd’hui. Ainsi, à Buenos Aires, le réseau se constitue de 27 bibliothèques populaires largement ouvertes de 42 à 100 heures hebdomadaires. Les 421 051 documents, dont 12 % de livres pour enfants, constituent une maigre collection peu actualisée et fréquemment en accès indirect. Alors que l’achat d’un livre devient un luxe, la demande populaire se massifie, l’inflation réduit le pouvoir d’achat des bibliothèques, d’autant que la production est à 80 % importée. La Commission nationale de protection des bibliothèques populaires, créée en 1870 par l’État pour reconnaître leur travail, redistribue des aides financières depuis 1986. Depuis 2000, elle est aussi chargée de réduire la fracture numérique, mais l’implantation d’une infrastructure de télécommunication et d’ordinateurs est coûteuse et seules 10 % des bibliothèques proposent un accès Internet.

La situation dans la capitale colombienne est très différente. Actuellement, Bogotá possède le réseau de bibliothèques publiques le plus développé de Colombie, avec environ 105 bibliothèques. Ce réseau, qui accueille annuellement plus de six millions d’usagers, est caractérisé par un niveau technologique élevé, fondé sur une infrastructure sophistiquée allant de l’équipement moderne en serveurs et logiciels bibliothéconomiques, avec des connexions Internet et des collections électroniques, jusqu’aux services audiovisuels bien équipés et aux services adaptés aux publics présentant différents handicaps physiques.

L’expérience chilienne faisait l’objet de plusieurs conférences. Le Comité d’accès à l’information et liberté d’expression (Faife)  3 et la section Histoire des bibliothèques ont présenté comment 27 années de dictature ont affecté la vie intellectuelle et institutionnelle du pays. Ainsi il était interdit aux bibliothèques de faire circuler ou d’offrir des ouvrages pouvant être définis comme hostiles au régime. Elles étaient en grande partie pourvues en personnel par les sympathisants de Pinochet. Depuis le retour de la démocratie, d’importantes démarches sont entreprises pour récupérer les ouvrages produits à l’extérieur du pays pendant ces années. Les bibliothèques publiques luttent pour améliorer les conditions de vie des habitants, de nombreuses constructions modernes proposent des collections adaptées et des animations. Elles témoignent d’une volonté politique et de l’aide de la Fondation Bill & Melinda Gates  4 pour implanter les nouvelles technologies de l’information et de la communication dans les bibliothèques chiliennes. Pour répondre aux demandes des usagers et pérenniser les investissements, les professionnels défendent leur financement, la formation des personnels et s’attachent à la création de contenus locaux.

Évolution et enjeux des bibliothèques : deux thèmes majeurs

D’autres conférences ont donné la parole aux bibliothèques qui cherchent à mieux répondre aux attentes de leur public potentiel. La bibliothèque d’Oslo, par exemple, afin de donner leur place aux différentes communautés, propose la production et la diffusion de contenus culturels en son sein. Les médiathèques de Singapour, soucieuses de fidéliser les adolescents, les ont associés à la création de leur espace et le leur ont confié en autogestion.

La question de l’illettrisme et de la résorption de la fracture numérique a été au centre de nombreuses communications. La section Bibliographie a mis en valeur les enjeux de la formation et de l’autonomisation des usagers dans leur recherche d’information, avec l’exemple du programme scolaire de recherche documentaire russe et d’une enquête américaine révélant l’importance de la compétence pédagogique dans le recrutement des bibliothécaires. Le comité s’occupant du copyright et des questions juridiques a invité toute la corporation des professionnels de l’information à se mobiliser pour défendre l’utilisation des œuvres tombées dans le domaine public et les droits des usagers à accéder à l’information.

Un grand nombre de conférences sont maintenant disponibles en ligne et en français sur Iflanet  5. Le Comité français Ifla  6, dont l’objectif est de favoriser la francophonie au sein de l’Ifla – pour cela, il a proposé dix-sept bourses aux professionnels français et douze aux francophones africains –, en a organisé la traduction. Afin d’accroître la présence francophone au sein des sections et de renforcer la coopération et le soutien aux pays du Sud, le comité et les francophones de l’Ifla ont décidé de créer une association des bibliothécaires francophones au sein de l’Ifla  7.

Signalons enfin que l’Intamel est devenue en 2004 une nouvelle section de l’Ifla : la Metropolitan Libraries Section (MLS).

  1.  (retour)↑  Iflanet :http://www.ifla.org
  2.  (retour)↑  Née en Afrique du Sud, Kay Raseroka a débuté comme bibliothécaire assistante en 1969 et a gravi les échelons jusqu’à la direction de la Bibliothèque universitaire du Botswana. Membre actif de l’Ifla, elle a été élue en 1987 présidente de la section Afrique puis de la division des pays du tiers monde et a rejoint le comité exécutif de la fédération en 1997. Son mandat se marque par la volonté de défendre la place des bibliothèques qui, aux côtés de l’école, œuvrent pour le droit des enfants à l’éducation, tant pour les sociabiliser, les informer des risques sanitaires, que pour leur permettre un jour d’entrer dans la vie active. La présidente a aussi à cœur la collecte et la valorisation du patrimoine oral et la préservation des langues vernaculaires.
  3.  (retour)↑  Ifla Committee on Free Access to Information and Freedom of Expression :http://www.ifla.org/FAIFE
  4.  (retour)↑  http://www.gatesfoundation.org/
  5.  (retour)↑  http://www.ifla.org/IV/ifla70/index.htm
  6.  (retour)↑  http://www.cfifla.asso.fr
  7.  (retour)↑  http://bibliodoc.francophonie.org/ les statuts et le questionnaire pour la création d’une association des bibliothécaires francophones y sont disponibles.