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Quelques bibliothèques de Hongrie vues d'ici

Maurice Didelot

Quelques contacts pris au préalable avec l’Institut culturel hongrois à Paris, le Centre d’études hongroises de Paris III, et surtout l’exceptionnel portail en hongrois Hunopac 1 nous ont permis d’organiser un voyage d’étude dans le cadre des formations organisées par Médial, du 5 au 11 octobre 2003 ; treize participants (onze du monde des bibliothèques, deux du monde universitaire) ont visité six bibliothèques constituant – à notre sens – le fleuron des bibliothèques hongroises 2, en dehors de celles de province qu’il était impossible, vu le temps imparti, d’approcher.

L’histoire et la place singulière de la Hongrie dans la Mittel Europa, écartelée entre les mondes germanique et slave, mais aussi zone tampon entre l’Occident latin et le monde byzantin, lieu de conflits mais aussi de résistance aux hégémonies, expliquent le farouche sentiment national hongrois présent dans les collections comme dans les conversations. Ce qui frappe le visiteur et l’observateur aujourd’hui, au travers cette histoire mouvementée, c’est d’abord la vigueur de ce sentiment national (les Hongrois séparés de la mère patrie, la diaspora), mais aussi la vivacité du débat politique (la presse est omniprésente dans les cafés dans le plus pur style viennois) et l’importance accordée aux personnages qui ont marqué le pays par leur activité politique, économique, scientifique, culturelle : la Hongrie est une pépinière de prix Nobel surtout en physique, chimie, mathématiques depuis les années 1930, qui, ensuite, ont émigré aux États-Unis ; la liste des créateurs (musique, arts plastiques, inventeurs) est trop longue pour être citée.

À l’heure de l’entrée dans l’Union européenne, la vitalité économique, l’esprit d’entreprise, une économie de marché dominante, la présence massive des nouvelles technologies, la qualité de la main d’œuvre et son coût attractif pour les entrepreneurs (4 euros l’heure en Hongrie pour 30 euros en Allemagne !), un taux de chômage de 6 % très faible, placent la Hongrie avec la Slovénie en tête des nouveaux pays adhérents ; le charme de Budapest (il n’y a pas que les bibliothèques !) fait de cette ville la vitrine de luxe (chère) du pays – à cet égard, le décalage est immense entre la capitale et le reste du pays, surtout les provinces de l’Est.

Les liens avec le passé sont hautement signifiés dans toutes les bibliothèques visitées : portraits des fondateurs, bustes, liste des bienfaiteurs, des directeurs, plaques commémoratives, respect pour l’architecture du passé, mobilier mariant l’ordinateur et les anciens meubles en bois des catalogues du XIXe siècle ou des années 1950. L’ouverture sur le monde se manifeste par l’informatique omniprésente : les sites Internet de présentation des bibliothèques sont remarquables et nous ont permis de compléter et préciser nombre d’informations relatives aux bibliothèques visitées. La culture professionnelle et scientifique des personnels des bibliothèques, la maîtrise des langues étrangères (anglais en tête mais allemand et français dans l’ordre !) des bibliothécaires nous ont impressionnés ; on devine aussi la forte imprégnation de la culture bibliothéconomique germanique (fonds, catalogues, bibliographies, organisation). Enfin, un dernier aspect de Budapest a retenu notre attention : l’importance et le nombre des points de vente du livre répartis dans tous les quartiers de Budapest et pas seulement dans les quartiers dits culturels.

Les établissements visités, situés à Budapest, ne peuvent être considérés comme représentatifs des bibliothèques hongroises : la majorité des six institutions choisies illustre la fonction patrimoniale 3. Nous avons fait l’économie de la présentation des modes de classement, services offerts, fréquentation, horaires, systèmes de prêt, informatisation, pour ne retenir que des aspects spécifiques pouvant intéresser les lecteurs du BBF. Ici ou là, nous nous sommes permis quelques points de vue comparatifs et personnels.

