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Bibliothèques de lecture publique

Pour une nouvelle visibilité

Isabelle Baune

Jacques Perriault

Un des ennemis les plus insidieux des bibliothèques est un déficit en terme de communication et d’image. La représentation symbolique et perspective de la bibliothèque s’appauvrit, elle se banalise. Elle fonctionne sur le mode du silence, elle lutte contre le bruit dans et hors les murs, elle ne fait plus événement ni pour elle, ni pour le public. La construction des bibliothèques monumentales – Bibliothèque nationale de France, bibliothèques municipales à vocation régionale – exprime la volonté de retrouver une visibilité éclatante perdue, une reconnaissance de forme qui s’impose aux yeux de tous.

L’architecture de prestige et d’image lutte contre le silence ; la matière et la forme doivent forcer l’attention, contraindre la curiosité, rendre la culture incontournable à la vue comme à l’esprit. Ériger des temples du savoir et du livre, des bibliothèques pharaoniques à l’heure de l’information numérique et d’Internet symbolise ce combat contre le silence et l’oubli, le choix de devenir, par la forme, l’événement qui ne se concrétise plus par la simple existence de l’institution. Et l’estime du public est réelle ; ces nouvelles bibliothèques (Reims, Troyes, Montpellier) s’engouffrent dans la vie culturelle des villes entourées de l’aura de la nouveauté. Elles deviennent un enjeu politique de pouvoir et d’image.

Mais le manque de visibilité n’est pas réductible à un plan d’urbanisme. L’événement de la construction laisse souvent la place aux difficultés de fonctionnement et, si la curiosité du public est indéniable face aux nouveaux équipements, cette attirance tend à s’essouffler une fois l’effet de la découverte tari. Devant la stagnation de la fréquentation, après le boom des années 1980, les bibliothécaires se questionnent sur leurs pratiques et réinterrogent les conditions de diffusion des documents vers le public. La bibliothèque cherche à retrouver une visibilité de fond, liée à son activité propre plus qu’à sa manière de la mettre en scène.

L’hypothèse formulée ici est que la bibliothèque est victime à la fois d’un processus de banalisation et d’une concurrence mal définie avec d’autres organismes qui se sont développés depuis vingt ans dans les municipalités, le tout sur un fond de techniques numériques d’accès à l’information. Nous en conclurons qu’il lui appartient de retrouver des formes saillantes.

Les effets de la banalisation

La bibliothèque publique serait-elle devenue invisible, constituerait-elle un non-événement ? En d’autres termes serait-elle un lieu banal, où n’évoluerait que la vie ordinaire, terre à terre, prosaïque, celle du quotidien ? Banal ne veut pas dire sans intérêt. Les « ready-made » de Marcel Duchamp aussi bien que les collages réalisés par les cubistes ont montré que les objets banalisés de notre quotidien peuvent trouver leur place dans les œuvres artistiques, tasses à café ou collages divers. Le discours théorique sur la banalisation oppose la saillance à la banalisation  1. La représentation perspective de Vasari, de Brunelleschi étonna longtemps. Aujourd’hui, qui s’en soucie ? Hormis les peintres épris de classicisme.

Répondre à cette question conduit à scruter les temps récents et les espaces contemporains pour y trouver d’éventuelles saillances. Deux monuments en sont emblématiques en France : la Bibliothèque publique d’information et la BnF. Quelles sont leurs saillances particulières ? Leur caractère grandiose et futuriste ; la symbolique du progrès ; à Beaubourg, une jonction étroite avec l’art moderne ; à la BnF, un recours appuyé aux technologies d’information et de communication ; l’accueil d’un public massif. Celui-ci était indifférencié à la BPI, le premier impératif de l’institution était qu’il se sente chez lui  2. « À la BPI, les barrières tombent, écrit Bernadette Dufrêne, barrière de l’argent (l’accès est gratuit), barrière du temps (la bibliothèque est ouverte tous les jours sauf le 1er mai jusqu’à 10 heures du soir), barrière de la relation puisque l’utilisation se fait sur le mode du libre service et de la manipulation directe. » 3 Par contre, le public est distingué, à la Bibliothèque François Mitterrand, entre publics de chercheurs et grand public.

