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Distances et proximités en section jeunesse

Christophe Evans

« Pour certaines pratiques de consommation culturelle, on doit attendre de la présence d’équipements culturels dans l’espace ouvrier qu’elle contribue à définir une conjoncture plus favorable en créant un effet de banalisation de la pratique considérée dans les représentations populaires du champ de la culture. En effet, les dispositions intériorisées ne sont pas figées une fois pour toutes, elles sont en permanence confrontées aux changements de l’environnement culturel. Il est donc hautement probable que la présence d’équipements culturels (et d’une animation) dans l’environnement du cadre de la vie quotidienne modifiera à plus ou moins long terme les dispositions vis-à-vis de la culture et par conséquent l’avenir culturel objectif des enfants d’ouvriers de la proche banlieue parisienne. »

Monique Pinçon-Charlot, Edmond Préteceille, Paul Rendu

Ségrégation urbaine : classes sociales et équipements collectifs en région parisienne, Anthropos, 1986.

La rédaction d’un article tiré d’un rapport de recherche est parfois l’occasion de réinterroger les conclusions d’une enquête réalisée depuis peu : que ramène-t-on dans les filets ? Comment articuler les résultats obtenus avec le savoir environnant ? Dans quelles directions poursuivre ? C’est encore plus vrai quand l’article en question est destiné à la parution d’un dossier thématique centré sur une question précise : ici, la notion de proximité. C’est donc à l’aide de ce fil conducteur que je vais présenter quelques résultats de l’enquête consacrée aux usagers des sections jeunesse qui nous a été commandée, à Martine Burgos et à moi-même en 2001, par Philippe Debrion, responsable du patrimoine et du réseau des médiathèques du Syndicat d’agglomération nouvelle de Saint-Quentin en Yvelines 1.

La commande initiale prévoyait d’étudier le comportement et les représentations des jeunes usagers et notamment leurs modalités d’orientation et d’appropriation des espaces et des collections. L’enquête ainsi cadrée avait une visée exploratoire assez large, elle devait servir d’amorce pour un travail réflexif à plus ou moins long terme sur l’offre de collection et sa médiation en section jeunesse.

Il nous a donc paru évident, pour atteindre ces objectifs, de partir du point de vue même des usagers – les enfants présents en section jeunesse, mais aussi leurs différents accompagnateurs, adultes ou non – ce qui sous-entendait de recueillir leurs témoignages et de les observer à l’aide de méthodes d’enquêtes qualitatives. On sait, en effet, que ces méthodes se révèlent plus neutres en général que les techniques quantitatives habituelles. Tenter de se mettre à la place des enfants, c’était se donner les moyens de porter un regard décalé sur le fonctionnement de la section jeunesse et, dans la mesure du possible, d’échapper à l’adultocentrisme et à l’ethnocentrisme lettré ambiants, lesquels, quoiqu’on veuille et quoiqu’on dise, influencent involontairement nos actes et nos représentations, que nous soyons parents, bibliothécaires, enseignants… ou sociologues.

Deux sites parmi les huit médiathèques que compte le réseau de Saint-Quentin-en-Yvelines, également équipé de bibliobus, ont été retenus pour réaliser les observations et les entretiens : la médiathèque du Canal à Montigny-le-Bretonneux, et la médiathèque des 7 Mares à Élancourt 2. On peut dire qu’il s’agit d’établissements qui relèvent chacun à sa façon du « modèle médiathèque » que François Rouet a défini voilà quelques années 3 : leurs bâtiments sont récents et modernes ; ils facilitent la convivialité et le séjour sur place ; on y trouve des collections abondantes et actualisées sur différents supports (imprimés, disques compacts, vidéos, DVD, cédéroms et Internet) ; l’accès à ces collections est libre, mais il est toutefois possible de recourir à la médiation d’un personnel spécialisé.

