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Manuscrits littéraires du XXe siècle

Conservation, valorisation, interprétation, édition

Jocelyne Hubert

L’IUT Michel de Montaigne de Bordeaux organise depuis onze ans, au mois d’avril, une journée professionnelle intitulée « Profession bibliothécaire » sous la direction de Jean-Pierre Vosgin et de Marie Dinclaux, respectivement responsables du pôle Métiers du livre et de la filière Bibliothèques-médiathèques. C’est l’occasion, à partir d’un thème différent tous les ans, de réfléchir aux évolutions des pratiques professionnelles. Cette journée, qui réunit des professionnels des bibliothèques, des universitaires, des chercheurs, des étudiants, est originale par son mode d’organisation qui associe très étroitement les étudiants de la filière Bibliothèques-médiathèques à son déroulement 1. Il s’agit par conséquent d’une journée d’étude mais aussi d’une « journée-école ». Elle représente enfin un temps fort de la formation continue et initiale pour l’ensemble des professionnels des métiers du livre en Aquitaine.

Le thème du colloque du 8 avril 2004 fut consacré aux « Manuscrits littéraires du XXe siècle : conservation, valorisation, interprétation, édition ». Martine Sagaert, professeur de littérature du XXe siècle à l’université Michel de Montaigne, coordonnait cette journée. Son intention était de nous conduire à nous demander : « D’où vient le livre ? » car, souvent, on ne connaît de l’œuvre que sa forme imprimée et on ne sait rien des phases intermédiaires antérieures. L’enjeu de cette journée de sensibilisation était d’interroger les manuscrits d’écrivains selon trois angles d’approche : archivistique, codicologique, génétique.

Le colloque s’est tenu à la bibliothèque de Bordeaux. C’est une bibliothèque emblématique en ce qui concerne les manuscrits d’écrivains, avec la présence notamment dans ses fonds patrimoniaux du manuscrit de Génitrix de François Mauriac.

La conservation et la valorisation

La première réflexion, sur la conservation et la valorisation, fut introduite par Hélène de Bellaigue (Bibliothèque municipale de Bordeaux). Elle nous présenta le département Patrimoine qu’elle dirige et l’exposition Génération perdue et génération de la Seconde Guerre mondiale constituée de manuscrits et d’œuvres originales. Dès lors, nous tenions le fil conducteur de la journée : nous ne pouvons séparer les archives personnelles de l’auteur de son œuvre elle-même, elles sont complémentaires et nous montrent le parcours de l’écrivain.

Les communications suivantes établirent une typologie des différentes institutions qui conservent des manuscrits d’écrivains contemporains.

Cependant, il apparaît que, pour ce type de document récent, le lien entre modernité et patrimoine n’apparaît pas toujours de manière explicite. Les institutions ont parfois un temps de retard dans ce domaine. Aujourd’hui, elles manifestent un intérêt croissant pour ce type de fonds. Ce succès entraîne une prise de conscience de la profession sur les choix à faire en matière de cohérence des collections, de conservation et de valorisation.

Marie-Odile Germain (département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France) s’est employée à sensibiliser l’auditoire à cet aspect, à travers une présentation des manuscrits contemporains à la BnF. Cette intervention fut complétée par celle d’Albert Dichy de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (Imec). Il retraça l’aventure archivistique de l’Imec qui est différente et complémentaire des institutions comparables, telles que la BnF ou la Bibliothèque Jacques Doucet – la spécificité de l’Imec étant de recueillir les dépôts et de constituer les fonds autour d’une personne et ainsi d’éviter l’éclatement en secteurs.

Agnès Vatican (Archives municipales de Bordeaux) souligna la présence de manuscrits littéraires dans les dépôts d’archives. C’est une chose encore assez méconnue du public et assez peu valorisée, constituant pourtant un des gisements non négligeables pour la période contemporaine.

