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Lucie Favier

La mémoire de l'État

histoire des Archives nationales

préf. de René Rémond. Paris : Fayard, 2004. – 465 p. – 8 p. de pl. ; 24 cm. ISBN 2-213-61758-9 : 28 €

par Jean-Pascal Foucher

Lucie Favier, qui travailla aux Archives nationales de 1956 à 1997 et en fut pendant treize ans la secrétaire générale, décéda avant d’avoir pu mener à bien l’ouvrage qu’elle préparait. Jean Favier acheva l’écriture de ce livre qui constitue l’étude la plus détaillée et la plus volumineuse consacrée aux Archives nationales.

Une histoire vue de l’intérieur

La mémoire de l’État offre aux lecteurs une histoire des Archives nationales vue de l’intérieur, à travers une approche strictement chronologique dont la trame est constituée par la succession des gardes puis directeurs des Archives, de Camus à Bélaval. L’action et la carrière de chacun sont présentées en détail : rôle dans l’évolution institutionnelle, quête d’espaces, collecte et travaux de classement et d’inventaire menés par leurs collaborateurs, adaptation à la demande du public. Les figures de Daunou, Laborde, Servois, Langlois, Samaran, Braibant et Favier se distinguent. Quelques archivistes hauts en couleur sont dépeints, cependant que l’action scientifique des Michelet, Teulet, Douët d’Arcq, Wailly, Coyecque et successeurs est mise en relief. Une place importante est faite à la formation et au recrutement des archivistes au XIXe siècle ; seuls apparaissent, passé le milieu de ce siècle et jusqu’à nos jours, les archivistes-paléographes.

De service d’archives créé par l’Assemblée constituante en juillet 1789 pour accueillir ses propres documents, les Archives nationales deviennent par la loi du 7 messidor an II le centre commun de tous les dépôts publics de titres créés pour accueillir les archives des institutions supprimées. Une agence temporaire des titres est alors chargée de procéder aux tris nécessaires et à l’identification, en priorité, des documents utiles à l’administration nouvelle puis des « monuments historiques », archives anciennes présentant un intérêt pour l’histoire.

C’est sous l’administration de Daunou qu’est décrété en 1808 le regroupement des Archives nationales dans les hôtels de Soubise et de Guise, tandis que l’Imprimerie nationale s’installe à l’hôtel de Rohan. Après l’abandon du projet de Palais des Archives au Champ de Mars entrepris en 1812, les gardes des Archives n’ont de cesse d’accroître l’emprise spatiale des Archives. L’achat de l’hôtel d’Assy en 1845 et la construction de dépôts en 1847 autorisent l’arrivée des archives judiciaires conservées à la Sainte-Chapelle. Les grands dépôts sur la rue des Quatre-Fils, construits de 1860 à 1863, accueillent bientôt les archives des administrations postérieures à la Révolution, tandis que l’achat de l’hôtel de Breteuil permet une redistribution des bureaux. L’affectation de l’hôtel de Rohan et de ses dépendances en 1927, la prise de possession des hôtels de Boisgelin et de Fontenay en 1947, de Jaucourt en 1975, achèvent la constitution du domaine. Au début des années 1970, les Archives nationales ont atteint leur extension et leur capacité de conservation (100 kilomètres linéaires) maximales. Des centres délocalisés spécialisés voient alors le jour : Aix en 1966, Fontainebleau en 1969, Espeyran en 1971, Roubaix enfin en 1993.

Un aperçu de la complexité de l’organisation archivistique

Le cadre de classement mis en place par Daunou, la chronologie des versements, la composition des séries, l’activité scientifique des archivistes et les instruments de recherche réalisés tiennent une grande place dans l’ouvrage. Il offre de ce point de vue un aperçu détaillé de la complexité de l’organisation archivistique, de la difficulté d’adaptation du cadre de classement du début du XIXe siècle aux réalités de l’administration contemporaine. Les inventaires par fonds ou par séries, puis les états généraux des fonds, les états des inventaires et les guides de recherches thématiques engagés par les directeurs successifs ont eu pour but d’améliorer l’orientation des chercheurs dans l’enchevêtrement des fonds et séries.

L’évolution institutionnelle est également abordée : le rattachement des Archives au ministère de l’Instruction publique en 1871, la responsabilité confiée au garde des Archives nationales sur le service des archives départementales, communales et hospitalières en 1897, le rattachement au ministère des Affaires culturelles en 1959. Le mélange, dans l’ouvrage, de considérations relatives aux Archives nationales et d’autres relatives à la politique archivistique nationale ou internationale (rôle de Samaran dans la création du Conseil international des archives, création du stage technique international) ne fait que traduire la confusion née de la réunion en une même personne de la direction de l’institution nationale et de la tutelle du réseau de services d’archives publics. Les réorganisations partielles menées dans les dix dernières années n’ont pas encore totalement clarifié la situation.

Des principes très généreux des lois révolutionnaires au règlement réaliste de 1887 prescrivant la communication à 50 ans et, enfin, à la loi de 1979, les Archives nationales n’ont cessé d’adapter, dans un manque de moyens criant, les locaux de consultation. Les archives comptèrent jusqu’à huit salles de lecture spécialisées aménagées peu à peu pour répondre à une demande toujours croissante. La construction du Centre d’accueil et de recherche des Archives nationales (Caran) de 1986 à 1988 donna enfin à l’institution un espace de consultation adapté. De même, les hôtels furent méthodiquement restaurés depuis le XIXe siècle et débarrassés des verrues qui les encombraient. Des appartements furent ouverts à la visite, un musée de sigillographie puis un musée de l’histoire de France offrirent au public la possibilité de découvrir les documents les plus prestigieux et des expositions de prestige.

Le temps manqua sans doute à l’auteur pour offrir sur certains points un angle d’observation extérieur, en particulier lors des grands débats qui ont accompagné les avancées législatives et réglementaires en 1979 ou l’affectation de bâtiments ou de crédits conséquents : la politique en faveur des archives est-elle portée et poussée par des politiques, ou ceux-ci sont-ils las d’être harcelés par des archivistes tenaces ? De La mémoire de l’État, qui offre une lecture neutre, sinon optimiste de cette histoire, ressort néanmoins le sentiment que, pendant deux siècles, les moyens ou décisions sont arrivés bien longtemps après que le besoin s’en est fait sentir.