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Le politiquement correct et les livres documentaires pour la jeunesse

Aline Antoine

« Politiquement correct » est une formule récente. Que veut-elle dire exactement ? Le dictionnaire n’a pas été très utile pour la définir. Nous savons que cette formule est péjorative, bien que les deux mots qui la composent ne le soient pas. Le « politiquement correct », cela peut être affirmer un mode de pensée, sans donner au lecteur la possibilité d’avoir sa propre opinion, cela peut être aussi des livres orientés – et, suivant où l’on se positionne, il y a la bonne et la mauvaise orientation. Ce sont, sans doute aussi, des livres qui engagent le lecteur vers le « bien penser » d’une majorité ou d’une tendance politique du moment.

Plus que les livres « politiquement corrects » – terme difficile à cerner –, nous allons aborder des livres tendancieux, des livres dans lesquels certains sujets (tabous ?) ont été évacués et des livres censurés. Tous aboutissent finalement à tromper l’enfant, à lui donner une image du monde que certains adultes considèrent comme rassurante et conforme à l’idée qu’ils s’en font.

Au XIXe siècle, des textes proposaient des récits qui étaient le reflet de la politique de l’époque et de la pensée du plus grand nombre. Sur les colonies, par exemple, il y avait des ouvrages de géographie traitant des races, qui nous paraissent aujourd’hui erronés et véhiculant des idées dangereuses. Or, quand ils ont été édités, ils représentaient la pensée majoritaire.

Une jeune fille bien sous tous rapports

Historiquement, les livres documentaires pour la jeunesse comme les livres de fiction ont fait une entrée en force au XIXe siècle, ils ont informé des découvertes et relaté les exploits scientifiques. Leurs contenus suivaient pas à pas les innovations technologiques. Il y en avait moins que de nos jours, mais le principe de vulgarisation de qualité était acquis grâce à Jules Hetzel. Il écrivait : « J’ai horreur des livres bêtes qu’on donnait à notre enfance. Mon idée fixe est de remplacer la littérature de gouvernante et de fruits secs par quelque chose de sain et de simple qui pût tout au moins donner le goût du meilleur. » Il faisait écrire ses livres par de vrais scientifiques, éditait de grands auteurs, faisait illustrer ses ouvrages par des illustrateurs de talent. C’est grâce à lui que la vérité, l’art, l’imagination furent offerts aux jeunes.

À la même époque et à l’opposé, nous trouvons le politiquement correct pour jeune fille de bonne famille. Les articles parus dans Le journal des demoiselles, ont pour but de faire de ces jeunes filles de bonnes chrétiennes, des femmes soumises et charitables, ceci à travers des romans, des conseils, des récits historiques, religieux et géographiques. Il n’y a aucun article sur les découvertes scientifiques de l’époque. Voici ce que l’on trouve dans le compte rendu de l’Exposition universelle de 1889 : « À la Réunion, vous trouverez des jeunes filles qui se ressemblent entre elles comme deux goyaves, ces femmes sont ou complètement blanches ou noires ou de sang mêlé. Les fils de l’Afrique caractérisent les trois nuances d’une manière naïve : le blanc, c’est l’enfant de Dieu, le noir, c’est celui du Diable et le mulâtre n’a pas de père. »

Plus loin, l’auteur fait parler une religieuse : « Les Gabonaises sont affolées de toilettes, elles passent leur temps à bavarder, à danser, à boire et à fumer. Il nous faut l’esprit de charité pour ne pas abandonner cette œuvre. » Le chapitre sur « nos protectorats et possessions de l’Indochine » contient un paragraphe sur le théâtre du Tonkin, qui est « composé de saltimbanques, jongleurs et autres avaleurs de sabres. Les représentations n’ont que très rarement un sens déterminé, elles donnent surtout lieu à l’apparition sur scène de costumes grotesques, de masques horrifiques, ce sont des usages qui datent de plusieurs siècles et l’Annamite n’aime pas le changement. »

Ce journal, fait pour l’éducation des jeunes filles, avait aussi quelques textes bien sentis sur les femmes : « C’est gaspiller le temps que de lire des livres, insignifiants, inutiles. Vous pouvez vous former à la pratique modeste et indispensable des devoirs du ménage, à économiser, à vêtir les pauvres. » Plus loin : « À quoi servirait à un mari la conscience que sa femme est capable de grande chose, de soutenir la ruine (de la famille) par exemple si elle boude ou se fâche pour une promenade manquée, car il est important de se montrer douce, sympathique, serviable, d’écouter patiemment un discours ennuyeux. L’égalité dans le dévouement et la patience font le charme de la vie. » Tout ce journal est façonné pour que les jeunes filles deviennent soumises, sans curiosité, aux ordres de leur mari, sans avis sur le monde extérieur. C’était pourtant l’époque de Marie Curie, de Louise Michel et de tant d’autres.

