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Épreuves du temps

200 ans de la Bibliothèque de Metz 1804-2004

sous la dir. de Pierre Louis. Metz : Bibliothèques-médiathèques de la Ville de Metz, 2004. – 319 p. ; 32 cm. ISBN 2-9516908-2-7 : 30 €

par Anne-Marie Bertrand

C’est peut-être avec un peu de coquetterie que la Bibliothèque de Metz a célébré le bicentenaire de sa création en 2004 et non en 2003 comme le voudrait l’usage, privilégiant ainsi l’arrêté préfectoral, pris en 1804 en application de l’arrêté consulaire de 1803 – pourtant traditionnellement considéré comme la date de naissance des bibliothèques municipales (du moins de celles pour qui nul don des notables, comme à Grenoble, ou nul legs d’un érudit attaché au bien public, comme à Aix-en-Provence, n’avaient devancé le calendrier national).

C’est assurément avec beaucoup de plaisir que l’on lit ce gros ouvrage magnifiquement illustré, publié à l’occasion de l’exposition anniversaire, qui présente d’une part l’histoire de la bibliothèque, d’autre part la richesse de ses collections.

Évidemment étroitement liée à l’histoire de la ville, l’histoire de la Bibliothèque de Metz est scandée par les deux rattachements à l’Allemagne, de 1871 à 1918 au IIe Reich, de 1940 à 1945 au IIIe Reich. Les chapitres historiques soulignent l’influence scientifique et culturelle de ces rattachements : la fin du XIXe siècle voit l’entrée massive d’ouvrages allemands dans les collections – l’on parle alors de la germanisation des fonds – et la bibliothèque est dirigée par un Allemand, puis par un Français contesté car non germanophone (1905), puis par un Allemand contesté car non francophone (1908) ; en 1919, symétriquement, le bibliothécaire fait appel aux dons de livres français pour combler les lacunes des acquisitions ; en 1940, les livres français jugés trop nombreux par les occupants sont retirés des collections (et mis à l’abri au Musée ou quelques-uns, symboliquement, brûlés) ; en 1940, est ouverte une Volksbücherei destinée à « mettre à la disposition des Messins le meilleur de la littérature allemande dans l’optique national-socialiste » ; enfin, « désastre » encore aujourd’hui insurmonté (insurmontable), le 1er septembre 1944, un incendie détruit une des casemates où le fonds ancien avait été mis à l’abri des bombardements.

Au-delà de l’histoire des fonds, c’est toute l’histoire de la bibliothèque qui est marquée par la présence allemande : c’est ainsi dès 1902 qu’a lieu un vif débat sur l’avenir de la bibliothèque : « bibliothèque de savants » ou bibliothèque pour toute la population ? Sous l’influence du modèle allemand, une bibliothèque populaire est ouverte en 1907, à laquelle est adjointe une section pour les enfants dès 1912. Le « choc des cultures », on le voit, n’est pas seulement linguistique mais aussi politique et technique.

Après la guerre, le développement de la bibliothèque est rapide : 1946, premier recrutement d’un(e) bibliothécaire qualifié(e) ; 1948, classement de la bibliothèque ; 1961, ouverture de la première annexe ; 1977, ouverture de la médiathèque Pontiffroy – dont l’implantation et la taille laissent des regrets.

La deuxième partie de l’ouvrage présente les collections à la fois dans leur richesse, et surtout dans leur diversité. Documents anciens, cartes et plans, estampes (dont le magnifique fonds Callot), collections hébraïques, livres de gastronomie, patrimoine jeunesse, fonds littéraires (Verlaine, Rabelais, Koltès), fonds lorrain, livres d’artistes…, la présentation des fonds s’accompagne d’un bref historique de leur constitution.

On ne peut qu’admirer (les illustrations, la mise en page, la pertinence du propos) et regretter que l’histoire des bibliothèques françaises, secteur de recherche encore quasiment en friche, ne puisse pas s’appuyer sur une floraison de monographies d’aussi bonne qualité.