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Les bibliothèques de recherche en Pologne

Henryk Hollender

D’où viennent les contacts entre bibliothèques ? Rappelons une anecdote qui illustre combien les bibliothécaires eux-mêmes ne respectent pas les principes qu’ils enseignent en matière de recherche d’information. La Pologne était l’invitée d’honneur de la Foire du livre de Francfort en 2000. Il incombait au pays « invité » de présenter ses bibliothèques. Les organisateurs souhaitaient une présentation collective sur un stand unique, gracieusement prêté à cet effet.

Une des grandes bibliothèques de recherche de Francfort fut chargée de prendre contact avec les bibliothèques polonaises. On aurait pu penser que la personne responsable de cette entreprise se serait documentée, aurait consulté des ouvrages spécialisés, recherché des adresses ou, en dernier recours, serait allée taper sur le premier moteur de recherche venu les mots « national library warsaw ». Mais pas du tout. Le collègue téléphona à son agence d’abonnements. Celle-ci confirma qu’elle avait bien des clients en Pologne, qui achetaient de nombreuses revues scientifiques par son intermédiaire (à partir de 1989, après les années de disette communiste, l’une des priorités du gouvernement était de renouer avec la littérature scientifique mondiale). Les e-mails se mirent en marche et la Bibliothèque nationale de Varsovie prit l’initiative de l’opération. Les bibliothèques polonaises de recherche se présentèrent à la Buchmesse de Francfort « dans toute leur splendeur », on réalisa une grande exposition illustrant l’activité de huit bibliothèques de taille et de type différents ayant bénéficié de projets architecturaux importants ces dernières années.

Histoire des bibliothèques polonaises

Cette petite histoire nous parle des bibliothèques allemandes mais aussi des bibliothèques polonaises. Nous ne sommes pas connus dans le monde comme le sont les bibliothèques des pays nordiques. Nous avons noué relativement peu de contacts, y compris avec des pays européens comme la France et l’Allemagne qui, depuis des siècles, sont pour nous source d’influence, d’inspiration et de publications. L’Allemagne bien sûr (82,5 millions d’habitants) est un pays plus grand que la Pologne (39 millions d’habitants) et une bibliothèque de recherche sérieuse de Francfort n’a pas besoin d’avoir de « correspondant polonais ».

Il est vrai aussi que la bibliothéconomie polonaise mène sa propre vie, riche par ailleurs 1. Sur quelque 10 000 bibliothèques, 1 200 sont des bibliothèques de recherche ; sur 137 millions de documents, 70,6 millions 2 appartiennent à des fonds scientifiques. Depuis plus de deux cents ans, les cours se font en polonais et les ouvrages scientifiques se publient également en polonais.

Malgré des problèmes financiers et organisationnels considérables, le potentiel du pays est tel qu’il lui permet de trouver des solutions à son échelle. La Pologne est, par ailleurs, un pays où les traditions historiques ont en quelque sorte toujours œuvré en faveur des bibliothèques. Elle a produit un patrimoine littéraire précieux, de dimension modeste, décrit dans une bibliographie nationale 2. Cette œuvre en plusieurs tomes, connue sous le nom de son initiateur et créateur « Estreicher 3 », et qui attend toujours d’être poursuivie et publiée sous forme électronique, est une excellente introduction à l’étude de la culture polonaise, et les discussions sur ses qualités et ses défauts ont nourri le débat méthodologique de plusieurs générations de bibliographes. Elle a permis un développement important de bibliographies systématiques, rétrospectives et courantes – et plus particulièrement de bibliographies spécialisées (historique, littéraire et médicale) –, ainsi que de deux bibliographies publiées uniquement sous forme électronique – Baztech 4 (pour les périodiques techniques) et Polish Scientific Journal Contents 5 (pour les périodiques traitant de biologie et d’agriculture plus particulièrement).