La Bibliothèque nationale Széchényi

En donnant 17 000 livres en 1802 et 1818, 1 200 manuscrits et des cartes, le comte Ferenc Széchényi (1754-1820), aristocrate cultivé, collectionneur, homme politique, pose les fondations de la future Bibliothèque nationale 4. Cette collection originelle rassemble des documents parus en Hongrie ou relatifs au pays (nationalisme de rigueur !) : l’acte de fondation est signé le 25 novembre 1802, la bibliothèque (alors située à Pest) est ouverte au public le 10 décembre 1803 puis intégrée en 1808 au Musée national consacré aux œuvres hongroises, par décision de la Diète ; depuis 1985, elle occupe une aile du quartier du château de Buda sur huit niveaux, à proximité du siège de la présidence de la République.

Le bâtiment, quelque peu austère, sans charme particulier, conserve huit millions de documents avec des magasins en sous-sol (nous sommes sur la colline de Buda – la ville haute – actuellement en fouille archéologique) ; une annexe à l’extérieur de Budapest (à Torökbalint) conserve des documents peu utilisés et des collections de périodiques. La visite, conduite par une bibliothécaire, en français (très bon) « appris à l’école » (sic), reste quelque peu standard ; l’architecture intérieure dégage une espèce de froideur due à une modernité (années 1980) aujourd’hui désuète, où les catalogues sur fiches dans leurs fichiers bois (livres avant 1992) et les salles de travail n’ont ni fantaisie ni chaleur.

L’organisation et les missions de la BN Széchényi sont tout à fait conformes à celles d’une bibliothèque nationale. Elle relève du ministère du Patrimoine culturel national, son directeur, bien connu en France pour ses relations avec l’Enssib, Itsvan Monók, francophile, érudit et professeur à l’Université de Szezed, met en œuvre, avec 600 personnes, les missions de la Széchényi.

Chaque collection a ses propres salles de travail ; le jour de notre visite (un mardi), la fréquentation était relativement faible. 800 places sont accessibles aux usagers de plus de 18 ans, lesquels doivent acquitter un droit annuel de 1 500 forints (environ 6 euros) pour les étudiants, 2 500 forints (10 euros) pour les autres. 100 000 cartes annuelles et 100 000 journalières ont été délivrées en 2002.

Outre la mission classique de réaliser la bibliographie nationale, la BN Széchényi pilote plusieurs projets à vocation nationale ou internationale, dont le projet Corviniana : le site « Bibliotheca Corviniana Digitalis 5 » présente la reconstruction virtuelle de la bibliothèque de Mathias Corvin (1458-1490) mise en œuvre par Istvan Monók, directeur de la Széchényi, à partir de 2001, en coopération avec tous les pays possédant des Corvina ; sous l’onglet « Corvinák », on trouvera la liste par pays des bibliothèques possédant des exemplaires.

La Bibliothèque nationale héberge également l’Institut hongrois des bibliothèques (« Könyvtári intezet ») dont l’histoire, les missions, l’organisation et les publications peuvent être consultées sur Internet 6. Cet Institut hérite des missions confiées à divers organismes créés de 1923 à 1959 : avec l’installation du régime communiste, l’éducation, la recherche et la culture sont inscrites comme priorités ; dans les années 1950, un organisme de tutelle pour développer le réseau des bibliothèques publiques, former les personnels, conduire des recherches est mis en place ; à titre de comparaison, cet organisme (« Center for Library Science and Methodology ») correspondrait à une partie des prérogatives de l’ex-DBLP et du Service Études et recherche de la BPI.