Vingt ans plus tôt, nous trouvons un discours fort heureusement différent dans Le magasin d’éducation et de récréation de Hetzel (1875). Ce journal proposait les romans de Jules Verne (livres inutiles selon Le journal des demoiselles), des informations sur l’actualité, des informations documentaires, les lecteurs étaient tenus au courant des découvertes scientifiques. Pour les femmes, j’ai trouvé un article sur un prix agricole donné à une jeune fille dans un concours de charrues : « On vit alors Mlle Fournier, sans contrainte, dédaignant les rires de ses concurrents, s’occuper à régler son attelage et sa charrue, puis, le signal donné, elle a exécuté son travail avec tant d’aisance et d’adresse et de rapidité qu’elle a obtenu le premier prix. Avec ses sœurs, elle gère l’exploitation d’une ferme. » Ce n’est évidemment pas non plus une héroïne pour Le journal des demoiselles.

La façon de représenter les jeunes filles ou les enfants dans chacun des journaux est significative, les uns sont libres de leurs mouvements, les autres, engoncés dans chapeaux, dentelles et tournures (voir les illustrations des pages précédentes).

Pour quelques rides de moins

À propos de censure, je voudrais parler, non d’un documentaire, mais de la réédition dans les années 1950 des trois premiers Babar de Jean de Brunhoff chez Hachette. On les a retrouvés, très sérieusement expurgés (25 pages au lieu de 48), ceci à la fois pour des raisons économiques, car l’impression de l’écriture cursive coûtait cher, mais aussi pour des raisons psychologiques, car il fallait que l’histoire ne fasse pas peur aux enfants. En effet, les pages supprimées correspondent toutes à des moments dramatiques. Dans Babar, le petit éléphant, la mort de la mère n’apparaît plus, la guerre et la maladie du plus vieux des éléphants non plus, et dans Le Roi Babar, l’incendie, la piqûre de serpent, les cauchemars de Babar ont été supprimés. Le Roi des éléphants qui, dans la première version, est couché dans son lit à baldaquin, soucieux, le front plissé de rides, se retrouve dans cette réédition avec un front sans aucune ride, vivant dans un monde où tout va pour le mieux dans le royaume des éléphants. Là, on ne s’est pas contenté de supprimer images et textes, on a également modifié le sens de l’image. C’est bien un acte de censure qui fait d’un merveilleux album, un livre fade et « psychologiquement correct ».

On a vu le même procédé appliqué à de nombreux contes. Raiponce, de Grimm, a été réédité chez Hatier dans les années 1980, très bien illustré par Bernadette. Dans cette édition, le prince et la princesse se marient, avant d’avoir des enfants, or, chez Grimm, ils se retrouvent dans la forêt, vivent ensemble, s’aiment et ont deux enfants hors mariage ! On trouve de nombreux exemples similaires dans des adaptations de contes. Mais, heureusement, de moins en moins d’entre eux paraissent expurgés ou adaptés. Pour les documentaires, je n’ai pas trouvé d’exemple de censure comme dans la fiction : il y a rarement de rééditions dans ce domaine, sans doute en raison du renouvellement fréquent dû à l’actualité.

Il peut y avoir censure aussi de la part des bibliothécaires. Nous ne mettons pas tous les livres en rayons, évidemment. Certains comportent des erreurs ou sont inadaptés, d’autres – ils sont rares – sont écartés pour des raisons morales. J’avoue avoir moi-même, avec des collègues, enlevé des rayons un ouvrage qui faisait l’apologie du vol, un autre (chez les adultes) qui donnait des recettes pour se suicider, avec, dans les deux cas, peu de moyens, pour le lecteur, d’avoir un esprit critique.

Il y a une quinzaine d’années, une action de certains élus en direction des sections jeunesse de leur bibliothèque a ébranlé le monde de l’édition jeunesse et des bibliothèques. Il a été demandé de retirer des rayons les livres présents dans une liste d’une centaine de titres, au prétexte qu’ils pouvaient perturber les jeunes car parlant de sexe, de guerres, de camps de concentration, de mort. Il s’agissait de la liste établie par Marie-Claude Monchaux. Certains de ces ouvrages étaient de grands classiques. Mon ami Frédéric de Richter, chez Hachette, raconte par exemple la montée du nazisme dans une petite ville allemande où vivent des gens comme vous et moi ; l’histoire se termina très mal pour le héros. Cette liste a sévi pendant plus d’un an dans les années 1980. Les bibliothécaires se sont défendus, ont informé les parents et les élus, en faisant lire les ouvrages. Certains ont perdu leur place mais, heureusement, depuis, nous n’avons plus revu de tels procédés dans les bibliothèques jeunesse.