Le réseau des bibliothèques polonaises

L’histoire pèse de tout son poids sur les bibliothèques polonaises et leur donne en même temps de l’impulsion. La monarchie héréditaire n’existait pas dans l’ancienne Pologne ; par conséquent, il n’y a pas eu de bibliothèque royale qui se soit enrichie au fil des siècles et qui ait fini par être léguée à la nation. Les collections des monarques ont toujours été impitoyablement dispersées. Par contre, depuis le milieu du XVIIIe siècle, les magnats, les associations et l’État (après 1918) se sont efforcés de créer de grandes collections pour témoigner du passé du pays, organiser sa mémoire et fournir les sources documentaires nécessaires à la recherche.

Avant la création de la Bibliothèque nationale (1928), parmi les bibliothèques ayant rempli des fonctions similaires, on peut citer la bibliothèque Jagellonne à Cracovie, liée à la plus vieille université du territoire polonais (1364), la bibliothèque de l’Institut national Ossoliński (Lwów, 1817, partiellement transférée à Wrocław après la Seconde Guerre mondiale), la bibliothèque Raczyński (Poznań, 1829), la bibliothèque du Majorat des Krasiński (Varsovie, 1844), ainsi que la bibliothèque publique de Varsovie (1907) 6.

Il convient aussi de signaler l’existence de bibliothèques municipales et régionales importantes, aujourd’hui sous tutelle des collectivités territoriales, mais inscrites sur la liste des bibliothèques de recherche du ministère de la Culture. Cela ne leur apporte aucun avantage si ce n’est l’augmentation de leur prestige. Plusieurs d’entre elles – par exemple celles de Katowice, Lublin, Łódź, Szczecin – ont aussi une longue histoire. Certaines reçoivent le dépôt légal (englobant toute la production de livres et de périodiques du pays), s’enorgueillissent de posséder des fonds spéciaux très riches et sont prises d’assaut par les étudiants.

Une autre bibliothèque qui assure une mission nationale est la bibliothèque de l’Université de Varsovie (1817), ensemble étonnant de collections provenant de bibliothèques d’aristocrates et de fonds anciens confisqués aux couvents catholiques à l’époque où le tsar de Russie était roi de Pologne – et qu’on continua à développer avec beaucoup de soin dans l’entre-deux-guerres – et de Russica, « la plus grande collection de livres russes en dehors de la Russie » comme on a coutume de le souligner en Pologne mais qui, en fait, est similaire à celle d’Åbo/Turku, née dans les mêmes circonstances historiques, et qui se trouve maintenant dans les collections de la Bibliothèque universitaire d’Helsinki.

Les bibliothèques actuelles des églises et des couvents avec leurs innombrables fonds spéciaux font également partie du réseau des bibliothèques de recherche et cela d’autant plus qu’on peut désormais y accéder grâce aux nouvelles technologies. La Fédération des bibliothèques des églises – Fides – joue un grand rôle dans le monde des bibliothèques ; elle édite aussi son propre catalogue général 7.

Les bibliothèques de recherche

Les « bibliothèques de recherche » constituent un groupe spécifique mais faiblement défini en Pologne. Le mot « nauka » (science) jouit encore d’un reste de prestige, typique pour un pays dont le pilier a traditionnellement été – en l’absence de classe moyenne – l’intelligentsia, c’est-à-dire des personnes ayant fait des études, exerçant des métiers intellectuels, désirant prendre en charge le sort du pays et vénérant la science. Le terme polonais qui désigne la science est plus proche, d’un point de vue sémantique, du mot allemand Wissenschaft que du mot français science, il signifie aussi apprendre.

On entend habituellement par bibliothèque de recherche toute bibliothèque qui consacre son fonds aux livres « sérieux » par opposition aux livres de « loisir ». Les bibliothèques de recherche types sont celles des grandes écoles, des universités et des facultés ; elles constituent un ensemble hétérogène car, en milieu universitaire, il y a aussi bien des grandes bibliothèques que des petites, et leurs collections vont de moins de 300 000 volumes à trois millions.