L’Institut actuel est créé le 1er avril 2000. Ses missions se regroupent autour de plusieurs axes : recherche, analyse et développement du réseau des bibliothèques ; recherche sociologique sur la lecture (la Hongrie est réputée et précurseur dans ce domaine) ; gestion des statistiques des bibliothèques et des indices de performance ; formation du corps d’assistant bibliothécaire – les conservateurs sont issus de formations universitaires comme en Allemagne ; gestion d’un fonds spécialisé en bibliothéconomie (43 000 livres, 320 titres de périodiques et élaboration d’une base bibliographique de dépouillement) ; publications professionnelles (Könyvtári Figyelo, trimestriel créé en 1995, est la principale revue, l’équivalent du BBF). De même, l’Institut publie une bibliographie courante sélective pour aider aux acquisitions des bibliothèques, Uj Könyvek (Nouveaux livres), créée en 1964, qui compte 26 numéros par an, avec 7 500 livres recensés en 2001. On l’aura compris, la science bibliothéconomique hongroise n’a rien à envier à notre pays.

Nous n’avons pu voir, au cours d’une visite malheureusement brève, que deux salles de lecture et rapidement le département des cartes. La richesse d’un tel établissement aurait demandé évidemment une exploration plus systématique, mais la rigueur, voire la froideur de l’architecture, du mobilier, de l’aménagement intérieur, le fonctionnalisme classique pour ce type d’établissement, somme toute très technique, ne militaient pas pour un long séjour !

Quelques observations, cependant, sur la singularité de la Széchényi : le fonds des cartes paraît assez extraordinaire avec toujours deux types de cartes que l’on aime présenter : Vienne ou Budapest assiégées ou occupées par les Turcs (rappelons que le dernier siège de Vienne par les Turcs en juillet 1683 a été un grand traumatisme pour l’Occident), la Grande Hongrie, celle de 1914, avant le traité de Trianon de 1920 qui a dépecé le pays ; le fonds ancien est très réduit, notamment les manuscrits, victimes des destructions au cours des siècles ; le théâtre fait l’objet d’une collection particulière provenant de donation : 380 000 affiches et programmes, 130 000 images, 21 000 dessins de costumes, de décors et de mises en scène ; les acquisitions visent l’exhaustivité sur les écrits des Hongrois résidant à l’étranger, les études publiées à l’étranger en relation avec la Hongrie, les traductions d’œuvres hongroises.

Se promener sur le site Internet permet de faire l’inventaire des fonctions, des travaux et des missions d’intérêt national que l’on ne peut soupçonner lors d’une visite toujours sélective et partielle : à nos yeux, c’est à ce jour la meilleure vitrine que nous pourrions recommander au visiteur potentiel ; il est dommage que seule une infime partie des informations soit en anglais.

La bibliothèque de l’Académie des sciences de Hongrie

Située en plein cœur historique de Pest, la ville basse, au débouché du pont des Chaînes (ouvert en 1849) et du Parlement, cette bibliothèque liée à l’Académie des sciences a été créée par le comte Jozsef Teleki (1738-1796), historien, qui en 1826, a offert sa collection de 30 000 volumes 7. Ouverte en 1831 en même temps que l’Académie, elle est accessible à tout citoyen du pays selon les statuts de l’époque. Son bâtiment a été construit en 1865 par August Stüler dans le style néo-renaissance, foisonnant à Budapest qui connaît alors une fièvre de construction. Les collections se développent à partir de donations et d’échanges avec les principales académies savantes du monde et couvrent toutes les disciplines scientifiques, des sciences humaines aux sciences exactes.

C’est, aujourd’hui, la bibliothèque académique par excellence, la plus riche de Hongrie : 2 millions de volumes, 4 000 titres de périodiques en cours en toutes langues (15 000 titres avec les cessations), 25 000 volumes en libre accès, nombreux CD-Rom et bases de données en libre accès. Le bâtiment a été sobrement mais magnifiquement restauré en 1988 avec des tables de travail (120 places) avec lampe individuelle et éclairage d’ambiance au plafond, recréant une atmosphère de bien-être et de sérénité avec vue imprenable sur le Danube.