Bernard Noël (Agence régionale pour l’écrit et le livre en Aquitaine) présenta le projet de banque numérique du savoir aquitain. Il s’agit de numériser les documents patrimoniaux en général et des manuscrits en particulier pour les mettre à la disposition du public. À travers ces différentes communications, il apparaît que la valorisation, qui se limitait autrefois aux expositions, s’oriente aujourd’hui vers la numérisation.

La codicologie et la genèse

L’aspect interprétation fut abordé par Claire Bustarret de l’Institut des textes et manuscrits modernes (Item) à travers l’analyse matérielle des documents. Elle plongea dans la matérialité de l’écriture et proposa une approche codicologique des manuscrits en tant qu’objets matériels. Avec la description de la diversité des instruments d’écriture (couleurs, encres, crayons…), l’étude du contexte d’utilisation des supports (machine, feuillets…) et enfin, une analyse des façons de les utiliser, c’est une véritable enquête qui est menée. Des indices entraînent des déductions qui permettent de reconstituer une chronologie dans l’histoire de l’élaboration d’une œuvre, une reconstitution de ses différentes étapes.

Ensuite, Martine Sagaert nous invita à découvrir ce que représente un chantier génétique, à travers la découverte de la genèse d’une œuvre, celle de Christiane Rochefort. Quelles sont les phases antérieures, les éléments périphériques qui contribuent à la construction de l’œuvre ? Ce sont les notes, la correspondance, les archives privées. C’est un jeu de piste, une chasse au trésor qui rassemble les pièces du puzzle à l’origine de l’œuvre avant sa forme imprimée.

Catherine Viollet travaille avec l’équipe Genèse et autobiographie de l’Item sur Ma vie revue et corrigée par l’auteur de Christiane Rochefort. Que peut apporter le fait d’élucider la genèse d’une œuvre ? Réponse : connaître des aspects imprévus de la personnalité de l’auteur. Elle montra comment l’attitude iconoclaste de l’auteur vis-à-vis de son autobiographie conventionnelle, jugée trop banale, permet de mieux appréhender finalement ses véritables lignes biographiques.

L’édition

Deux publications dans le domaine ont été plus particulièrement présentées. Philippe Lejeune (Université de Paris-Nord), spécialiste des écritures du soi, et Catherine Bogaert (Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique) présentèrent l’ouvrage qu’ils ont conçu et réalisé ensemble Un journal à soi, histoire d’une pratique, publié aux éditions Textuel en 2003. Il s’agit de manuscrits collectés, manuscrits d’auteurs prestigieux et manuscrits d’auteurs plus modestes, dans lesquels se retrouvent émotion, sensibilité, humanité…

Pour terminer, Alain Goulet (Université de Caen) proposa une visite guidée du cédérom de l’édition génétique des Caves du Vatican d’André Gide, coédité par l’Université de Sheffield et Gallimard en 2001. C’est la démonstration d’un outil permettant de suivre l’élaboration de l’écriture, un outil grâce auquel on voit comment est organisée l’écriture à partir de brouillons, de notes qui proposent autant de liens, autant d’entrées possibles. Il n’y a pas de parcours obligé, ce document génétique s’adresse aussi bien aux chercheurs qu’aux curieux et aux amateurs.

Il faut souligner que, tout au long de la journée, les différents intervenants illustrèrent leurs communications à l’aide d’une iconographie abondante et remarquable.

En conclusion, ce cheminement nous invite à un mode de lecture autre, actif ou interactif où l’œuvre est un patchwork, elle devient polyphonique, elle induit un dialogue entre l’auteur et le lecteur.

À l’issue de la journée, l’objectif premier était atteint : initier chacun à considérer « la fabrique de l’œuvre » dans son ensemble, c’est-à-dire à ne plus dissocier « l’écrit et l’écriture ».

  1.  (retour)↑  La publication des actes donne lieu tous les ans à un travail de production éditoriale avec le groupe des étudiants d’année spéciale du DUT. Ces ouvrages sont diffusés par les Presses universitaires de Bordeaux dans la collection « Lecteurs, bibliothèques, usages nouveaux ».