Les nouvelles bibliothèques des grandes écoles privées, créées récemment – certaines écoles, malgré la législation en vigueur, n’en ont pas créé –, sont encore plus petites. On note pourtant des réussites parmi ces dernières. Ainsi la bibliothèque de l’École supérieure des sciences humaines de Pułtusk avec un bâtiment neuf qui lui est entièrement dédié : ses collections ne sont pas encore très importantes (100 000 volumes) et son catalogue n’est pas disponible pour l’instant sur Internet – il le sera sous peu –, mais elle a une salle de lecture remplie d’ordinateurs.

Les bibliothèques spécialisées ont aussi un statut de bibliothèques de recherche qu’elles protègent farouchement : la Bibliothèque centrale des transports (sa dénomination complète est significative – Centre ministériel d’information scientifique, économique et technique), ou la Bibliothèque centrale des statistiques du Bureau général des statistiques, dépendant toutes les deux de services centraux ou ministériels.

D’autres bibliothèques de ce type témoignent de l’ancienne organisation scientifique du pays : la Bibliothèque générale de médecine, moins bonne de l’avis général que les bibliothèques des facultés de médecine, la Bibliothèque centrale d’agriculture qui déplore un budget plus faible que celui des bibliothèques des facultés d’agriculture. L’idée de créer des bibliothèques « centrales » selon les disciplines scientifiques a été abandonnée pendant la période de crise des années 1980, sinon la Bibliothèque universitaire de Varsovie se serait appelée Bibliothèque centrale des sciences sociales (marxisme-léninisme compris, bien sûr, et ô combien !), et la Bibliothèque générale de l’École polytechnique de Varsovie aurait été la Bibliothèque centrale des sciences et techniques.

Il convient de citer encore la Bibliothèque de la Diète, qui répond aux besoins du Parlement polonais et qui possède un fonds documentaire riche dans le domaine des sciences juridiques et politiques. Elle n’est toutefois pas ouverte à tous, contrairement aux autres bibliothèques de recherche, ce qui limite son importance et son audience.

Les bibliothèques de l’Académie des sciences

Une partie des bibliothèques de recherche appartient au réseau de l’Académie polonaise des sciences (Polska Akademia Nauk, PAN), institution qui regroupe à la fois les communautés de savants et les instituts de recherche. Les collections des bibliothèques de la PAN servent à la recherche en sciences naturelles et en sciences humaines et sociales ; deux d’entre elles (à Cracovie et à Gdańsk) se sont constituées à partir de fonds historiques.

La particularité de ces bibliothèques est une grande disparité quant à l’importance et à la qualité de leurs fonds, mais aussi quant à la volonté ou non de coopérer avec les autres bibliothèques. À Varsovie, elles se sont associées pour réaliser leur informatisation ; à Poznań et Gdańsk, ces associations comprennent aussi quelques bibliothèques de grandes écoles, et cette volonté de sortir de « son » ministère est si rare en Pologne, qu’elle mérite d’être soulignée (l’Académie polonaise des sciences ne dépend pas du ministère de la Recherche et de l’Informatisation).

Habituellement, une bibliothèque de la PAN dessert un petit groupe de chercheurs, mais certaines d’entre elles ont une audience plus large, comme la Bibliothèque de l’Institut de mathématiques qui, il y a peu de temps encore, était un lieu de pèlerinage pour tous les mathématiciens des pays voisins, et la Bibliothèque centrale de géographie et de protection de l’environnement de l’Institut de géographie et de l’aménagement du territoire, toutes deux piliers du regroupement des bibliothèques de la PAN. D’autres dépérissent comme la bibliothèque polonaise de l’Académie des sciences de Varsovie, spécialisée en épistémologie : elle était en fait la bibliothèque centrale de la PAN et va bientôt fermer.