Les collections générales sont accessibles gratuitement aux académiciens, chercheurs, universitaires, étudiants inscrits à l’université ; nous avons pu observer l’atmosphère quasi religieuse doublée du bonheur visible chez les usagers d’étudier dans un tel cadre (10 000 usagers inscrits) ; le prêt à domicile n’est consenti qu’aux professeurs et académiciens.

Rendez-vous avait été pris surtout pour deux fonds spécialisés constituant une des singularités et la richesse de cet établissement : le département des manuscrits et livres anciens et la collection orientale. Le premier fonds existe depuis 1861 et rassemble 1 200 incunables, 6 500 livres anciens hongrois et 2 Codices Corvina. Sont particulièrement choyés les plus anciens documents en langue hongroise et tous les livres anciens imprimés en Hongrie et en hongrois. Ici encore, le sentiment national est plus que présent, d’autant que la langue hongroise encore mal connue quant à ses origines, difficile à apprendre, peu répandue, est l’objet de maintes études : la recherche des origines est un leitmotiv souvent entendu dans les établissements visités.

La collection orientale a été constituée en 1951 ; sa salle de lecture, petit écrin de boiseries ciselées avec un parfum d’exotisme oriental (turqueries), en dessine de façon emblématique le contenu. L’origine est à chercher dans les relations turco-hongroises : les deux siècles d’occupation n’ont pas, comme ailleurs, créé de graves contentieux, les Ottomans ayant laissé une relative autonomie aux nobles hongrois qui ont pu continuer à administrer et profiter de leurs domaines : il en est résulté, de la part des savants hongrois, un intérêt scientifique majeur porté à la turcologie puis, par extension, aux études orientales. Ce sont des bibliothèques personnelles de travail et des collections de savants hongrois, qui, rassemblées, forment ce fonds, riche au total de 100 000 livres, 1 100 titres de périodiques dont 400 en cours, 5 000 manuscrits et qui continue de s’enrichir.

La bibliothèque du Parlement hongrois

Un Parlement hongrois (Diète) est créé en 1834 ; les sessions, tous les trois ans, sont convoquées par l’empereur d’Autriche. Le Compromis de 1867 donne une autonomie politique, le Parlement devient un organe institutionnel essentiel. Une bibliothèque est projetée en 1868 pour les besoins des parlementaires. Des moyens sont votés : un bibliothécaire, un lieu, un budget pour les acquisitions. Cette structure ouvre en 1870, hébergée provisoirement par le Musée national, sous la responsabilité du Parlement hongrois. Ce n’est qu’en 1902 que la bibliothèque, service interne du Parlement, occupe le nouveau bâtiment construit par Imre Steindel, de style victorien (presque une copie de la Chambre des communes à Londres), emblème de Budapest avec le Bastion des pêcheurs 8. Très vite, la bibliothèque va connaître la notoriété et ouvre une salle de lecture en 1932 pour accueillir le public extérieur.

Jusqu’en 1952, la bibliothèque est placée sous la responsabilité d’un comité composé de députés et du président du Parlement, fortement impliqué dans le fonctionnement (pour les acquisitions par exemple). Une particularité, expliquant le fort engagement du Parlement pour sa bibliothèque, tient à la qualité de ses membres : cultivés, polyglottes, représentant souvent les milieux éclairés du pays. De 1952 à 1990, la bibliothèque passe sous la responsabilité et la gestion du ministère de la Culture et devient une bibliothèque publique, ouverte à tout public. À partir de janvier 1991, le Parlement retrouve ses compétences sur sa bibliothèque, au service des députés mais néanmoins ouverte aux chercheurs et étudiants sur justification.

Les collections (1 200 livres en 1872, 880 000 en 2002, acquisitions : 10 000 ouvrages par an ; 24 périodiques en 1876, 2 150 titres en 2002) couvrent des champs documentaires élargis avec le temps. Au départ, les collections concernaient le droit, la science politique, l’histoire, les publications officielles puis, très vite, toutes les disciplines, sauf les sciences exactes et appliquées, relevèrent du champ de compétence ; ceci explique la forte sollicitation par les chercheurs et étudiants qui constituent l’essentiel des 8 500 inscrits (il y a 386 députés !). Elle devient de fait une très bonne bibliothèque universitaire avec une dominante juridique, science politique, économique, sciences sociales, histoire, statistiques et une présence très importante de documents (livres, périodiques) en langue étrangère (anglais, allemand, français).

