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Eulalie

médiathèques, librairies et lecteurs en Nord-Pas-de-Calais, no 3

revue publiée par l’agence de coopération des bibliothèques en Nord-Pas-de-Calais Num & Liv. Hénin-Beaumont : Num & Liv, 2002. – 125 p. ; 30 cm. ISBN : 2-9512186-2-1 / ISSN : 1288-6998 : 20 €

par Jacques Deville

Le nom d’Eulalie est une invitation au voyage dans le temps et à travers l’écrit. C’est devenu le titre, en 1998, de la revue des bibliothécaires du Nord-Pas-de-Calais. Il évoque la célèbre Cantilène de Sainte Eulalie, qui est à la fois l’un des plus anciens manuscrits conservés dans la région (en l’occurrence à la Bibliothèque de Valenciennes) et le premier texte littéraire connu à avoir été rédigé, vers 880, dans une langue romane préfigurant le français moderne. Or, la revue Eulalie entend justement conjuguer les considérations rétrospectives et prospectives sur le devenir de l’écrit à l’intérieur d’un territoire singulier, marqué par près de douze siècles de lectures.

Nul doute que cette « double postulation » ne prenne un sens particulier au regard de l’espace géographique privilégié par la publication. Le Nord-Pas-de-Calais se signale, en effet, par la richesse du patrimoine manuscrit et livresque dont il a la charge (une des plus belles concentrations de manuscrits carolingiens en France) et par l’ampleur des défis qu’il lui incombe de relever, en matière d’accès aux multiples formes de l’écrit (les moyens matériels alloués à la lecture publique y sont généralement plus insuffisants qu’ailleurs). Mais le propos de la revue a aussi une portée beaucoup plus générale, dans la mesure où il concentre son interrogation sur ce qui, dans la longue durée, constitue le lien du passé au présent, interrogation à laquelle la plupart des professionnels de l’« interprofession » ne sauraient rester insensibles.

Le livre pour la jeunesse en Nord-Pas-de-Calais

C’est au livre pour la jeunesse dans le Nord-Pas-de-Calais que le troisième numéro de la revue, publié en 2002, consacre l’essentiel de ses articles. Ce choix thématique s’explique par plusieurs raisons historiques liées au contexte régional : implantation ancienne en Nord-Pas-de-Calais de plusieurs bibliothèques pour la jeunesse, apparues au cours du XXe siècle ; poids démographique des jeunes dans la population de la région, et donc parmi les publics potentiels des bibliothèques ; présence, dans les fonds anciens du nord de la France, de multiples éditions féneloniennes et manuels imprimés anversois, qui attestent de la place singulière de cette contrée de l’Europe dans la diffusion des premiers livres destinés à la jeunesse.

Le dossier proposé par Eulalie fait alterner les analyses historiques, les approches d’ordre bibliothéconomique ou sociologique, et la bibliographie matérielle, à travers une dizaine d’articles signés par des bibliothécaires, des universitaires, et des érudits. Malgré la diversité des points de vue adoptés, il semble que plusieurs grandes questions communes, et largement interdépendantes, puissent être dégagées des différentes contributions rassemblées dans ce numéro.

Les problèmes posés par la constitution, en bibliothèque, de fonds dédiés à la jeunesse sont, bien sûr, au cœur du sujet. Laurent Wiart les aborde dans deux articles sous des angles très différents : celui de la nécessaire programmation, en Nord-Pas-de-Calais, d’un plan de conservation partagée de la littérature jeunesse, élaboré à partir du repérage des principaux fonds ; et celui de l’histoire de la bibliothèque enfantine de Liévin, l’une des premières du genre en France, créée sur les ruines de la Grande Guerre grâce au « don de la grande Amérique » (sans doute déconcertés par l’incongruité de cette conception délibérément hédoniste – et en cela encore totalement nouvelle – de la lecture, les élus tentèrent en vain de convaincre les donateurs américains de « modifier leur offre au profit [de la construction] d’un hôpital »).

Les discours de la prescription

Pour ce qui est de l’opération consistant à sélectionner les livres soumis à l’attention des enfants, l’analyse de celle-ci est au centre de plusieurs articles qui s’intéressent aux discours de la prescription relayés par les représentants de l’administration et les professionnels. Joël Ravier montre ainsi comment, sous la Monarchie de Juillet, les premières listes de livres destinés aux scolaires ont été élaborées et contestées par les différents échelons de l’administration, dans le département du Nord, plus de dix ans avant l’apparition des premières bibliothèques scolaires.

Marie Dormion présente, quant à elle, les résultats de son enquête sur les trois comités de lecture que les bibliothécaires ou des éducateurs ont mis en place, au cours des vingt dernières années, dans la région. Le souci de promotion des livres considérés comme les meilleurs s’accompagne généralement d’un rejet de ceux qui paraissent culturellement illégitimes à cause de leur succès, de leur faible valeur matérielle et marchande, ou de leur contenu (lequel est évalué en fonction d’une critériologie très proche, en fait, de celle utilisée par la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse).

À l’inverse, la question du public peut amener à une remise en cause radicale des discours qui définissent la légitimité culturelle des livres proposés par la bibliothèque, ainsi que le montre une étude d’Anne-Laure Dodey sur l’accueil des adolescents à la Médiathèque de Roubaix dans les années 1980, et comme le révélait aussi l’exemple de Liévin.

Le seul article consacré au contenu de la production éditoriale actuelle est une analyse de Delphine Cotton qui a trait à l’image du Nord dans la littérature jeunesse, analyse qui souligne les stéréotypes identifiables, dans ce corpus, à travers une chaîne d’associations entre « pays noir », « gueules noires » et « roman noir ».

En marge du dossier sur la littérature jeunesse, Marie-Thérèse Isaac dresse un panorama des productions de l’imprimerie anversoise au XVIe siècle, René Faille retrace les circonstances de la condamnation en 1704 de l’imprimeur cambrésien de Fénelon, et Albert Labarre restitue l’intégralité du rapport rédigé en 1810 par Pommereul sur les imprimeurs et libraires à Lille, vingt ans après la suppression des corporations.