Certaines petites bibliothèques de recherche ont gagné leurs galons, d’autres pas. Pour les bibliothécaires polonais, la Bibliothèque de Cieszyn qui, il y a quelques années, a pris son essor à partir d’une simple bibliothèque municipale locale, constitue un exemple à suivre. Cieszyn, ville de quarante mille habitants située à la frontière de la République tchèque, se flatte de posséder des collections historiques reflétant la richesse culturelle de cette région multiethnique et plurireligieuse. La ville lui a proposé de nouveaux locaux et, même si ses besoins sont loin d’être tous comblés, elle a déployé un tel esprit d’initiative et a cherché à présenter ses collections de façon tellement inventive qu’elle a réussi, plusieurs fois de suite, à obtenir des subventions de l’État, de sponsors privés et surtout de la Fondation pour la collaboration franco-allemande. Une de ses dernières entreprises est le lancement de la Bibliothèque virtuelle de Cieszyn 8, qui donne accès gratuitement et en version intégrale à quelques dizaines de livres anciens imprimés dans cette ville ainsi qu’aux catalogues anciens et à d’autres outils de recherche.

Les bibliothèques universitaires

Comme nous l’avons déjà souligné, les bibliothèques universitaires sont un exemple pour les bibliothèques de recherche, surtout les plus grandes et les plus anciennes, comme la bibliothèque Jagellonne à Cracovie.

Elles possèdent plus de 75 % des collections de l’ensemble des bibliothèques de recherche (dont 84 % de fonds spéciaux) ; elles desservent 80 % des lecteurs fréquentant les bibliothèques de recherche, lecteurs particulièrement actifs puisqu’ils réalisent 85 % de la totalité des emprunts 9. Leur public est avant tout composé d’étudiants, dont le nombre atteint deux millions en Pologne. Il leur faut toutefois également répondre aux besoins des élèves des dernières classes des lycées et à ceux des étudiants des écoles privées.

Nous abordons ici une question cruciale : les bibliothèques des universités et des grandes écoles touchent relativement peu le public des chercheurs, qui accède aux informations scientifiques par des canaux plus informels. Même si les grandes bibliothèques portent une attention particulière au public enseignant, aux professeurs – car elles en tirent fierté –, les chercheurs en Pologne préfèrent en règle générale des structures plus petites, où ils ne sont pas soumis à un règlement et où ils ne sont à aucun moment privés de l’aide du bibliothécaire 10.

Alors qu’elles se veulent bibliothèques de recherche et qu’elles sont les bibliothèques polonaises les plus innovantes, les plus actives, qu’elles œuvrent pour le développement de l’information scientifique, les bibliothèques universitaires accueillent de facto un public étudiant et assurent leur financement par des moyens destinés à l’enseignement. De plus en plus souvent, elles doivent se financer elles-mêmes en cherchant des sponsors, en louant leurs locaux ou en vendant des services dont la gratuité n’est pas garantie par la loi.

Avec les subventions destinées à la recherche scientifique – transmises aux facultés et non directement aux bibliothèques –, elles achètent des périodiques étrangers et s’abonnent à des bases de données internationales. Les écoles supérieures sont obligées de se soumettre à un processus compliqué pour obtenir un partage équitable des moyens afin d’assurer l’accroissement de leurs collections et de leurs bases de données. Des actions telles que le catalogage des fonds spéciaux ou la conversion rétrospective ne sont tout simplement pas prévues par l’État polonais. Cette situation est source de mécontentement et donne lieu à des interventions diverses, comme celles de la Conférence des directeurs de bibliothèque des écoles supérieures 11. Interventions qui, jusque-là, sont restées sans suite.

Les documents électroniques

Il est communément admis, par les bibliothécaires qui dépendent des collectivités locales ou des écoles, que les bibliothécaires œuvrant auprès des bibliothèques de recherche ont de loin la meilleure situation. Il est vrai que les professionnels de ces bibliothèques ont gardé un fort sentiment de particularisme et même de supériorité par rapport à leurs collègues des bibliothèques municipales ou régionales. Il est vrai aussi que, depuis le début des années 1990, ce sont ces bibliothèques – ainsi que toute la communauté universitaire – qui ont su le mieux renforcer les liens, jamais complètement rompus, avec le monde occidental.