Les députés et leurs assistants bénéficient d’une salle de travail particulière ; le public extérieur se partage 175 places et, malgré la forte pression, il n’est pas envisagé d’augmenter la capacité d’accueil.

La visite de certains services a montré la priorité accordée à la fonction de documentation (bases de données) et d’information sur la fonction initiale de gestion des collections. La présentation, qui nous a été faite, en excellent français, a fortement mis l’accent sur la place de la Hongrie dans l’échiquier européen et le rôle de la bibliothèque, missionnée pour recevoir les publications et correspondre avec les organismes internationaux et européens, au risque d’étouffer – impression donnée par les piles de documents officiels – sous la production bureaucratique de ces organismes ! Cette attitude est tout à fait compréhensible après quarante ans d’un certain isolement diplomatique.

La bibliothèque de l’abbaye de Pannonhalma

En 996, des moines venus à l’invitation du prince hongrois Geza s’installèrent sur la colline de Pannonhalma, haut lieu (quelques dizaines de mètres !) où souffle l’esprit. Saint Martin, évêque de Tours, étant né à Pannonhalma, les moines lui dédièrent leur monastère. L’ensemble a fonctionné pendant des siècles comme une forteresse de la vie religieuse et culturelle en Hongrie et a traversé les siècles d’une histoire tourmentée : la première église fut détruite au XIe siècle au cours d’un incendie, puis reconstruite et consacrée en 1137. Au XVIe siècle, au moment de la Réforme, fut créée la Congrégation bénédictine hongroise avec, à sa tête, le monastère de Pannonhalma. Aux XVIe et XVIIe siècles, trois occupations turques contraignirent les moines à fuir et à sauver les biens et manuscrits de valeur. À partir de 1638, les moines reviennent dans les ruines de l’abbaye et commencent sa reconstruction. Ils aident la population des alentours, relancent l’agriculture et assurent services éducatifs et religieux.

En 1786, Joseph II d’Autriche fit fermer toutes les maisons de la congrégation hongroise puis, en 1802, une nouvelle décision royale les rétablit à condition que l’ordre s’investisse dans les tâches d’enseignement. La reconstruction des bâtiments d’enseignement et de la bibliothèque 9 commence dans les années 1820.

Aujourd’hui, l’abbaye de Pannonhalma constitue un ensemble comprenant l’édifice religieux, une école et un lycée de garçons avec internat (350 élèves), les logements pour la communauté monastique, un foyer de personnes âgées et une école supérieure de théologie (séminaire).

Après une campagne de rénovation à partir de 1990, en décembre 1996 (pour son millénaire), l’abbaye a été inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco lors d’une grande commémoration officielle en présence du pape. Ses revenus proviennent de ses activités d’enseignement, de recettes touristiques importantes (200 000 visiteurs par an), de vente d’objets et de reproductions, carterie, produits du terroir (herbes et plantes médicinales cultivées par l’abbaye) et dons.

Lors de la période 1950-1990, l’abbaye n’a jamais été réellement inquiétée. En 1950, le lycée a été replacé sous l’autorité de l’Ordre des bénédictins après deux ans de nationalisation ! Elle a conservé ses biens et ses missions d’enseignement privé avec toutefois un certain contrôle. L’existence et le développement de la bibliothèque sont à replacer dans le statut religieux de l’abbaye affiliée à la règle de saint Benoît : plusieurs heures de lecture par jour. Au temps du grand carême, chaque moine doit lire un livre entièrement. Un registre conservé atteste de trois sortes de lectures : liturgie, étude, livre commun. Aujourd’hui la mission d’enseignement justifie l’usage et le développement d’une bibliothèque essentiellement patrimoniale.

