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Bibliothécaire, quel métier ?

sous la dir. de Bertrand Calenge. Paris : Éd. du Cercle de la librairie, 2004. – 314 p. ; 24 cm. – (Bibliothèques). ISBN 2-7654-0890-4 : 42 €

par Laurence Tarin

Cet ouvrage publié au Cercle de la librairie sous la direction de Bertrand Calenge ne compte pas moins de dix-neuf auteurs exerçant, dans leur grande majorité, ce métier de bibliothécaire sur lequel ils s’interrogent. Auraient-ils cédé aux joies du nombrilisme ? Bertrand Calenge a tenté d’éviter cet écueil en confrontant les différentes analyses des professionnels français à celles de collègues étrangers et en exigeant de chacun, quel que soit son point de vue, un effort de prospective.

Un habit d’Arlequin

Chaque auteur a abordé la question sous un angle précis (rapport au savoir, modalités de distinction, formation…) pour mener ensuite une réflexion sur le métier en général. Pas moins de huit thèmes qui constituent les différents chapitres de l’ouvrage sont abordés : « Généalogie », « Bibliothécaires et savoir », « Représentations sociales », « Questions des frontières », « Identités professionnelles », « L’organisation du travail », « Les formations interpellées », « Mutations en perspective ».

Il s’agit d’un livre composé d’articles indépendants les uns des autres qui exposent de multiples points de vue. Bertrand Calenge parle lui-même d’habit d’Arlequin dans son introduction. Les différentes contributions à cet ouvrage ont donc tendance à se recouper, à se répéter, voire à se contredire. Les contradictions ne sont d’ailleurs pas vraiment gênantes, on appréciera, au contraire, la liberté de ton dont ont bénéficié les auteurs. On notera aussi que ces discours contrastés ont l’avantage de nous montrer les nombreuses facettes du métier de bibliothécaire. Or, posséder plusieurs visages qui parfois se superposent semble bien être justement l’une des caractéristiques de cette profession.

« Bibliothécaire » ou « spécialiste des sciences de l’information » ?

De manière subjective, on s’arrêtera sur les analyses qui nous ont paru les plus éclairantes.

Tout d’abord, l’étude des relations entre le champ des bibliothèques et celui des sciences de l’information nous a semblé une entrée tout à fait intéressante. Plusieurs auteurs comme Derek Law ou Claudine Lieber et Françoise Gaudet soulignent en effet que le terme de bibliothécaire, aux États-Unis comme en Grande-Bretagne, tend à disparaître derrière des intitulés comportant le mot information. Ils expliquent cette évolution (qui d’ailleurs est déjà amorcée en France) par l’importance que les TIC ont prise dans notre métier et par le fait qu’il s’agit plus aujourd’hui pour le bibliothécaire de donner accès à des informations que de traiter des collections matérielles. Ce rapprochement ou plutôt cet effacement du bibliothécaire derrière le spécialiste en sciences de l’information préoccupe d’autres auteurs.

Anne-Marie Bertrand, en particulier, souligne que bibliothécaire et spécialiste des sciences de l’information n’ont pas le même point de vue. Pour les premiers, l’information est avant tout un bien public et, ce qui importe, c’est le libre accès à cette information, cela les oppose à d’autres métiers de l’information qui privilégient plutôt une approche commerciale.

Par ailleurs, en suivant toujours Anne-Marie Bertrand, on peut contester qu’en matière d’enseignement et de recherche, les bibliothécaires se nourrissent essentiellement des sciences de l’information. D’autres disciplines comme la sociologie, l’histoire ou les sciences politiques peuvent leur être tout aussi utiles.

Les rapports des bibliothécaires avec la connaissance et la culture

Il nous a semblé également intéressant de nous arrêter sur l’analyse des rapports que les bibliothécaires entretiennent avec la connaissance et la culture. Elle est en effet susceptible de nous aider à comprendre les difficultés de positionnement, voire le malaise que ressentent un certain nombre d’entre eux.

Claude Poissenot, en particulier, explique que les bibliothécaires, dont l’identité est fortement marquée par la référence au monde de la culture savante, présentent aussi la particularité d’avoir une conception démocratique de l’accès à la culture, ce qui les amène à vivre des contradictions internes. Il explique également que la sécularisation de la culture et l’affaiblissement des institutions culturelles comme celui de l’institution scolaire fragilise le bibliothécaire. Il rejoint en cela Anne-Marie Bertrand qui remarque que la massification de l’accès à la culture délégitime les pratiques savantes ou du moins fait apparaître de nouvelles légitimités.

La question sur la nécessité ou non pour le bibliothécaire de posséder des connaissances approfondies dans une discipline éclaire également les rapports du bibliothécaire avec le savoir. Dominique Lahary y apporte une réponse nuancée. Il estime qu’il convient de se spécialiser dans un domaine, mais que cela doit aboutir plus à des savoir-faire qu’à des connaissances à proprement parler. Il s’agirait, en effet, plutôt d’acquérir une aptitude à expertiser des documents et à identifier des références que des connaissances scientifiques.

La question des publics

Enfin, notre attention a été particulièrement attirée par les analyses de l’évolution de l’attitude des bibliothécaires vis-à-vis des publics.

Bien sûr, le balancement de la profession entre collections et publics a été souligné et il est indiqué, ce n’est pas une surprise, que la balance penche désormais du côté des publics, mais plusieurs auteurs insistent sur le fait que les pratiques professionnelles sont cumulatives. L’accent qui est mis aujourd’hui sur les publics n’implique effectivement pas un désintérêt pour les collections.

En matière de pratiques des publics, publics de plus en plus diversifiés, une tendance au consumérisme est notée par Daniel Renoult et Dominique Lahary. Quant à Anne-Marie Bertrand, elle précise que le service public a tendance à devenir service au public et que les usagers se transforment en clients. Face à cette situation, pour Daniel Renoult, il faudrait savoir s’adapter tant en matière d’amplitude d’ouverture des services (quitte à ce que ceux-ci soient rendus à distance comme le suggèrent d’autres auteurs) mais aussi savoir diversifier, voire personnaliser les services. Pour Dominique Lahary, il conviendrait de développer des capacités à analyser les besoins des usagers y compris ceux non exprimés. Pour cela, il serait utile non seulement d’avoir des notions de sociologie des publics mais aussi d’être capable d’analyser les mutations sociales. Quant à Anne-Marie Bertrand et Bertrand Calenge, ils insistent sur la notion de « collectif » et sur l’importance, même ou surtout dans une société individualiste, d’un métier exercé au bénéfice de tous. Pour Bertrand Calenge, l’essence même du métier de bibliothécaire résiderait justement dans ce rapport particulier au collectif.

Un ouvrage à lire donc, même si l’on se défend de l’auto-analyse. Certains articles peuvent irriter, à d’autres on peut reprocher de ne pas prendre parti, mais tous amènent à s’interroger sur ses propres pratiques et à douter (ne serait-ce que pour mieux les défendre) de ses propres certitudes, ce qui ne peut être que salutaire.