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André Schiffrin à Saint-Quentin-en-Yvelines

Anne-Marie Bertrand

Le 9 juin dernier, le Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’université de Versailles-Saint-Quentin recevait André Schiffrin, auteur de L’Édition sans éditeurs (La Fabrique, 1999), dont il prépare une nouvelle édition.

Présenté par Jean-Yves Mollier, directeur du Centre d’histoire culturelle, comme le fils de « l’initiateur de la Pléiade » et, surtout, comme « un très grand éditeur new-yorkais », André Schiffrin a quitté Pencil Books en 1990 pour protester contre les nouvelles normes financières imposées par son repreneur (chaque livre doit être rentable) et a fondé une nouvelle maison, New Press, entreprise, dit-il, « sans but lucratif et soutenue par des fondations ».

Entamant son intervention par la nouvelle du jour, la démission de Claude Cherki, PDG du Seuil, André Schiffrin y voyait un signe éclatant de la « révolution » qui, depuis quelques mois, transforme l’édition française et qui l’amène de plus en plus à ressembler à l’édition américaine et, « encore pire », à l’édition en Grande-Bretagne : une « concentration très aiguë ». Jadis, les éditeurs indépendants pouvaient équilibrer leurs comptes et continuer à innover, grâce à une économie de péréquation ; aujourd’hui, on attend une rentabilité de chaque titre, même dans les maisons indépendantes, car elles ont accepté d’adopter les méthodes des grands groupes – il cite le Seuil, sous l’influence de son repreneur La Martinière, ou Gallimard, sous l’influence de sa banque. Pourtant, commente-t-il, nulle fatalité à cela : une maison indépendante peut continuer à éditer et à construire un catalogue, comme Minuit (Ndlr : qui ne publie presque plus) ou La Découverte (Ndlr : qui a appartenu à VUP, à Éditis et aujourd’hui à Wendel Investissement – liberté de création d’autant plus remarquable et dont il faut créditer François Gèze).

On ne peut parler de l’édition sans parler des médias, souligne André Schiffrin, car « la presse fait partie du problème dont on parle ». Des problèmes dont on parle, car, à l’écouter, le problème économique se double d’un problème culturel – l’auto-censure et le « politiquement correct » dans ses œuvres. On vit encore, explique-t-il, sur « la mythologie américaine de la presse libre », celle qui révèle les secrets d’État et qui est capable de faire tomber un président des États-Unis (le Watergate). Or, on constate qu’à propos de la guerre en Irak, la presse n’a pas joué ce rôle et que c’est seulement maintenant, au bout de deux ans, qu’elle commence à parler, par exemple, des dissensions internes au gouvernement – le New York Times vient ainsi de faire son autocritique, reconnaissant avoir relayé, sans esprit critique, la propagande gouvernementale. Le même phénomène s’est produit pour l’édition, dont les grandes maisons n’ont publié aucun ouvrage critique – ce silence ne s’expliquant pas pour des raisons financières car les livres contre la guerre d’Irak, comme ceux de Noam Chomsky, se vendent très bien.

Ce silence s’explique par l’hyper-concentration, dans l’édition (aux États-Unis, cinq grands groupes contrôlent 80 % de la production) comme dans les médias. Berlusconi, Murdoch, Dassault, Lagardère : André Schiffrin dresse la liste de quelques-uns des acteurs majeurs du secteur en Europe – dont les Français, souligne-t-il, ont comme particularité de n’avoir qu’un seul client : le gouvernement. Hachette (Lagardère) a racheté VUP avec l’accord, voire à l’instigation, du gouvernement. Il y a eu très peu de protestations, remarque encore André Schiffrin : « C’est Bruxelles qui a protégé l’exception culturelle française – sans quoi, on aurait aujourd’hui une maison qui publie 70 % des titres. » En France, conclut-il avec tristesse, la plupart des pires évolutions annoncées dans L’Édition sans éditeurs se sont produites : ce n’était pas inévitable. Les libéraux ont permis à ces évolutions d’arriver.

Le débat qui suivit donna l’occasion à Jean-Yves Mollier de revenir sur le rachat d’Éditis par Wendel Investissement : il y avait trois scénarios, explique-t-il, le rachat par Wendel, dirigé par le président du Medef, « dont rien ne laissait augurer l’amour du livre qu’il manifeste aujourd’hui », le rachat par Média Participations proche de l’Opus Dei, ou par Gallimard, « la moins mauvaise solution ». On peut penser que Lagardère, qui a choisi l’acheteur, « a choisi le plus mauvais concurrent », celui qu’il sera le plus facile de dominer.

Quant à Sonia Combe (BDIC), elle souligna le « rapport incestueux des médias et de l’édition » et regretta que des intellectuels, notamment dans Le Monde ou à France Culture, prêtent la main à cette mascarade – André Schiffrin : « Avant, on renvoyait les ascenseurs, aujourd’hui les ascenseurs appartiennent au même groupe. » Jean-Yves Mollier, à son tour, dénonçait des « intellectuels autorisés », seuls invités dans les médias, et André Schiffrin « des personnages qu’on ne questionne plus » – citant, parmi d’autres, Bernard-Henry Lévy, dont l’ouvrage sur le meurtre de Daniel Pearl (Qui a tué Daniel Pearl ?, Grasset, 2003) a fait l’objet dans la New York Review of Books d’un « article dévastateur », mais que personne n’a critiqué en France. « Pas facile de trouver des contre-pouvoirs », conclut Jean-Yves Mollier.