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Où l'abondance de biens nuit

Les Sandales d'Empédocle face à la surproduction éditoriale

Catherine Alliot

Fondée en 1973 à Besançon par Claire Grimal, la librairie des Sandales d’Empédocle a déménagé en 1997 pour s’agrandir. Elle occupe maintenant 240 m2 sur deux niveaux en plein centre-ville 1. Très militante à ses débuts, la librairie a vu ses lecteurs se multiplier en offrant une plus grande diversité d’ouvrages tout en restant très spécialisée en littérature, philosophie, sociologie, psychanalyse, histoire, beaux-arts et jeunesse.

Une équipe soudée, dont quatre associés, se répartit ainsi : sept libraires, une comptable et un libraire apprenti en alternance à l’Institut national de formation de la librairie.

La clientèle s’est densifiée. Elle n’en reste pas moins exigeante. C’est cette exigence qui nous contraint à une plus grande rigueur dans nos choix pour pouvoir satisfaire, au mieux, les désirs des lecteurs.

Suivant un contrat engagé entre l’éditeur et le libraire, les nouveautés acquises peuvent être retournées chez le distributeur après une période de trois mois minimum en magasin. Ce délai de garde est de plus en plus difficile à tenir. En littérature, nous sommes maintenant obligés de déroger à cette règle pour une question de place sur les tables et les étagères. Cette période où les retours peuvent être faits n’excède pas douze mois. Nous pouvons ainsi acheter en quantité un titre que nous voulons défendre : un auteur dont les précédents ouvrages nous ont plu, un thème abordé qui nous semble important, une nouvelle collection chez un éditeur déjà connu, ou, tout simplement, un auteur local bénéficiant d’un public déjà acquis.

Ce système nous permet de « prendre des risques » sur un coup de cœur ou sur un premier roman dont l’auteur est inconnu. Il a cependant un effet pervers : cette mise en place est totalement prise en charge financièrement par la librairie et nous coûte donc très cher avant même de savoir si les livres vont se vendre.

Éric Hazan dans Chronique de la guerre civile aux éditions La Fabrique, de sa plume acerbe, décrit le système ainsi : « Les libraires payent les factures aux éditeurs à soixante jours. Ils ne peuvent retourner les invendus qu’au bout de quatre-vingt-dix jours, et ne sont crédités de ces retours que soixante jours plus tard, au mieux. Dans le système, le libraire fait donc à l’éditeur une avance de trésorerie de trois mois. Un éditeur qui publie en octobre cinquante romans, mis en place à deux mille exemplaires chacun et vendus au public vingt euros bénéficie ainsi d’une trésorerie gratuite d’un million d’euros sur trois mois. »

La surproduction éditoriale se traduit pour le libraire par une charge financière plus lourde chaque année. Pour ne pas céder à cette avalanche, nous devons continuer d’acheter le même nombre de livres.

Des choix difficiles

Nous avons la chance, aux Sandales, de travailler, pour environ 90 % de nos nouveautés, avec les représentants, donc, en très grande partie, les livres présents à la librairie ont été choisis par les libraires. Pour promouvoir ses ouvrages, l’éditeur forme un représentant qui va proposer au libraire tous les mois les nouvelles parutions. Chaque représentant va ainsi diffuser plusieurs éditeurs du même distributeur. Au moment de la présentation des ouvrages à paraître, le libraire va devoir faire un choix difficile, où plusieurs critères vont entrer en jeu :

– choix d’un livre sur un sujet précis parce que nous connaissons nos clients et savons quels thèmes les intéressent. C’est le choix le plus facile ;

– choix d’un écrivain connu ou moins connu que nous aimons, que nous avons lu, que nous voulons soutenir ;

– choix d’un titre qui va se vendre parce qu’il y a beaucoup de promotion radio ou télévisée, susceptible d’intéresser une partie de nos lecteurs. Ceux-ci ne vont pas forcément en faire la demande, mais apprécieront de le trouver dans notre librairie. Si nous ne l’avons pas, la grande distribution se chargera de les satisfaire ;

– choix de soutenir un éditeur sur son engagement ;

– choix de ne pas prendre une réédition (qui représente un tiers des nouveautés chez certains éditeurs) ;

– choix de ne pas prendre un titre parce qu’il ne correspond pas à l’attente de nos lecteurs ;

– choix de ne pas céder à la pression du représentant qui, par exemple, en notant les nouveautés en beaux livres du mois d’octobre, agite l’épouvantail de la rupture de stock dix jours avant Noël. Il tente ainsi de nous vendre une quantité importante, alors qu’il revient à l’éditeur de gérer sa mise en place (voir la remarque d’Éric Hazan ci-dessus) ;

– choix de ne pas céder au représentant qui nous annonce un plan média sur tel titre. Le succès n’est pas toujours au rendez-vous.

