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L'histoire culturelle du contemporain

Anne-Marie Bertrand

C’est par un mois d’août pluvieux et frisquet que l’histoire culturelle a reçu l’adoubement intellectuel, la consécration qui lui manquaient : un « colloque de Cerisy ». Moment du « risque et du plaisir de penser en commun » (François Chaubet), ce colloque fut aussi, fut d’abord, l’occasion d’un premier bilan pour cette discipline encore jeune.

Une vieille tradition…

L’histoire de l’histoire culturelle est déjà longue, mais sous d’autres noms. Au cours du colloque, furent ainsi évoqués les mânes et l’héritage : « l’invention d’une tradition », selon la formule de Pascal Ory. Au XIXe siècle, on parle d’histoire des idées et d’histoire des mœurs. Le terme « histoire des mentalités » apparaît chez Lévy-Bruhl et ce qu’on appelle aujourd’hui l’histoire culturelle (l’histoire sociale des représentations) connaît ses premiers fleurons dès l’entre-deux-guerres, avec Marc Bloch (Les rois thaumaturges, 1924) puis Lucien Febvre (Le problème de l’incroyance au XVIe siècle : la religion de Rabelais, 1942). Ouvrages fondateurs qui, analyse Pascal Ory, « fonctionnent comme une autorisation à lancer des enquêtes sur des objets jusque-là inimaginables : la sexualité, la mort, la fête ». Alphonse Dupront, Jean Delumeau, Philippe Ariès, Robert Mandrou, Maurice Agulhon, Georges Duby, Emmanuel Le Roy Ladurie et Alain Corbin vont se saisir de cette autorisation.

La profusion de ces travaux novateurs va trouver une traduction institutionnelle dès les années 1980, avec les textes programmatiques de Pascal Ory (L’histoire culturelle de la France contemporaine : bilans et perspectives de la recherche, rapport de 1987) et, déjà, un premier bilan-programme dressé par Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (Pour une histoire culturelle, Seuil, 1997) en même temps que leur première synthèse, L’histoire culturelle de la France, en 4 volumes (Seuil, 1997). Un laboratoire, le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines à l’Université de Versailles-Saint-Quentin, est un signe supplémentaire de cette institutionnalisation – même si la recherche est, de fait, dispersée dans de nombreux lieux. Dernier signe de cette consécration, la parution en septembre 2004 d’un « Que sais-je ? » : L’histoire culturelle, par Pascal Ory.

… pour un objet encore non identifié ?

La crise de l’école historique positiviste en France, l’apparition des Cultural studies en Grande-Bretagne, l’influence germanique (Max Weber, Norbert Elias, Kantorowicz), la production philosophique (Michel Foucault) ou sociologique (Pierre Bourdieu, Erving Goffman) : tous ces éléments expliquent la cristallisation de cette discipline. Dont les frontières se construisent contre ou à côté : contre une histoire politique ou économique qui ignorerait l’effet des représentations, à côté de la sociologie de la culture ou de l’étude des politiques culturelles.

Quelle définition adopter pour l’histoire culturelle ?

La proposition de Pascal Ory (l’histoire sociale des représentations) est complétée par Jean-Pierre Rioux, qui y ajoute explicitement l’histoire des idées et l’histoire des institutions et des acteurs culturels. On sait qu’une des branches actives est l’histoire des intellectuels, présentée à Cerisy par François Dosse.

Mais la question des frontières reste non réglée. Jean-François Sirinelli montre ainsi qu’histoire culturelle et histoire politique sont indissociablement liées, notamment à travers les cultures politiques (« L’homme pensant explique l’homme agissant », résume-t-il). Dominique Kalifa, un peu abruptement, exclut de l’histoire culturelle l’histoire des objets culturels (leur production et leur diffusion, c’est-à-dire, par exemple, toute l’histoire du livre et de la lecture), exclut l’histoire des idées, l’histoire des sciences, l’histoire des institutions et l’histoire des politiques culturelles. Que reste-t-il ? Le noyau dur, l’histoire des représentations, « une approche ethno-anthropologique des sociétés », « le culturel comme un regard, non comme un domaine ».

Stéphane Audoin-Rouzeau se demande, lui, « comment rabattre vers l’histoire le savoir anthropologique ? » Travaillant sur la guerre de 14, il souligne que l’anthropologie permet la mise à distance nécessaire quand on travaille sur des sujets aussi proches (dans le temps) et sensibles (par leur violence – les atrocités de la guerre sont généralement passées sous silence, comme s’il y avait une « sidération », un « déni » de l’historien).

La guerre comme invariant anthropologique ? Mais, rétorque Catherine Bertho-Lavenir, « l’invariant est un tabou de l’histoire ». Est-ce le hasard, si les Cultural studies, aux États-Unis, sont a-historiques, implantées dans les départements littérature des universités, non en histoire ?

Il y a une histoire culturelle des sciences, une histoire culturelle des techniques – Catherine Bertho-Lavenir l’illustre avec l’exemple des voitures, si différentes en Europe et aux États-Unis. L’idée de « progrès » est, elle-même, foncièrement culturelle (ou politique). Les discours de légitimation (par exemple, sur la démocratisation du savoir grâce à Internet), dit-elle, sont « des objets d’étude et non des outils de compréhension ».

Il y a une histoire culturelle du livre dont le centre d’intérêt se déplace des belles éditions à la littérature populaire (la bibliothèque bleue, les collections de poche) ou à la « littérature du trottoir » (Jean-Yves Mollier), ephemera chez nous, mode normal de diffusion en Afrique ou en Amérique latine. Mais l’éclatement entre histoire du livre et histoire des médias est préjudiciable à l’avenir des recherches, dit Jean-Yves Mollier, qui lance un appel à un rapprochement institutionnel autour de « l’histoire des imprimés ».

Discipline attrape-tout, l’histoire culturelle ? Ses objets sont, en tout cas, innombrables, du spectacle vivant (Pascale Goetschel et Jean-Claude Yon) à la fabrique de la science (Anne Rasmussen), de l’arboriculture (Annie Duprat) à l’histoire du paysage (Myriam Houssay-Holszchuch), des politiques culturelles (Loïc Vadelorge) au panthéon littéraire (Alain Vaillant). Ce qui unifierait la discipline, c’est le regard (« culturaliste » ?). « C’est le regard qui crée le champ », avance Pascal Ory.