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Créer un paradis public

Jean-François Jacques

À l’occasion de la présidence néerlandaise du Conseil de l’Europe, le ministère néerlandais de l’Éducation, de la Culture et de la Science, en collaboration avec l’Association néerlandaise des bibliothèques publiques, a organisé les 18 et 19 mars 2004 à La Haye une conférence sur le thème du rôle et de l’architecture des bibliothèques publiques. L’ambition était grande, puisqu’il ne s’agissait pas moins que de « Créer un paradis public » !

La finalité concrète de la conférence était de produire un texte, avalisé par des professionnels et des représentants des ministères d’une trentaine de pays, qui puisse ensuite constituer des « Recommandations » du Conseil de l’Europe à ses États membres. Mais elle a aussi donné à ses participants l’occasion d’une réflexion collective, illustrée de divers exemples, sur les nécessaires évolutions des bibliothèques dans des sociétés en pleine mutation.

Un même constat est, semble-t-il, fait dans tous les pays : face à la multiplication des sollicitations des publics par l’univers marchand, autant que de leurs besoins dans les domaines de la connaissance, de la formation, de l’éducation tout au long de la vie et des loisirs, les bibliothèques doivent multiplier les réponses et proposer une diversification toujours plus vaste des services offerts, dans un cadre architectural toujours plus attrayant.

Un salon en ville plutôt qu’un temple

L’écrivain néerlandais Michaël Zeeman a introduit la conférence par une réflexion littéraire, citant notamment, après Milton, Musil dont il retient la très belle expression « voir la lumière à travers les livres ». Il a évoqué les risques de la trop grande profusion, « la révulsion de l’abondance », et le rôle socialement globalisant de la bibliothèque face à la paradoxale inaccessibilité de l’information.

Ken Worpole, spécialiste anglais des services publics culturels et de leur architecture, a ensuite souligné l’importance de cette discipline : le paradis doit être architecturé, « designé ». Comme tout « paradis », la bibliothèque doit être ouverte à tous : ce qui, en Grande-Bretagne, implique aussitôt leur rôle communautaire. La réfléchir, c’est d’abord parler « people », puis espace, programmes d’activités, partenaires enfin. L’architecture doit réinventer la bibliothèque, pour la rendre attirante : s’éloigner du temple de la connaissance (exemple : la BnF et son « cloître »…) pour en faire un « salon en ville », un « magasin d’idées », clé de la confiance à donner aux populations mobiles. Et Ken Worpole de proposer dix règles aux architectes qui ont tendance à bâtir pour les autres architectes. On retrouve ce « cercle vertueux de la bibliothèque » en forme de décalogue sur son site 1.

Au cours d’une « table ronde » réunissant des collègues autrichien, irlandais, norvégien, estonien et néerlandais, fut abordée la difficile question de la place réciproque du bibliothécaire, de l’architecte, des tutelles politiques et de l’utilisateur dans la conception architecturale des équipements. À La Haye par exemple, le bibliothécaire voulait du fonctionnel, l’architecte Herbert Meier voulait un geste architectural, la ville voulait réanimer le centre ville… et l’utilisateur veut un « salon » et non « une église où l’on travaille ». Bibliothécaire et architecte doivent en commun être des « faciliteurs » d’une pluralité de besoins et d’usages qui ne relèvent pas tous des mêmes outils.

Jadranka Slobodanaç, de la Bibliothèque nationale croate, a expliqué comment le bibliothécaire de Rijeka a obtenu les crédits nécessaires à la reconstruction de la bibliothèque de cette ville, malgré les urgences de l’après-guerre : en montrant de quoi la bibliothèque est capable avant d’avoir de l’argent, et en mettant en avant de manière très politique un programme intitulé « Guérir les blessures », inspiré des principes de la commission sud-africaine « Justice et vérité ».

Le paradis des bibliothèques est-il aux Pays-Bas ?

Henk Middelveld gère dans la région d’Overijssel un réseau de bibliothèques, équivalent à une BDP (bibliothèque départementale de prêt). Mais il est en même temps responsable d’une société de services aux bibliothèques au statut semi-privé, qui mène une activité de conseil, spécialisée dans l’organisation des réseaux et la rénovation des services. Il développa pour l’assemblée la très intéressante notion de « Kulturhus », importée de Suède. On pourrait traduire l’expression par « maison de la culture », si la connotation n’était trop forte. Il s’agit en fait d’opérer le rapprochement sous un même toit – ou dans un même ensemble architectural – de toutes sortes de services culturels ou sociaux coopérants entre eux : bibliothèque, théâtre, cinéma, radio locale, musées, services éducatifs, services aux populations immigrées (50 % des enfants scolarisés aux Pays-Bas sont d’origine étrangère…).