La médiathèque du Canal, pour schématiser, fonctionne surtout comme une centrale installée dans un grand centre-ville où sont concentrés de nombreux autres équipements, la médiathèque des 7 Mares, quant à elle, fonctionne surtout comme un équipement de proximité installé dans un quartier à dominante populaire. La seconde est moins grande que la première, son public est assez différent, de même que ses horaires d’ouverture. Dans l’une comme dans l’autre, enfin et comme souvent en France, les sections jeunesse sont installées au-dessus des sections adultes. Je renvoie au rapport final de l’étude pour plus de précisions sur la présentation de nos terrains et pour un aperçu complet des résultats de l’étude.

Nous allons surtout nous concentrer dans cet article sur le couple proximité/distance. On verra notamment qu’il est possible de mobiliser ces deux notions en évitant de les charger a priori ou a posteriori d’une valeur figée. La proximité, en effet, n’est pas systématiquement positive et la distance n’est pas fatalement négative : pour ne donner qu’un exemple, la distance est parfois salutaire dans la mesure où elle permet de prendre du recul, d’embrasser plus large ; elle est susceptible également d’être employée pour décrire une attitude d’évitement par rapport à une offre culturelle, ce qui, en soi, n’est pas nécessairement négatif, on y reviendra.

Proximité spatiale… et affective : « C’est chez nous ici ! »

Le fait d’avoir enquêté sur deux terrains assez différents, dont l’un, excentré, était situé au cœur d’un quartier populaire, nous conduit évidemment à rediscuter la question de la proximité spatiale en terme d’accès à la culture. Nous ne sommes pas les premiers à le dire, mais il faut reconnaître que l’implantation d’un équipement de lecture publique accueillant, bien doté et surtout relativement vaste au sein d’un quartier populaire – soit un équipement qui facilite le séjour, la consultation sur place et l’anonymat relatif – a des incidences positives évidentes en matière de fréquentation, notamment chez les enfants.

On retrouve souvent ainsi dans les entretiens réalisés aux 7 Mares des propos entendus ailleurs, qui montrent bien à quel point l’appropriation de la section jeunesse est très forte, au moins en tant que lieu de séjour ou de travail ; deux formules récurrentes dans les entretiens résument bien cette attitude : « C’est pour nous », « C’est à nous », complétées par le symptomatique « C’est chez nous » 4. À contre-courant d’une sociologie spontanée défaitiste qui tendrait à dire que l’évitement des institutions culturelles est une règle d’or parmi les milieux populaires et/ou immigrés, nous avons donc eu l’occasion pour notre part de vérifier que « les enfants du quartier » étaient bien présents, notamment le mercredi et le samedi ; qu’ils soient accompagnés ou pas ; qu’ils soient lecteurs confirmés ou pas ; qu’ils réussissent à l’école ou pas.

Dans le même temps, il faut préciser bien sûr que tous les enfants du quartier n’étaient pas là (heureusement d’une certaine façon) ; plus exactement, ils ne venaient pas tous aussi régulièrement à la bibliothèque et beaucoup même ne venaient pas du tout. Quand la lecture, l’emprunt de documents ou le travail sur place ne figurent pas parmi les motifs de visite déclarés, il est toutefois presque impossible en fait, au moyen de notre enquête, de bien distinguer les caractéristiques sociales de ceux qui sont captés par la bibliothèque et de ceux qui l’évitent soigneusement. On peut, en revanche, faire l’hypothèse minimaliste que les premiers sont tout simplement là parce qu’elle est là… La proximité, on l’imagine bien, joue alors surtout avec le lieu plutôt qu’avec la collection, notamment sous son aspect le plus légitime (les romans). On doit ajouter enfin, et nous ne sommes pas les seuls à le souligner encore une fois, que les jeunes que nous avons rencontrés et observés n’étaient pas là en priorité pour faire vaciller l’institution, au contraire.