Les omissions dans certains textes font aussi office de censure. Ainsi, un personnage historique a, depuis fort longtemps, bénéficié de certains oublis qui auraient pu nuire à son image, d’autant plus qu’elle est sanctifiée : il s’agit de Saint Louis. En effet, c’est seulement dans le titre consacré à Saint Louis de la collection « Histoire Junior » chez Hachette vers1975, que l’on prend connaissance du rôle qu’il a eu vis-à-vis des juifs et des cathares et des exterminations qui s’ensuivirent.

Comment fait-on les enfants ?

Les sujets évacués ressemblent fort aux omissions ou aux tabous. Il y a plus de trente ans, l’éducation sexuelle, la reproduction étaient bien peu expliquées dans les ouvrages pour la jeunesse. Je me souviens d’un livre aux couleurs pastel qui abordait les questions par des périphrases traitant des papillons et des fleurs ; il était tout à fait rassurant et n’expliquait pas grand-chose.

Les enfants avaient trouvé la parade. À la bibliothèque où il y avait un fonds Art bien fourni, ils se précipitaient sur les nus, en peinture et en sculpture, ou dans la documentation photographique qu’ils cachaient sous les coussins des banquettes pour pouvoir les retrouver le lendemain. C’est vers les années 1970 que l’on a commencé à parler de la reproduction chez les animaux, avec photos ou dessins précis à l’appui. Il y avait la collection « Voir et savoir » de Gunilla Ingves, chez Dupuis, en 1975, des ouvrages où l’accouplement des animaux était enfin dessiné et expliqué aux jeunes enfants. Les livres d’éducation sexuelle ont commencé à paraître, quelquefois brutalement et, dans certains, les photos, très réalistes, ont choqué les enfants, comme dans L’encyclopédie de l’éducation sexuelle des 12-13 ans, chez Hachette. La société évoluant, l’éducation sexuelle apparaissait au collège.

Si, aujourd’hui, le sujet est largement traité, on trouve encore des publications dans lesquelles des détails sont évacués (par pudibonderie ?) et rendent difficilement compréhensible toute explication. Dans La magie du corps humain (collection « Les racines du savoir », chez Gallimard, 1996), au demeurant excellent ouvrage, dans le chapitre « D’où venons-nous ? », la conception du petit humain est traitée avec une grande discrétion. On trouve la photo d’une statue représentant un couple et un enfant avec cette légende : « L’élan vital soutenu par l’amour attire l’homme vers la femme pour créer. »

Dans des livres sur le corps humain, certains détails sont occultés. Par exemple, dans Mon grand livre du corps, chez Nathan (1996), le chapitre sur la digestion propose un dessin, représentant l’appareil digestif. Celui-ci est coupé à la taille, le texte indique : « La digestion commence au niveau de la bouche et se termine au niveau du rectum. » Dans le dessin, il y a bien la bouche, mais de rectum point. On retrouve le même problème dans le schéma de la vessie où l’on voit deux reins reliés à la vessie mais rien ne part de la vessie, il est simplement écrit : « Quand ta vessie est pleine, tu vas aux toilettes pour la vider », oui, mais comment ? Les schémas et les dessins du corps humain sont asexués, par contre le livre est illustré de photos de garçons et de filles habillés.

Tabous

Les sujets comme l’homosexualité, la violence, les drogues, le racisme, les droits de l’homme étaient pratiquement inexistants, il y a vingt ans. Aujourd’hui, nombreux sont les ouvrages qui traitent de la société, des comportements humains et de la philosophie. L’édition jeunesse suit pas à pas les interrogations de notre société. Ainsi, on a vu des collections naître depuis quelques années, presque entièrement consacrées aux images nouvelles et aux inquiétudes de la société : immigration, famille recomposée, divorces, épidémies, droit de l’enfant, violence, problème de la jeunesse. Ces thèmes qui expriment la réalité de notre société sont-ils socialement corrects ? En tout cas ils apportent un éclairage nécessaire aux jeunes qui les lisent, d’autant plus qu’ils sont pour la plupart bien faits.