Dans les deux cas, le processus de banalisation a fait son œuvre. Plus personne ne parle particulièrement de Beaubourg ni de sa bibliothèque, alors que les deux espaces architecturaux firent couler beaucoup d’encre, tout comme le musée Guggenheim de Bilbao plus récemment. Il en est de même pour la BnF, dont le gigantisme n’impressionne plus. Mais on peut se demander si l’affichage de ces monuments, leur inauguration, la référence martelée à ces derniers pendant une période assez longue n’ont pas eu des effets de bord, qui ont touché le monde des bibliothèques dans son ensemble et contribué à sa banalisation. Cela semble notamment vrai de la BPI qui a innové en matière d’accueil du public et d’accès aux documents. Entrer librement dans une bibliothèque (cela n’est plus vrai de la BPI) et accéder directement aux ouvrages sont ainsi devenus une norme banale, ce qui expliquerait les comportements abusifs de certains lecteurs jeunes dans les bibliothèques de quartier.

Les bibliothèques seraient ainsi devenues des lieux de non-événement, ce qui rendrait compte de leur invisibilité. Il conviendrait alors d’explorer la vie ordinaire qui s’y déroule, d’en dégager les conformités et les déviances par rapport à la norme contemporaine d’une bibliothèque de lecture publique et de mettre en chantier de nouvelles saillances, remettant ainsi à zéro le processus de banalisation.

Une pluralité d’institutions

Un autre processus semble avoir contribué au brouillage d’image de la bibliothèque de lecture publique : la création par la puissance publique, notamment par les collectivités territoriales, de nombreuses instances d’accueil du public pour la culture technique, le multimédia et l’informatique. En 1984, le ministère de la Culture crée une Direction de la culture scientifique, technique et industrielle (CCSTI) et encourage les municipalités à installer des centres du même nom. Certains d’entre eux furent « saillants » au moment de leur création, à Grenoble, au Creusot (il s’agissait d’un écomusée), par exemple. Des fonctionnaires territoriaux ont été affectés à leur gestion.

Plus récemment, à la fin des années 1980, ce fut le tour du multimédia. De très nombreuses municipalités créèrent leurs médiathèques, encouragées en cela par les ministères de la culture des années 1990. Enfin, en 1998, le gouvernement Jospin créa les « espaces publics numériques », dits EPN, qui proliférèrent à l’initiative du gouvernement et des régions, jusqu’à atteindre vers 2002 plusieurs milliers de réalisations  4. Ces structures s’attachèrent pour la plupart des emplois jeunes, jusqu’à l’extinction, en cours, du dispositif. Beaucoup de municipalités sont aujourd’hui dotées de la panoplie de ces organismes dont les relations entre eux et avec les bibliothèques de lecture publique sont souvent mal maîtrisées. Cette effervescence a connu des antécédents, dans les années 1970, lors de la grande mode de la vidéo communautaire, venue du Québec, qui conduisit nombre de villes à financer des centres de ressources audiovisuelles, dont beaucoup ont disparu sans laisser de traces. Mais l’ampleur du mouvement actuel n’a rien à voir avec les tentatives limitées de cette époque. Aussi peut-on penser que la bibliothèque de quartier n’a pas un statut bien identifié par rapport à ces autres lieux, d’autant que, pour bien des jeunes, lire aujourd’hui, se pratique sur Internet, avec une définition de la lecture qui n’a que peu à voir avec les pratiques traditionnelles.

De nouveaux enjeux culturels et de nouveaux usages

Jusqu’à nos jours, l’image de la bibliothèque a bénéficié de la place centrale accordée au document papier dans la vie culturelle. Cette image est aujourd’hui remise en question par de nouveaux enjeux et de nouveaux usages liés aux techniques numériques d’information et de communication  5. Dès le XIXe siècle, l’importance des politiques des pouvoirs publics en faveur du développement de la lecture et de la lutte contre l’illettrisme a mis l’accent sur le livre. La soif d’accès au savoir a contribué à renforcer la bibliothèque comme vecteur de promotion personnelle et sociale. Mais l’évolution des pratiques de lecture et l’impact des nouvelles technologies bouleversent les pratiques culturelles de fond et obligent les bibliothécaires à remettre en question leur métier et leurs missions. Le manque de temps va de pair avec l’essor des technologies d’utilisation domestique. L’écran d’ordinateur, à la maison ou sur portable n’importe où, sert à la fois de télévision, d’accès à l’Internet haut débit, il permet de consulter ses photos personnelles numériques, d’écouter de la musique téléchargée, de préparer des travaux professionnels… Cette multiplicité d’utilisation permet une grande autonomie à l’intérieur du foyer et une meilleure dextérité dans l’usage du micro-ordinateur.

