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Jacques Beauchard

Génie du territoire et identité politique

Paris : L’Harmattan, 2003. – 144 p. ; 22 cm. – (Collection Administration et aménagement du territoire). ISBN 2-7475-5019-2 : 12,50 €

par Hélène Grognet

Les bibliothécaires sont souvent accusés de jargonner. Force est de constater que le discours de Jacques Beauchard, professeur de sociologie à l’université Paris Val-de-Marne, et expert à la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar), n’échappe pas à cette tentation… À titre d’illustration, et bien que consciente de la facilité qui consiste à isoler une phrase de son contexte, je ne peux résister à la tentation de la citation : « Seule la prise en compte d’une territorialité feuilletée permet de surmonter l’aporie. » Ceci pour prévenir le lecteur privé des pré-requis nécessaires qu’il risque d’être dérouté par des concepts qui restent flous (« ville-pays multicentrée », « être collectif », « espace transactionnel », « le topos de la mosaïque qui se substitue à celui du cercle »…), par des assertions peut-être trop générales – hier rural, le département est aujourd’hui urbain (cela est-il vrai de tous les départements ?) –, et par un texte qui procède plus par juxtaposition d’arguments, de réflexions historiques (sur la constitution des départements qui ont aboli les juridictions provinciales, sur la Révolution qui a posé comme postulat un territoire national abstrait comme garant de l’égalité) et d’exemples, que par progression logique.

Il n’en reste pas moins que cet ouvrage se révèle riche en interrogations et propositions. Le principal apport de la réflexion de Jacques Beauchard reste sans doute son analyse de la diversité des représentations auxquelles sont soumis les territoires. L’angle administratif le réduit à des abstractions et des procédures, l’angle économique à des bassins d’emplois et des marchés volatiles. L’Insee propose un territoire appréhendé comme aire urbaine, sur un modèle centre-périphérie obsolète. Les cartes de l’espace communautaire, basées sur les flux entre grandes métropoles, laissent en blanc les deux tiers de l’espace français. Plus grave, deux directions irréductibles dans les représentations sont à l’œuvre : l’une privilégie les transactions et l’espace des communications, l’autre surinvestit le territoire patrimonial, et une vision hexagonale. Point d’identité donc, et pour l’auteur, il est vain de penser que l’administration régionale, porteuse des espoirs de réformes décentralisatrices en cours, saura y remédier puisqu’elle demeure pensée sur un modèle centralisateur, et que restent en vigueur les mêmes instruments d’analyse – statistiques et cartographiques.

On ne peut qu’apprécier qu’un expert de la Datar reconnaisse que l’aménagement du territoire méconnaît les dimensions symboliques de celui-ci : « Soumis à la tutelle du fonctionnalisme, l’aménagement du territoire ne reste-t-il pas étranger à la dimension symbolique qui, seule, pourtant, donne existence à la virtualité territoriale, lieu de l’identité politique. » Quelques exemples, notamment celui de la Mer d’Antioche entre Ré, Oléron et les côtes charentaises, permettent d’approcher comment une vision politique peut redonner du sens à un territoire particulier, en réutilisant l’histoire fondatrice des lieux, et en intégrant la notion de mobilité qui permet de dépasser justement ce que le poids de l’histoire peut amener de statique.

Si, pour Jacques Beauchard, restent « impensées » plusieurs notions telles que « les traits territoriaux de l’être collectif » ou encore « la liaison entre espace transactionnel et espace patrimonial », on peut en déduire qu’il s’agit de pistes de recherche, déjà sans doute exprimées dans La bataille du territoire du même auteur (L’Harmattan, 2000), ouvrage auquel il est fait constamment référence. Une autre publication récente aux Éditions de l’Aube, La mosaïque territoriale, sous la direction du même Jacques Beauchard, explore ces pistes en posant cette question : « Comment le territoire s’impose-t-il comme espace de construction d’une identité ? » Il semble en effet important que soient vulgarisés et débattus ces problèmes. Au risque de la redondance ?