À partir de ces premiers constats, on peut donc avancer l’idée qu’un processus d’imprégnation plus ou moins profond peut avoir lieu pour la majorité des enfants des 7 Mares qui fréquentent la bibliothèque avec une certaine régularité. Ils s’acculturent à celle-ci au moins en tant qu’institution, c’est indéniable : c’est-à-dire qu’ils s’imprègnent de ses procédures, de son mode de classement, de l’usage des catalogues informatisés… L’extrait qui suit en témoigne – il montre au passage que la mise en mots est parfois un peu difficile pour un enfant de 11 ans et que ce processus d’imprégnation mériterait par ailleurs souvent un travail plus approfondi (en gros, les enfants retiennent assez facilement l’air, mais plus difficilement les paroles) : « Ben on a des cartes, on prend des cartes, on veut des livres avec des cartes et puis après, on prend des livres, on vient à la… on va à l’espèce de caisse, on donne la carte, ils ont un espèce de machin pour mettre le truc à la carte, ils nous donnent les livres. On revient, on les dépose en bas sur les espèces d’étagères où ils prennent les livres, après, ils les remontent, et puis après, on les reprend ! »

Ainsi, même si la plupart des enfants rencontrés aux 7 Mares ne se destinent pas à passer en section adulte (ils le disent très clairement, surtout les garçons), cette expérience juvénile positive plus ou moins longue de la bibliothèque a toutes les chances de rester inscrite en eux durablement et sera susceptible, le cas échéant, de leur servir à nouveau lorsqu’ils auront eux-mêmes des enfants, par exemple, et qu’il faudra éventuellement les y accompagner. Les effets de l’exposition, on le voit, sont tout de même assez limités.

Il faut par ailleurs se poser la question de l’arbitraire en matière d’offre culturelle, et pas seulement en ce qui concerne l’offre de collection : les enfants des quartiers populaires auraient-ils tendance à s’approprier aussi facilement une autre institution si une autre proposition leur était faite à la place de la bibliothèque ? La réponse est oui ; sans doute. Mais on imagine mal cependant un concept aussi ouvert que la médiathèque : assez tranquille, dans tous les sens du terme, et qui se prête à autant d’usages avec une grande liberté de manœuvre 5. Le supermarché installé à toute proximité de la bibliothèque est moins accessible et beaucoup plus surveillé (en grandissant, cela dit, certains garçons passent de celle-ci à celui-là) ; le stade ou le gymnase n’intéressent qu’une frange d’enfants ; les maisons des jeunes, ou autres « centres de ressources informatiques », sont encore trop encadrés, trop spécialisés ou limités en termes d’horaires d’ouverture.

Les bibliothèques de quartier, quand elles sont suffisamment vastes et bien dotées, ont par conséquent une carte maîtresse à jouer auprès des jeunes publics défavorisés facilement captifs avant l’adolescence : non pas pour les amener en priorité vers « la grande culture », ce qui serait illusoire hormis quelques cas isolés 6, mais au moins pour tenter de mettre à leur disposition les clés de fonctionnement des établissements qui permettent de se frayer un chemin dans l’offre culturelle, fût-elle grand public ou spécialisée. L’extrait qui suit montre bien toutefois que la sélection sociale qui s’opère presque naturellement à l’entrée d’une bibliothèque n’incite pas ceux qui en sont culturellement éloignés à en franchir le seuil (ce sont deux enfants qui parlent, une fille et un garçon, ils ont 10 et 12 ans) :

« – Et dans la ville, il y a d’autres endroits qui vous paraissent importants et où vous avez plaisir à vous rendre ?

– Heu… dans les gymnases et les centres commerciaux mais à part ça…

– Le centre commercial c’est important pour une ville… pour vous…

– Ah ouais, très important.

– Et là vous retrouvez des copains ?

– Oh ouais, on peut rencontrer plein de gens, des gens qu’on n’a pas vus depuis longtemps ou des gens qu’on voit tous les jours. C’est toujours mieux de revoir des gens qu’on n’a pas vus depuis longtemps parce que on se demande ce qu’ils sont devenus, quoi.

