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Bibliothèque, lecture et surdité

Brigitte Parraud

Carole Roudeix

Le vendredi 17 octobre 2003, la mairie de Dunkerque organisait une journée d’étude sur le thème : « Bibliothèque, lecture et surdité ». Cette journée réunissait plusieurs intervenants sourds et entendants 1.

Un constat

Il y a actuellement quatre millions de sourds en France, de tous âges. À peu près la moitié d’entre eux sont devenus sourds à la suite d’une maladie ou d’un accident, ou bien en raison du vieillissement. L’enquête nationale 2003 sur les « publics empêchés » montre qu’en France, très peu de bibliothèques parviennent à mettre en place des actions en direction des publics sourds, même si elles en ont le projet. Les sourds ne s’y sentent donc pas « accueillis » et évitent ces lieux qui leur rappellent leurs échecs. Les obstacles que rencontrent les bibliothèques sont à la fois techniques, financiers, de « priorités » qui sont autres, et aussi dus à la non-connaissance des réalités que vivent les personnes sourdes.

La plupart des jeunes sourds ont connu des situations tragiques d’échec scolaire, parce qu’on a voulu les maintenir au moins un certain temps dans le circuit scolaire classique. Ils ont aussi connu l’isolement, l’absence de lien avec la lecture et son sens, très peu de contact avec le « culturel » en général. De plus, « l’oralisation », à laquelle on a longtemps voulu les forcer, est massivement un échec.

Ce n’est qu’en 1980 que Françoise Dolto a soutenu l’idée de créer des écoles spéciales pour sourds, bilingues en français et langue des signes. Et ce n’est qu’en 1993 que la « loi Fabius » reconnaît officiellement la Langue des signes française (LSF).

Un illettrisme massif

Pourquoi les sourds ne peuvent-ils pas accéder à la lecture de l’écrit ? Pour deux raisons qui sont liées :

– dès le cours préparatoire, on commence l’apprentissage de la lecture en oralisant (les sons, les syllabes…) et non pas en lisant « dans sa tête » ;

– la langue écrite telle qu’elle est dans notre alphabet reproduit les sons de la langue parlée : on sait parler avant de savoir lire, et on ne comprend l’écrit que parce qu’il correspond à ce que nous disons. Pour les sourds, ce qui est écrit ne « correspond » à rien.

Parmi les deux millions de personnes nées sourdes, l’illettrisme est massif. Qui sait en France que 80 % des sourds sont en situation d’illettrisme ? Impossible pour eux de lire un journal ou même une affiche ; déchiffrer un document administratif est totalement inenvisageable. En outre, quand les parents eux-mêmes sont sourds, ils ne peuvent aider leurs enfants à accéder à l’écrit, ni à faire leurs devoirs scolaires. En fait, chaque sourd qui fait l’effort d’essayer d’apprendre à lire doit trouver des « trucs » ou stratégies personnelles pour accéder au sens des indications écrites. C’est épuisant, difficile, et source de contresens fréquents : la LSF et la langue française orale ont des structures totalement différentes, il est impossible de les faire « coïncider » de façon linéaire.

Il y a environ 800 000 sourds qui signent actuellement, tous illettrés. Leurs problèmes les plus fréquents sont : un grand sentiment d’insécurité, une absence d’informations sur leurs droits et sur leur environnement en général, une dépendance constante pour un grand nombre d’activités de la vie quotidienne. Leur handicap « social » est en fait double : d’une part la surdité en elle-même, d’autre part un très mauvais niveau en français.

Le rôle des bibliothèques

Ce qui en découle, c’est un « décalage culturel » énorme par rapport aux entendants. Pour eux, l’accès à l’écrit, s’il se fait un jour, se fera par les bibliothèques, et non par l’école ; c’est-à-dire dans un cadre dédramatisé, de loisir et de plaisir.

C’est pourquoi les bibliothèques ont un rôle si important à jouer auprès de ce public, notamment auprès des enfants sourds. Contrairement à ce qui se passe pour les enfants entendants, chez les sourds peu de contes ou d’histoires se transmettent ; les sourds n’ont pas un « patrimoine culturel » de textes écrits ou racontés.

C’est sur la base de ce constat que quelques bibliothèques ont pris l’initiative de proposer aux enfants sourds des activités spécifiques : ateliers autour des contes et de la LSF, mais aussi à partir de livres documentaires, car des pans entiers de la connaissance et du monde environnant échappent totalement aux jeunes sourds.

Les sourds ne supportant pas l’idée d’entrer dans une bibliothèque, le plus difficile pour nous sera donc d’arriver à les faire entrer. Les souvenirs d’humiliations et d’échecs scolaires liés à l’objet livre ne s’effacent pas facilement…

Il faudrait concevoir des collections de vidéos documentaires en LSF (avec sous-titrages). Des livres où les contes sont racontés en images, selon un déroulement logique, éventuellement avec quelques mots isolés, seraient aussi une bonne idée éditoriale.

Et les adultes sourds ?

La majorité des actions en direction du public sourd concerne les enfants car, très souvent, les adultes sourds n’ont malheureusement pas pu bénéficier dans leur jeunesse d’un enseignement bilingue LSF/français. Du coup, le public adulte est un peu « oublié ». De plus, il faut souligner l’absence de formations diplômantes (en LSF) pour les sourds.

La quasi-totalité des formations et des diplômes exige de savoir lire et écrire correctement et d’avoir acquis un bagage culturel de base. De ce fait, les personnes nées sourdes ont à subir, du fait de leur non-prise en compte par la société, un handicap social supplémentaire : l’impossibilité d’accéder aux qualifications professionnelles courantes, comme y a pourtant droit chaque citoyen.

  1.  (retour)↑  Gracienne Deryckere-Damman, adjointe au maire de Dunkerque, chargée de la culture ; Anne Valin, de l’Association française pour la lecture ; Jurgen Genuit, metteur en scène ; Olivier Schetrit, conteur en LSF ; Catherine Prabel, sourde et bibliothécaire à la Bibliothèque municipale de Mâcon ; Bénédicte Gourdon et Roger Rodriguez, auteurs de la collection « Signes » chez Thierry Magnier ; Françoise Lapère, de la Bibliothèque municipale d’Amiens ; Danièle Labouret et Pascale Petit, de la Bibliothèque pour tous de Lyon ; Marie-Thérèse L’Huillier, sourde et rédactrice en chef de L’œil et la main.