Avant que des documentaires s’emparent d’un sujet, ce sont souvent les livres de fiction qui ouvrent le chemin, et anticipent les sujets dits tabous ou qui ne sont pas au goût du jour. Rappelons ces titres de la fin des années 1970, La danse du coucou d’Aidan Chambers au Seuil, ou Fred et moi de Donovan, chez Duculot ; ils abordent l’homosexualité. La guerre des chocolats de Robert Cormier à L’École des Loisirs traite de la violence et du sexe, et Racket d’Aidan Chambers à L’École des loisirs parle, lui aussi, de la violence. Ils ont été à l’époque très controversés, bien qu’ils aient tous été des livres de qualité qui s’adressaient aux adolescents. Ces sujets sont maintenant largement traités dans des ouvrages documentaires, même pour les plus jeunes : dans la collection « Le petit livre pour dire non », Non à la violence de Dominique de Saint Marc, Non à l’intolérance et au racisme de Florence Dutheil, chez Bayard poche (1998)…

Dans les années 1990, la collection « Oxygène et Hydrogène » de La Martinière a balayé de nombreux sujets autrefois tabous. Elle est plus particulièrement destinée aux adolescents, et traite de la vie en société et des problèmes que peuvent rencontrer les adolescents.

Planète et père Noël

Nous venons d’aborder les livres de fiction qui anticipent sur des sujets par la suite traités dans des documentaires, c’est le cas également de l’environnement et de la sauvegarde de la planète. Cela n’a pas été un sujet tabou, simplement, dans les années 1970, on en parlait peu, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Dinosaures et détritus de Michael Foreman, chez Flammarion (1972), traite de la destruction de la terre par l’homme. L’arbre, le loir et les oiseaux de Iela Mari à L’École des loisirs (1969) aborde la biodiversité. Nombreux sont les livres qui, depuis une quinzaine d’années, traitent de la fragilité de notre planète et de sa sauvegarde : une excellente collection chez Gulf Stream, « Sauvegarde 2004 », s’attache à défendre cette idée à travers le thème de la biodiversité.

Il y a une dizaine d’années, chez Gamma, un des rares éditeurs à aborder pour les adolescents les problèmes planétaires, politiques et économiques, la collection « Un monde en mutation » traitait des conflits de la planète. L’information y était parfois tendancieuse, favorisant certains pays par rapport à d’autres. Il faut dire que la complexité historique est telle qu’ajoutée au manque de recul, la vérité historique n’apparaît pas clairement. La tendance était de présenter des faits comme des affirmations, sans laisser au lecteur la possibilité de se faire sa propre opinion. Les collections récentes sur les mêmes sujets semblent rectifier ces modes de fonctionnement.

Il y a aussi des ouvrages orientés politiquement. L’aventure des hommes : l’énergie, de La Farandole (1984), réalisé avec la collaboration d’EDF, faisait la part belle au nucléaire par rapport aux énergies douces. La faim, paru en 1987 chez le même éditeur, ne traitait pas réellement de la faim dans le monde mais plutôt de la manière dont les pays socialistes luttaient contre la faim. Ces ouvrages devaient être complétés par d’autres.

Dans les livres de géographie, toujours peu nombreux par rapport aux autres secteurs dans les documentaires pour la jeunesse, on trouve des ouvrages qui continuent à aborder les pays à partir de schémas simplistes et stéréotypés, en occultant souvent les réalités. Les enfants d’aujourd’hui, mêmes les plus jeunes, voyagent, voient la télévision et on peut leur présenter simplement un pays sans pour autant utiliser les stéréotypes tels que le tango en Argentine, le père Noël dans les pays du Nord… Pourquoi ne pas donner une image plus juste sans, bien entendu, tout aborder. La collection « Baluchon », chez Nathan, traite de plusieurs peuples à la fois, vivant dans des pays différents mais ayant les mêmes conditions de vie géographique ou climatique. Terres de glace (2004) présente des Islandais, des Inuits au Canada et des Tchouktches en Russie et, à travers la description des modes de vie de ces différents peuples, le lecteur a une idée claire du pays.

Les premiers ouvrages se contentaient de donner une image conventionnelle, sous prétexte qu’ils s’adressaient à des petits enfants, alors que les autres ont pris les enfants plus au sérieux.

Voici quelques réflexions sur ce que j’aime et ce que je n’aime pas dans des livres pour la jeunesse. J’ai travaillé avec ma mémoire, avec ce que je connaissais, il est vrai qu’un tel sujet demanderait une recherche plus approfondie, époque par époque. Aujourd’hui, le grand nombre d’ouvrages, la diversité des sujets traités, le courage de certains auteurs et éditeurs, permettent de faire face aux livres qui restreignent l’information, et les lecteurs ont la possibilité de trouver ceux qui leur permettent d’avoir leur propre jugement.

Septembre 2004

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Lire pour comprendre

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Dessin de Froelich, Magasin d’éducation et de récréation, Hetzel, 1875.

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Journal des demoiselles, 1889.

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Le cauchemar de Babar, Jean de Brunhoff. Le Roi Babar, Hachette, 1946. Un des dessins supprimés dans les éditions des années 1950.

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Sauterelle, Gunilla Ingves, Dupuis, 1975.

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Mon grand livre du corps, Nathan, 1996.