La concurrence entre ces activités laisse moins de temps pour la lecture de livres ou la venue à la bibliothèque. Or, si le nombre de grands lecteurs tend à diminuer, la pratique de lecture, elle, augmente. Elle devient multisupport : lecture sur Internet, magazines, journaux ; elle est informative, ponctuelle et nécessite une approche et une consommation rapide. De plus, l’arrivée massive de l’ordinateur à l’école est un signe fort de changement d’habitudes sociales. Les projets lancés par les régions d’équiper des élèves avec des ordinateurs portables se multiplient. Des partenariats avec les éditeurs pour la création de manuels scolaires numériques et la formation des enseignants à l’utilisation de l’informatique renforcent le mouvement.

De nouvelles pratiques

Les usages changent ; les nouveaux modes de lecture, notamment avec l’utilisation constante de l’hypertexte et de l’écran, tendent à changer les logiques d’approche du texte. Le contenu n’est plus figé, il est toujours en lien avec des dictionnaires intégrés, des renvois vers des contenus similaires ou complémentaires. La mise en ligne, sur le site Perseus  6 d’une université américaine, d’une grande partie des textes latins et grecs en langue originale avec traduction, notes, renvois bibliographiques, en est un exemple. Le contenu d’un document est désormais manipulable, il fait partie d’un ensemble plus vaste. Le savoir se constitue en terme de flux et de liens. Le texte est désacralisé, il relève d’un ensemble de connaissances et d’informations sans frontières. De la même façon, l’apprentissage (e-learning) et l’accès à des supports pédagogiques en ligne modifient les modalités de formation continue et de construction du savoir. La lecture de quotidiens, eux aussi en ligne, et les abonnements à la documentation électronique favorisent également de nouveaux usages.

Si le livre et l’imprimé ne sont pas menacés par ces évolutions, les nouvelles pratiques doivent être prises en compte dans l’existence d’établissements culturels voués à la diffusion d’un patrimoine culturel.

De nécessaires adaptations

Le personnel des bibliothèques contribue à créer, enrichir et structurer des collections de documents mises à la disposition du public. Ces activités de recherche bibliographique, de catalogage et de veille documentaire sont des tâches quotidiennes, longues, parfois fastidieuses. Le circuit du document n’a pas de réalité aux yeux du public et des décideurs, il se déroule dans le secret des bureaux, il est difficilement mesurable. La base du travail du bibliothécaire est donc le traitement du document et la constitution d’un catalogue riche en termes qualitatifs et quantitatifs. Cependant, et malgré de réels progrès dans l’informatisation des bibliothèques et la coopération entre établissements, le travail de gestion des collections est trop souvent non pas la base mais le centre d’un métier. La lourdeur institutionnelle des normes, des logiciels, les difficultés informatiques laissent parfois sans voix !

L’irruption de l’informatique

Les bibliothécaires sont souvent démunis devant ces pannes, car, peu formés aux contraintes informatiques, ils dépendent des services spécialisés pour la moindre difficulté et consacrent un temps non négligeable à tenter de résoudre des problèmes d’ordre technique  7. Cette crispation sur les outils contribue à l’opacité d’un métier. Les usagers des bibliothèques ont par ailleurs des difficultés à utiliser les moyens de recherche mis à leur disposition. Les recherches par fiches qui perdurent encore dans certaines bibliothèques mais également l’utilisation des catalogues informatiques sont des manipulations contraignantes qui font souvent fuir le lecteur. Or l’une des missions premières des bibliothécaires est la transmission d’un savoir-faire dans la recherche documentaire. Les projets d’établissement ne prennent pas assez en compte l’évolution des pratiques et la nécessité de s’adapter à un public nouveau, aux usages multiples. La technologie du wi-fi permet de faire évoluer les bâtiments et d’y inclure les moyens pratiques de connection aux contenus. La proposition de livres numériques se développe, même si les supports restent chers et encore peu confortables.