L’écrivain d’origine indienne Ashok Bhalotra a rappelé les bibliothécaires au sens commun. Fils d’une militante féministe indienne, il se plaignit un jour auprès d’elle de l’absence totale de livres dans les maisons de ses copains d’école. Elle lui fit cette réponse : « Il faut agir plutôt que de se plaindre. » Et lui de sortir tous les livres de la maison sur le trottoir, et d’en organiser le prêt ! Il n’avait pas dix ans, et cette bibliothèque fonctionne encore ! Souscririons-nous à ce règlement : « Il est permis de voler, à condition de ramener ce que l’on a volé la dernière fois » ? Pour lui, comme pour ses collègues anglais et finlandais, le bon sens serait aussi, en vrac : de communiquer avec les usagers dans leur langage ; de mettre au centre ville uniquement le « front office » des bibliothèques – l’espace est cher, il faut le consacrer entièrement au public ; de ne pas oublier ce principe : la société est hétérogène, elle est faite de ceux qui « ont » et de ceux qui « n’ont pas », ou des « rapides » et des « lents » : la bibliothèque est faite pour ces derniers.

La bibliothèque « paradis public » est-elle néerlandaise ? Les visites des bibliothèques d’Amstelveen, d’Huizen et d’Appeldoorn ont permis d’avoir un aperçu très vivant de cette tendance, notamment en compagnie d’une jeune architecte, Aat Vos, qui s’est fait une spécialité de construire et d’aménager avec le moins d’argent possible.

L’exemple de la bibliothèque de Huizen est très convaincant. Une ville nouvelle – cité-dortoir d’Amsterdam – s’est développée autour d’un petit port de pêche sur l’Ijselmeer. Petite population conservatrice d’un côté, dynamisme des nouveaux habitants d’un autre : c’est à l’ensemble constitué par la bibliothèque, une salle de spectacle, une radio locale de faire le lien. Utilisant des mobiliers de stockage d’une belle qualité visuelle, beaucoup d’astuces de marquage de l’espace sans cloisonnement (cloisons à mi-hauteur formant mobilier, comptoirs de présentation issus de meubles utilisés dans les aménagements de commerce) des sols industriels et une grande économie de gros œuvre, Aat Vos a produit un équipement vivant, confortable et ergonomique, manifestement très apprécié. Il sait en tout cas « transformer la créativité de la bibliothèque en élément de communication ». Il faut, dit-il, qu’une bibliothèque soit unique : ce qui est unique fait vendre ! Il a voulu un espace « amusant et inspiré », entièrement gris et rouge, baigné d’une abondante lumière.

Dix propositions

Une longue visite de la rénovation de la bibliothèque de Rotterdam, commentée à la fois par son directeur, Frans Meijer, et l’architecte, nous donnera d’ailleurs l’occasion de voir, dans un équipement autrement plus vaste, ces principes à l’œuvre d’excellente manière : pragmatisme du bibliothécaire, humilité de l’architecte, volontarisme de la ville. Frans Meijer a fait, comme Ken Worpole le conseille, dix propositions à son équipe et à l’architecte :

– une organisation qui anticipe le futur (les meubles sont sur roulettes…) ;

– une bibliothèque où l’on se sente à l’aise : « a place to be », un lieu où être, où rencontrer, où apprendre ;

– une bibliothèque au cœur de la ville : le marché aux fleurs a même tendance à l’envahir, ne serait-ce que visuellement ;

– un portail pour le e-learning ;

– une bibliothèque aux collections réduites de 40 % : « less is more » ;

– une bibliothèque digitale : « from collection to connection » ;

– une bibliothèque qui soit un lieu de surprise, de découverte, d’attractions, de tentations, d’associations (ce samedi-là, on y vendait du vin et du camembert au lait cru devant une deux-chevaux garée dans le hall : c’était une semaine française dans tous les Pays-Bas, manifestation intitulée « Gare du Nord ») ;

– une bibliothèque interactive ;

– une bibliothèque incluse dans un réseau, avec les universités notamment ;

« The future is now » : le futur, c’est maintenant !

Je ne doute pas que cette bibliothèque ne devienne un exemple incontournable de la post-modernité de nos équipements, truffé de solutions élégantes, ingénieuses, humoristiques et confortables !

Il est revenu à Marian Kören de conclure ce colloque et de présenter le projet de « recommandations » que le Conseil de l’Europe doit adopter. Si l’on peut distinguer trois stades dans l’évolution des bibliothèques – du stockage quantitatif aux services étendus, culturels, éducatifs et sociaux –, elle n’en conclut pas moins que « le paradis est en nous-mêmes ».

Ce texte 2, à mon avis, laisse à désirer par l’absence de quelques notions, dont le rôle de la bibliothèque dans le domaine des loisirs, ou bien l’adaptation de la notion de « gouvernement » à notre décentralisation.