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Bernard Lahire

La culture des individus

dissonances culturelles et distinction de soi

Paris : Éd. la Découverte, 2004. – 777 p. ; 24 cm. – (Textes à l’appui, Série Laboratoire des sciences sociales). ISBN 2-7071-4222-0 : 29 €

par Anne-Marie Bertrand

Ce gros livre (775 pages) est un grand livre.

Et l’on se réjouit que Bernard Lahire, avec quelques autres (je pense, par exemple, à Antoine Hennion ou Nathalie Heinich), renouvelle la sociologie de la culture, aujourd’hui trop souvent enfermée soit dans la déploration devant « l’échec de la démocratisation » soit dans un discours quantitativo-mécanisto-prédictif – deux courants héritiers de la sociologie critique de Pierre Bourrdieu.

Une analyse très riche

Commençons par le plus important : l’immense mérite de Bernard Lahire est de redonner de la complexité, de la nuance, de la subtilité à une discipline souvent péremptoire – cette réflexion liminaire me fait penser à cette citation de Roland Barthes mise en exergue d’un des ouvrages de Michèle Petit, elle aussi adepte de la nuance et de la subtilité : « La science est grossière, la vie est subtile, et c’est pour corriger cette distance que la littérature nous importe. » (Leçon inaugurale au Collège de France).

Quel est le propos de l’ouvrage, la thèse qu’il veut défendre et illustrer ? D’une part, que le rapport à la culture (les pratiques et les goûts) ne peut être compris qu’au niveau des individus ; ensuite, que l’explication mécanique de l’appartenance à un milieu socioculturel ne rend pas compte de ce rapport à la culture (qu’elle réduit trop étroitement à un rapport à la culture légitime) ; enfin, que les individus présentent des profils culturels sans cohérence : ils sont majoritairement des adeptes, en même temps, de pratiques légitimes et de pratiques peu légitimes.

Ainsi, en reprenant les données des études « Pratiques culturelles des Français », Bernard Lahire montre que « la cohérence des profils culturels n’est pas la règle mais bien l’exception statistique » et il souligne « la prédominance de la dissonance culturelle dans tous les milieux sociaux ». En dressant des tableaux des variables des pratiques (plus ou moins légitimes, donc), l’auteur obtient des chiffres impressionnants : pour lui, le taux de pratiquants homogènes (que ce soit dans la culture légitime ou dans la culture illégitime) ne se monte qu’à 21,7 % – la grande majorité de la population présente donc des profils non homogènes en termes de pratiques culturelles.

Si la dissonance est la règle, avance Bernard Lahire, c’est que chaque individu est partagé, lui-même, dans ses goûts et ses pratiques. Les profils présentés en guise d’illustration sont ainsi plus ou moins hétérogènes : on y découvre des adeptes de la lecture qui apprécient le karaoké, des amateurs de théâtre et d’émissions « qui ne prennent pas la tête », des visiteurs de galerie de peinture qui aiment par-dessus tout aller s’oxygéner à la campagne, et surtout des pratiques musicales très éclectiques.

La lecture est souvent présente, avec un spectre très large de pratiques, depuis l’abstinence à peu près totale jusqu’à la boulimie. Il y a même le portrait d’une assistante en bibliothèque, grosse lectrice, qui va au théâtre et au concert mais regarde la télévision avec « une attitude de consommation », de façon passive, de Buffy et les vampires à Loft Story.

L’explication de ces profils majoritairement composites vient du fait que les individus subissent des influences diverses, qui seraient fort nombreuses, à suivre Bernard Lahire : le milieu social (familial), les institutions fréquentées tout au long de la vie (églises, clubs, partis, syndicats, etc.), la formation scolaire (et sa trajectoire), la socialisation dans la vie professionnelle (technique, scientifique, administrative, etc.), la socialisation liée à la situation conjugale, l’influence amicale, la place de l’individu dans son cycle de vie (adolescent, jeune adulte, avec ou sans enfants, retraité, etc.). Ainsi, résume l’auteur, « l’hétérogénéité est d’abord et avant tout le produit de la pluralité (et la concurrence entre) des influences culturelles (famille, école, groupes de pairs, télévision, radio, diverses institutions culturelles, etc.) diminuant les chances de voir apparaître des individus entièrement dédiés à un type ou à un registre de culture ».

Le chapitre sur l’influence relationnelle est particulièrement intéressant, où l’on voit le rôle des femmes (incitatrices ou conseillères), des collègues de travail, des enfants (que l’on accompagne pour leur faire plaisir) et du groupe de pairs, dont l’influence est majeure sur les pratiques adolescentes. À ce propos, Bernard Lahire souligne qu’il est de bonne méthode de distinguer les pratiques et les goûts : certaines pratiques (regarder telle émission, aller voir tel film) relèvent plus de la curiosité ou de l’envie de « savoir de quoi ça parle » pour pouvoir en parler ensuite, que de goûts arrêtés.

Et quelques réserves

On aurait aimé aimer complètement ce livre et le défendre sans réserves. Hélas, trois reproches peuvent (doivent) lui être adressés.

D’abord, péché véniel mais qu’il aurait pu éviter, l’auteur se présente complaisamment comme un grand défricheur de terres inconnues et un bûcheron de clichés et d’idées reçues (« véritable défi scientifique », la « routinisation » de l’analyse sociologique, « l’ambition de renouveler la connaissance ») – idée pas tout à fait fausse mais qui aurait été mieux venue de la part de quelqu’un d’autre que de l’auteur du livre.

Ensuite, le livre présente abondamment (trop !) les profils culturels individuels. Malheureusement, il ne restitue pas les entretiens eux-mêmes, en un verbatim de première main, mais présente un discours indirect (et commenté !) des propos tenus : « Hervé commet même une gaffe culturelle en parlant du jazz d’une manière qui relève sa méconnaissance […] » ou « Hélène présente son rapport à la télévision comme s’il était question d’un combat entre le bien (la lecture) et le mal (la télévision). Elle raconte ainsi que quand elle veut se détendre, elle peut parfois “rester devant une connerie, devant la télé”, mais qu’elle finit toujours par réagir, sauvant en quelque sorte son âme en déroute par la lecture ».

Enfin, et surtout, l’objectif même de la recherche ne semble pas complètement atteint. Car s’il s’agit de montrer que l’explication des pratiques culturelles par le biais du rapport à la culture légitime est réductrice et, finalement, peu opératoire, pourquoi partir des mêmes catégories ? Pourquoi construire des profils culturels, fussent-ils hétérogènes et respectueux des écarts, à partir des classements entre pratiques légitimes ou « peu légitimes », si ces classements n’ont pas de sens ? Pourquoi utiliser des outils dont on cherche à démontrer les limites ?

Ces quelques reproches (qui ne sont pas minces) ne doivent pas faire oublier le plaisir que l’on a à lire ce livre et, surtout, l’intérêt de ces analyses. Après lui, on ne pourra plus parler des pratiques culturelles comme avant.