Une logique de l’accès

Les bibliothèques municipales comme universitaires ont avant tout pour rôle de permettre un accès. La logique d’offre d’une collection se transforme en logique d’accès et d’usage. L’usage du catalogue pour l’accès aux documents n’est plus unique. Il fait partie d’un ensemble plus vaste de mise à disposition de contenus. Il est nécessaire d’inclure dans les recherches toutes les sources d’informations et leur évaluation qualitative et quantitative. Le centre du métier de bibliothécaire se déplace, la médiation passe devant la conservation. Si la constitution d’une collection est un préalable nécessaire à la bonne information du public, le fonds doit être pensé en termes de liens entre disciplines et supports. Les bibliothécaires gèrent des contenus et non plus des objets.

Les centres d’études spécialisés et la BnF prennent en charge l’aspect patrimonial et la conservation des imprimés et documents, les autres établissements sont complémentaires. La bibliothèque municipale n’a pas vocation à conserver et sa collection a une fonction réactive face à l’actualité et aux débats sociaux et politiques du moment. Le bibliothécaire entre dans une logique d’accompagnement et de transversalité par rapport à des contenus divers sur des supports multiples qu’il doit évaluer puis présenter. C’est l’infomédiaire de demain. Le passage de la bibliothèque à la médiathèque est caractéristique du mouvement de valorisation de pratiques culturelles diverses plus que de promotion d’un objet en particulier. Or, le lien entre ces différents services n’est pas assez souvent valorisé.

Conclusion : conquérir une nouvelle saillance

La bibliothèque n’est pas en remorque du changement des habitudes culturelles. Mais deux menaces la guettent. La première concerne son identité : le fait qu’elle soit un lieu banalisé d’une part, et d’autre part, le brouillage d’image dû à la multiplicité des instances municipales de consultation de documents culturels, électroniques notamment. La seconde menace réside dans l’apparition et le changement des pratiques culturelles provoquées par la généralisation des techniques numériques d’accès à l’information.

Comment, dans de telles conditions, la bibliothèque de lecture publique peut-elle préserver son identité tout en la mettant à jour ? En quittant le banal pour redevenir saillante, en l’espèce en affichant comme projet majeur la promotion volontariste des nouvelles formes d’accès à la connaissance par la lecture à l’écran en harmonie avec la lecture de l’imprimé. Retrouver sa visibilité suppose qu’elle accompagne les nouvelles pratiques, qu’elle redevienne un événement en soi parce qu’elle permet au plus grand nombre de profiter des avancées technologiques dans le domaine du savoir et de l’information.

La bibliothèque est au centre des politiques culturelles de lutte pour la lecture et pour la diffusion de l’information des citoyens sur les débats contemporains. Cette position centrale peut perdurer si le métier de bibliothécaire prend en compte les nouvelles conditions d’émergence de l’information. Usage, accès, médiation deviennent les clés de voûte du travail du bibliothécaire. Devant la prolifération exponentielle des sources d’information, le soin apporté à l’évaluation qualitative des contenus est prioritaire et la libre utilisation de ces contenus primordiale. Les bibliothèques deviendront alors un lieu de transit des flux d’informations, elles permettront aux usagers de se connecter à Internet et d’en faire l’usage qui leur convient dans un environnement qui leur rappellera constamment la pérennité du livre.

Un nouveau climat de culture et de dynamique non pas autocentré mais ouvert sur le monde et la modernité devrait en résulter.

Décembre 2004

  1.  (retour)↑  Emmanuel Mahé, Pour une esthétique « in-formationnelle ». La création artistique comme anticipation des usages sociaux des TIC, thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, Université de Rennes II, octobre 2004.
  2.  (retour)↑  Bernadette Dufrêne, La création de Beaubourg, Grenoble, PUG, 2000.
  3.  (retour)↑  Bernadette Dufrêne, op. cit.
  4.  (retour)↑  Michel Arnaud, Jacques Perriault, L’accès à Internet dans les espaces publics, PUF, 2002.
  5.  (retour)↑  La lecture numérique : réalités, enjeux et perspectives / coordonné par Claire Bélisle, Presses de l’Enssib, 2004, collection « Référence ».
  6.  (retour)↑  http://www.perseus.tufts.edu/
  7.  (retour)↑  Le Débat, no 105 (août 1999). Article : « La Bibliothèque nationale de France : expériences vécues ».