Bon nombre de bibliothèques de recherche en Pologne se sont inspirées du mode de fonctionnement des bibliothèques américaines ou d’Europe occidentale et rendent les mêmes services. Elles sont toutes largement informatisées (aucun catalogue, cependant, n’est disponible sur Internet dans sa totalité) et proposent un bon nombre de documents électroniques. Certaines d’entre elles ont commencé la numérisation de leurs collections, ralentie toutefois par l’absence de moyens financiers suffisants. Ces bibliothèques, regroupées en réseau, donnent accès à de nombreuses bases de données – bibliographies, œuvres en texte intégral ou résumés – comme EIFL (Ebsco), ABI Global ou Economist Intelligence Unit.

Pour certaines bases importantes, les licences d’accès ont été négociées globalement, pour l’ensemble du pays, par le Centre interdisciplinaire de simulation mathématique et numérique de l’Université de Varsovie (Interdyscyplinarne Centrum Modelowania Matematycznego i Komputerowego UW, ICM). C’est par l’intermédiaire de l’ICM que les bibliothèques ont accès à des bases factuelles telles que Beilstein, et à des périodiques en version intégrale proposés par Elsevier (ScienceDirect), Kluwer et Springer (SpringerLink), ainsi qu’à Ovid Biomedical Collection (avec Medline) et Inspec 12.

Le Centre a fait le choix d’archiver les bases sur des serveurs. Ce qui permet, dans le cas d’une suspension de contrat, de garder le produit et de continuer à l’utiliser en Pologne. Ce projet est connu sous le nom de « Bibliothèque virtuelle de la Science » (Biblioteka Wirtualna Nauki, BWN) 13 et l’ICM a obtenu, pour le développer, un financement spécifique du ministère de la Recherche et de l’Informatisation.

Dès à présent, la BWN est propriétaire des documents numérisés, dont la plus grande part est constituée d’anciens périodiques de mathématiques édités en Pologne dans les langues communément utilisées lors des congrès internationaux, ainsi que des revues courantes de mathématiques et de sciences naturelles. Il est prévu d’étendre la BWN aux revues de sciences humaines et sociales ainsi qu’aux sources historiques numérisées. Ce n’est pas la seule initiative de ce type : la Bibliothèque numérique de Grande Pologne 14, qui dépend de la Fondation des bibliothèques de Poznań, se prépare aussi à une large diffusion de textes numérisés en version intégrale.

Les bâtiments

Les bibliothèques universitaires se glorifient de leurs horaires d’ouverture larges et pratiques 15. Nombreuses aussi sont celles qui ont pu se développer ces dernières années : par exemple, parmi les plus grandes, la bibliothèque de l’Université de Varsovie, qui a emménagé dans un nouveau bâtiment en 1999 (projet des architectes Marek Budzyński et Zbigniew Badowski) et la bibliothèque Jagellonne de Cracovie, qui a ouvert, en 2001, une nouvelle annexe destinée à l’accueil du public et aux services liés à cette mission (projet de l’architecte Leopold Loegler).

Dernièrement, l’École polytechnique Sainte-Croix de Kielce et sa bibliothèque ont déménagé dans un nouveau bâtiment ; la construction de la Bibliothèque universitaire de Wrocław se poursuit, ainsi que l’extension de celle de Łódź. Dans plusieurs bibliothèques universitaires, l’extension des locaux a permis d’offrir un accès direct aux collections, comme par exemple à la Bibliothèque centrale de l’École polytechnique de Varsovie.

Le bâtiment qui suscite le plus de curiosité est celui de la Bibliothèque universitaire de Varsovie 16. Il est prévu d’y mettre un million de volumes en accès direct ; pour l’instant, seul un quart est disponible en accès direct, mais cela représente malgré tout le meilleur résultat en Pologne. Les livres sont classés selon la classification de la Bibliothèque du Congrès ; la signalétique, organisée autour de huit grandes disciplines, permet aux usagers de s’orienter seuls. L’élégant bâtiment de la BUW, qui rappelle l’architecture industrielle et que beaucoup d’usagers comparent au Centre Georges Pompidou à Paris, jouit d’une grande renommée avec ses jardins sur les toits et attire de nombreux visiteurs. Une grande liberté est laissée aux lecteurs, qui peuvent s’installer où bon leur semble 17… De nombreux ordinateurs sont à leur disposition.

