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Travailler avec Bourdieu

sous la dir. de Pierre Encrevé et de Rose-Marie Lagrave ; avec la participation de Stéphane Beaud, Alban Bensa, Lucien Bianco, et al. Paris : Flammarion, 2003. – 363 p. ; 25 cm. ISBN 2-08-210275-0 : 22 €

par Odile Riondet

Le bibliothécaire ou documentaliste qui cherche quelle influence concrète Pierre Bourdieu a bien pu avoir dans les bibliothèques sera déçu par ce livre, qui ne s’aborde réellement avec plaisir que si l’on s’intéresse de manière curieuse et un peu gratuite à la pensée du sociologue.

Mais une fois passé ce qui pourrait paraître comme une restriction, et moyennant un effort d’adaptation, on peut trouver des résonances intéressantes entre plusieurs des contributions de ce livre collectif et les préoccupations des personnels des bibliothèques.

Le paysage intellectuel des trente dernières années

Tout d’abord, on recommandera de lire le texte de Jean-Claude Passeron. Parce que c’est le premier. Parce que c’est le plus long. Parce qu’il est à la fois amical et critique. Peut-être surtout parce qu’il brosse un panorama très intéressant du contexte intellectuel des trente dernières années, de ses évolutions, de ses transformations. Et certainement, enfin, parce qu’il démontre à chaque page combien un itinéraire intellectuel est toujours en même temps un itinéraire personnel, affectif, d’une personnalité avec ses interrogations et ses repos, ses équilibres et ses outrances, son unité et ses incohérences, les coïncidences ou les contradictions entre les opinions et les écrits d’un côté, les formes de vie adoptées de l’autre. Pierre Bourdieu était-il écorché vif ou caractériel (ou les deux à la fois) ? La question a moins d’importance que la manière dont, dans les méandres de sa personnalité, il a navigué entre la pensée de Marx et celle de Foucault, celle de Durkheim ou de Max Weber, Leibniz et Wittgenstein.

Appliquant à P. Bourdieu comme à lui-même les concepts d’habitus ou d’intérêt, J.-C. Passeron analyse comment leurs divergences sont nées de deux itinéraires intellectuels et de deux équilibres personnels différents, l’opposition majeure se cristallisant dans une certaine manière de définir la sociologie comme science.

Des contributions issues de disciplines différentes

Cette introduction ne dispense pas de parcourir l’ensemble à la recherche d’autres apports. Si l’on souhaite situer mieux la place particulière de Pierre Bourdieu dans le paysage intellectuel des trente dernières années, les contributions issues de disciplines différentes ont l’avantage de mettre en évidence comment il a frôlé sans cesse l’ensemble des sciences humaines, l’économie ou la psychanalyse. Il les a frôlées souvent pour les contredire ou en montrer les frontières, comme le rappelle Roger Chartier : les biens symboliques comme les œuvres d’art ont certes une valeur, mais dans une cohérence économique propre, qui semble dénier parfois les lois habituelles de l’économie.

De la même manière, pour Pierre Encrevé, le rapport que P. Bourdieu entretenait avec la linguistique peut être considéré comme « contradictoire ». Peut-on réellement reprocher à Chomsky d’avoir une visée non sociologique, aux linguistes en général de se faire complices de l’oppression en ne plaçant pas au centre de leurs préoccupations la notion de langue avec ce qu’elle a de normatif ?

Gisèle Sapiro pour sa part confirme et nuance à la fois la manière dont le sociologue voit les auteurs littéraires, balançant entre la professionnalisation et le prophétisme. L’écrivain ne se raisonne pas seul, mais par rapport à d’autres professions (journalistes, hommes politiques, experts), qui ont toutes vocation à une parole contestatrice à l’occasion. Et par rapport à une évolution progressive de son statut qui atténue son potentiel révolutionnaire.

Bénédicte Zimmermann, pour sa part, analyse l’apport de P. Bourdieu à la notion de « classement social » en sciences politiques. Notre univers social est organisé en strates, catégories et classifications diverses qui n’ont rien de naturel, mais ont été construites, sont devenues des institutions. P. Bourdieu les a d’ailleurs fait fonctionner pour lui-même : le Collège de France n’est pas une université de province dans les catégories de l’institution universitaire. Et chacun participe d’une multitude de catégories, se trouve classé de différentes manières selon les groupes auxquels il participe.

Un ton parfois apologétique

On peut s’interroger parfois sur le ton apologétique de certaines contributions, qui ne trouvent rien à redire à la moindre des paroles du « maître ». On peut rappeler que nul ne maîtrise sa postérité. Mais on peut aussi en faire un élément de réflexion sur la destinée de tout travail scientifique, surtout quand il prend la dimension d’une influence intellectuelle.

C’est une chose de savoir exprimer les grands principes de toute pensée (il faut user de l’œuvre sans perdre son esprit critique) et d’avoir, dans le concret, l’imagination, la force de répartie, l’attention systématique à chaque mot qui le permettra. Et si bien des disciples sont capables de donner les principes, la mise en application n’est pas toujours probante.

Peut-être aussi la personnalité de P. Bourdieu appelait-elle logiquement l’attestation enthousiaste ou le refus, les phénomènes de cour ou les condamnations.

Peut-être enfin l’attestation était-elle simplement la fonction de ce livre, manifestée d’ailleurs par son titre. Mais dans le domaine de la pensée, on se construit aussi fortement contre des auteurs que par eux. Parce que, en parlant, ils nous obligent à exprimer la gêne provoquée par leurs assertions. Il est dommage que ce recueil n’ait pas intégré plus fortement cette dimension du travail « avec » un auteur, qui est aussi un travail de démarque, de distance, d’interrogation, pour affirmer plus fortement sa pensée propre.