Ces choix et ces refus, objectifs et subjectifs, vont donc composer le principal assortiment du libraire.

Ce mode de fonctionnement pour l’achat des nouveautés est toujours valable aujourd’hui devant l’augmentation sensible de la production chaque année. Les murs de la librairie ne sont pas extensibles et la trésorerie non plus.

Les éditeurs qui avaient notre préférence pour les raisons énoncées ci-dessus, auxquels nous accordions notre crédit pour chaque titre annoncé, nous voient afficher le refus pour certains de leurs titres. Du point de vue du représentant, la surproduction est difficile à avaler. Certains d’entre eux nous proposent jusqu’à 180 titres par mois : comment faire correctement son travail dans ces conditions ?

Le représentant ne peut pas matériellement connaître les ouvrages présentés et il passera avec nous à la librairie un temps fou pour un programme pour lequel nous ne retiendrons que le quart ou le tiers des titres. Parfois aussi, les représentants n’ont aucune information sur un ou plusieurs livres de leur programme. Que choisir ?

Équilibre entre classiques et nouveautés

En ce qui concerne les essais, département qui comprend la sociologie, l’ethnologie, l’histoire, la psychologie, la philosophie, la critique littéraire, la spiritualité et les livres d’actualité, la surproduction se manifeste de deux manières différentes :

Par une abondance de livres liés à l’actualité. Ces livres ont une durée de vie très courte. Le livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, la Face cachée du Monde, en est un exemple significatif. Nous en avons vendu quatre-vingts exemplaires en quinze jours et trois exemplaires dans le mois qui a suivi. Le quatre-vingt-quatrième client pour cet ouvrage s’est manifesté la veille de Noël 2003, soit huit mois plus tard ! Dans ce domaine, le choix est difficile. Il est aussi très politique. Nous allons privilégier un point de vue sur le conflit palestinien ou sur la guerre en Irak. Nous allons aussi préférer un livre de fond avec une analyse et des arguments solides plutôt qu’un livre d’opportunité lié à l’actualité. Pour faire ce choix, il faut lire, questionner le représentant, se renseigner auprès de certains de nos lecteurs dont on connaît les spécialités, échanger avec d’autres libraires.

Par une production débridée lors d’un anniversaire. Un des exemples les plus marquants a été le bicentenaire de la Révolution française en 1989. Toutes tendances confondues, chaque éditeur avait sorti, sous forme d’opuscule ou de grosse somme, sa contribution pour fêter l’événement. Plus récemment, personne n’a échappé à la folie « hugolienne ». Un nombre incroyable de biographies du poète a été édité. Certains éditeurs avaient même devancé l’anniversaire pour arriver les premiers sur ce marché. Cette année, ce sont les femmes qui auront la vedette : Colette, George Sand, Marguerite Yourcenar.

En jeunesse, l’attrait général du secteur entraîne :

– une augmentation de collections chez tous les éditeurs, même ceux n’ayant pas de rapport historique avec la jeunesse (ex : Michalon, POL, Rocher et Belin) ;

– une augmentation d’éditeurs très grand public, qui proposent des livres sans auteur, souvent fabriqués en Asie ;

– une multiplication des nouvelles éditions avec simplement une nouvelle présentation, même pour les documentaires.

Dans ce contexte de la surproduction, il est difficile de ne pas se mettre en colère devant la publication de proses insipides, prédigérées ou répondant à des coups médiatiques, tout en sachant que le choix est évidemment préférable à une édition pauvre.

À la librairie, nous maintenons un fonds éditorial conséquent pour que nos lecteurs puissent toujours avoir accès aux œuvres des sociologues, des philosophes et autres penseurs de l’humanité. Cette qualité du fonds ne doit bien sûr pas être bousculée par l’arrivée massive de nouveautés qui en prendraient la place. Nous continuons à offrir à nos lecteurs tous les textes classiques qui constituent la mémoire de notre société. L’équilibre entre les ouvrages de fonds et les nouveautés est toujours respecté.

Les lecteurs des Sandales attendent de nous de la qualité et nous font confiance. Puissions-nous continuer à les satisfaire !

Mars 2004

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La librairie Les Sandales d’Empédocle à Besançon. Photo : Nicolas Rigollet.

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Sous les pavés

  1.  (retour)↑  Cet article a été écrit avec une large contribution d'Anne-Marie Carlier pur le fonds et Anne-Lise Dagot pour la jeunesse
  2.  (retour)↑  Cet article a été écrit avec une large contribution d'Anne-Marie Carlier pur le fonds et Anne-Lise Dagot pour la jeunesse
  3.  (retour)↑  Grande Rue, 25000 Besançon