L’informatisation des services

La consultation des catalogues sur Internet et l’informatisation du prêt n’ont rien d’exceptionnel dans les bibliothèques de recherche polonaises ; le catalogage des documents électroniques et des fonds spéciaux ne fait cependant que commencer (même si une bibliothèque a réussi à cataloguer une partie de son fonds de livres anciens dans la base RLIN – The Research Libraries Information Network – grâce à une collaboration avec l’Association européenne des bibliothèques de recherche) 18.

L’année 1993 a vu l’uniformisation, au niveau national, du format de saisie des notices bibliographiques (US-Marc), ce qui a entraîné des modifications des normes de catalogage du pavé ISBD en vigueur depuis 1985. Il en a résulté une présentation identique des catalogues, l’échange des données et la fusion des catalogues. Cette méthode de travail a été adoptée par toutes les bibliothèques universitaires ayant obtenu une subvention de la Fondation Andrew W. Mellon et ayant choisi le logiciel Virginia Tech Library System (VTLS) 19 en 1992.

Les bibliothèques interrogent mutuellement leurs bases, procèdent à des échanges de notices, ce qui leur fait réaliser d’importantes économies. L’usager consulte les catalogues des bibliothèques à partir du système VTLS sans avoir à passer par un moteur de recherche, et il a immédiatement accès à toutes les bibliothèques polonaises utilisant ce même système.

La collaboration entre les bibliothèques repose également sur l’uniformisation des fichiers d’autorités. Le contrôle des autorités permet la cohérence des fichiers d’autorités et des renvois. Le Fichier central des autorités matière (Centralna Kartoteka Haseł Wzorcowych, CKHW), géré par la Bibliothèque universitaire de Varsovie, contient à ce jour plus de 946 000 autorités, dont plus de 296 000 en langage Kaba construit sur le modèle de Rameau. Actuellement, Kaba devient autonome, après s’être inspiré de Rameau pour la construction des vedettes et la morphologie lexicale. Une bonne connaissance de Rameau était et reste la spécificité des catalogueurs des bibliothèques universitaires 20. Ce modèle, adopté en 1992, convient parfaitement à la gestion de l’index des autorités matière du Fichier central et est compatible avec la Library of Congress Subject Headings.

Quarante bibliothèques, parmi les plus grandes du pays, alimentent actuellement le Catalogue collectif national et universel Nukat (Narodowy Uniwersalny Katalog Centralny) 21, qui se trouve à la Bibliothèque universitaire de Varsovie (et dont le Fichier central des autorités matière fait également partie). Depuis le début du fonctionnement du Catalogue collectif, en juillet 2002, et grâce à la pratique du catalogage partagé, les bibliothèques ont saisi plus de 202 000 notices bibliographiques de monographies et plus de 26 000 notices de suites dans la base. Ces notices sont ensuite récupérées par les bibliothèques qui possèdent les mêmes éditions. La moyenne de récupération est légèrement supérieure à deux 22.

Le Catalogue collectif Nukat utilise le logiciel Virtua produit par VTLS. Actuellement, la majorité des bibliothèques qui participent à Nukat utilisent VTLS pour leurs propres bases. Cependant, les bibliothèques qui utilisent d’autres logiciels, mais qui respectent les règles de catalogage partagé, peuvent également participer à Nukat. Par exemple, Horizon de Dynix (la bibliothèque universitaire Nicolas Copernic de Toruń), Aleph d’Ex-Libris (la bibliothèque de l’Académie Sainte-Croix de Kielce), Prolib, produit par la société Max Elektronic de Zielona Góra (la Bibliothèque centrale de l’Université de Silésie de Katowice), ou Q-Series de EOS International (la bibliothèque de l’École polytechnique Sainte-Croix à Kielce).