Une charte de 1090 comprenant l’inventaire des biens de l’abbaye mentionne 80 volumes soit 150 à 200 œuvres, c’est-à-dire l’équivalent des abbayes autrichiennes de l’époque. Lors de l’occupation turque, les collections ont été dispersées mais, semble-t-il, non détruites : lors de ventes aux enchères dans le monde, il arrive que des exemplaires soient signalés. Les bénédictins réoccupent l’abbaye à partir de 1638 et reconstituent une collection. 750 livres ont été rendus au début du xviiie siècle. Lors de la dissolution des ordres réguliers, un inventaire de 1786 mentionne 4 249 ouvrages. À partir de 1802, l’abbaye peut à nouveau enseigner dans les écoles, les professeurs formés sur place ont besoin de livres dans toutes les disciplines, y compris profanes. En 1806, la sécularisation des ordres religieux en Allemagne a permis à Pannonhalma de racheter de grosses collections aux abbayes allemandes fermées, d’où l’importance du fonds germanique et latin. Aux XIXe et XXe siècles, les acquisitions sont régulières. L’abbaye, protégée par la Croix-Rouge en 1939-1945, ne subit aucun dommage ni pillage ; les échanges, les dons sont une source majeure d’accroissement des collections.

La construction d’un local est réalisée entre 1824 et 1835 : la nouvelle bibliothèque est dotée d’une grande salle longitudinale et rehaussée d’un étage, le tout dans le style néoclassique qui sévit en Europe (Schinkel à Berlin, Smirke à Londres). Réparties sur deux niveaux, les collections (350 000 volumes) sont rangées par grandes disciplines et par formats (in-folio au premier rang du bas) ; la galerie supérieure avec balustrade est supportée par une série de colonnes en bois peint donnant des allures de faux marbre. Traversant la grande salle pour nous rendre dans un cabinet de travail, nous pûmes admirer un florilège des plus beaux ou précieux documents présenté par le frère bibliothécaire d’une immense érudition et polyglotte (six à sept langues parlées ou comprises).

Le catalogue traditionnel jusqu’en 1970, constitué de feuilles rangées dans une boîte, est en cours de rétroconversion (50 000 notices à ce jour). La bibliothèque est gérée par six personnes et participe au prêt entre bibliothèques.

La bibliothèque, au titre de la mise en valeur de son patrimoine, présente régulièrement des expositions dans des vitrines en bois des années 1930, désuètes pour nos bibliothèques modernes ; le thème du moment : livres de botanique et herbiers du fonds de la bibliothèque (malheureusement sans catalogue).

Après quatre heures de visite intense, nous quittons avec regret et nostalgie cet ensemble d’une grande noblesse classique évoquant le calme, la paix et le savoir, mais aussi la crainte et le respect de l’ordre divin et intellectuel (l’abbaye est toujours en activité avec une communauté de 80 membres, non compris les personnels laïcs). Par opposition, Melk, la baroque autrichienne, visitée quelques jours auparavant, représente l’exubérance, le clinquant et le trompe-l’œil ; ici tout est sobre, en demi-pénombre (la lumière du jour est renvoyée par un système de miroirs), austère ; bref, une bibliothèque pour le travail, la méditation et le recueillement.

Mai 2004

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Collections originelles de la Bibliothèque nationale Széchényi. © Photo : Étienne Muller.

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Salle de lecture de la Bibliothèque nationale Széchényi. © Photo : Étienne Muller.

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Salle de lecture de la bibliothèque de l’Académie des sciences à Budapest. © Photo : Étienne Muller.

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Le Parlement hongrois. © Photo : Étienne Muller.

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Salle de travail de la bibliothèque du Parlement. © Photo : Étienne Muller.

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Bibliothèque de l’abbaye de Pannonhalma. © Photo : Étienne Muller.