La Bibliothèque nationale, seule bibliothèque en Pologne à utiliser le logiciel Innovative Interfaces, se prépare également à entrer dans Nukat et participe aux efforts d’harmonisation des normes de catalogage. Par contre, ne participent pas à Nukat pour l’instant, les nombreuses bibliothèques polonaises qui utilisent le logiciel Mak 23, développé par la Bibliothèque nationale.

On peut avoir accès à toutes les bibliothèques informatisées polonaises – toujours à l’exception de celles qui utilisent Mak et de la Bibliothèque nationale avec son Innopac – grâce au « Catalogue dispersé » KaRo (Katalog Rozproszony) 24 et au protocole Z39.50. Tomasz Wolniewicz de l’université Nicolas Copernic de Toruń a conçu ce catalogue qui comprend actuellement 63 bibliothèques, la 64e « bibliothèque » étant le Catalogue collectif Nukat. La personne qui consulte KaRo décide seule quelles sont les bases qu’elle veut interroger en précisant son choix. Cette autolimitation permet de ne pas surcharger à chaque fois tous les serveurs.

Les deux systèmes se préparent à développer le prêt entre bibliothèques, domaine dans lequel les bibliothèques de recherche ont beaucoup de retard en Pologne. Elles utilisent le système allemand Subito, ou d’autres systèmes commerciaux. Seules les bibliothèques de médecine disposent d’un système qui leur est propre Doc@med, géré par l’Académie de médecine de Poznań (produit par la société Piotr Krzyźaniak), et dont le point fort est de donner accès à une base bibliographique constituée d’articles de périodiques 25.

La Bibliothèque nationale

La plus grande bibliothèque de recherche en Pologne reste néanmoins la Bibliothèque nationale. Aujourd’hui, comme avant la Seconde Guerre mondiale, les collections de la Bibliothèque nationale sont les plus importantes du pays. Sur un fonds de 7 375 000 documents (selon les données de 2001), les livres (2 129 000) et les périodiques (plus de 736 000) des XIXe et XXe siècles constituent la part la plus importante. La bibliothèque possède aussi 161 000 documents imprimés avant 1801, plus de 25 000 manuscrits (dont 7 000 de musique), près de 109 000 documents imprimés de musique, 386 000 gravures, photographies et autres documents iconographiques, 81 000 cartes et plans ; la littérature grise constitue un fonds intéressant de 1 844 000 documents 26. La BN dispose, pour ses fonds spéciaux, d’un personnel scientifique qualifié, ce qui n’est pas le cas dans les autres bibliothèques, et veille à la conservation des collections ainsi qu’à la protection du papier contre l’acidité.

L’opinion générale toutefois est que la Bibliothèque nationale n’aide pas suffisamment les bibliothèques de recherche et concentre trop ses efforts sur les bibliothèques des collectivités territoriales (qui, en fait, ne dépendent pas du tout d’elle), sur une activité éditoriale très riche et sur l’organisation d’expositions. On oublie cependant que la BN – qui dispose aussi d’un bâtiment imposant très fréquenté par les étudiants – publie la bibliographie nationale courante, la bibliographie des articles de périodiques et gère des catalogues centraux largement consultés : le catalogue des ouvrages et des périodiques étrangers et le catalogue des livres anciens. La collecte des documents n’est pas automatisée, il est possible cependant de consulter ces catalogues en ligne sur le site de la BN par l’interface du programme Mak.

La participation de la BN à Nukat libérera les autres bibliothèques du catalogage courant et leur permettra de se concentrer sur le traitement informatique des documents plus anciens. Les bibliothèques de recherche en Pologne attendent ce jour avec impatience.

Avril 2004

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Pologne

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Bibliothèque universitaire de Varsovie. © Photo : Janusz Jedrosz.

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Bibliothèque universitaire de Varsovie. © Photo : Janusz Jedrosz.

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