– Ici, non, non. La bibliothèque, les gens doivent trouver ça monotone… ça bouge pas assez, trop silencieux pour eux, peut-être, donc, voilà, ils ont pas trop envie d’y venir, ils préfèrent rester au centre commercial où y a de l’action, où y a … je sais pas comment dire ça mais… où ça serait plus captivant qu’une bibliothèque. »

Trompeuse proximité

D’une certaine façon, pour résumer, les entretiens montrent que, si la distance culturelle et la méfiance sont grandes chez certains enfants, la proximité affective avec le lieu est réelle. Il faut ajouter cependant que la comparaison de la médiathèque des 7 Mares (type « quartier ») avec celle du Canal (type « centre-ville ») mérite d’être nuancée. Ces deux établissements, en effet, ne s’opposent pas terme à terme en ce qui concerne les profils et les usages des publics jeunes qui les fréquentent, les distinctions sont graduelles : l’appropriation du lieu semble plus forte aux 7 Mares et celle de la collection plus forte au Canal. Au-delà des différences objectives liées à l’implantation et à la configuration des deux établissements, on relève par ailleurs bon nombre de ressemblances entre les deux établissements que l’on peut renvoyer encore à cette notion de proximité.

D’une manière générale, nous avons pu nous apercevoir ainsi que les enfants demeuraient longtemps assujettis à une forme de connaissance et de reconnaissance visuelle de la section jeunesse, notamment en ce qui concernait la localisation plus ou moins précise de ses différents secteurs (les BD, les romans, les documentaires, les albums…). Comme pour beaucoup d’adultes, on s’aperçoit en fait qu’il faut du temps et de l’apprentissage pour passer de « la carte à l’échelle 1/1 » mémorisée 7 (soit les images mentales inscrites à la faveur des précédentes visites) à un mode de connaissance plus abstrait passant notamment par une expérience de la classification ou de l’usage raisonné du catalogue informatique. Il est évident que ce que Jean-François Barbier-Bouvet qualifiait de « démarche systématique » 8, qui consiste à parcourir tout ou une partie seulement de l’espace dévolu aux collections pour en prendre connaissance de manière photographique, est une stratégie coûteuse et parfois trompeuse (on pense avoir tout vu…).

Autre exemple de proximité trompeuse : la connaissance déclarée et l’usage effectif des ordinateurs. L’ordinateur, en effet, s’est révélé être un objet familier de la plupart des enfants que nous avons rencontrés, surtout des garçons 9. À plusieurs reprises, il est même arrivé aux 7 Mares qu’on nous dise que la médiathèque n’avait d’intérêt que parce qu’elle proposait l’accès à quelques postes informatiques (permettant de jouer avec le catalogue ou d’utiliser Internet). Mais cette familiarité générationnelle avec l’ordinateur est parfois contrariée par un manque de savoir-faire ou de savoir encyclopédique tout court… Maîtriser le clavier et la souris c’est une chose, maîtriser l’orthographe ou la mise en contexte des informations trouvées en est une autre ; le fossé entre les deux est immense dans certains cas. On peut donc être à l’intérieur de la bibliothèque et en même temps être « à côté de la plaque » d’une certaine façon… Ce qui se vérifie également avec les adultes, à ceci près que le potentiel de découverte et d’apprentissage des enfants est immense et qu’ils nous ont semblé, du moins pour ceux que nous avons interviewés et observés, étrangers à toute notion d’indignité culturelle.

On doit souligner enfin que nous avons eu l’occasion de nous rendre compte que l’accompagnement parental, manifestement plus fréquent au Canal qu’aux 7 Mares, facilitait le rapprochement des enfants avec la médiathèque, l’apprentissage des codes du livre et du bon usage des lieux publics culturels (ne pas courir, ne pas crier…), mais en même temps qu’il était susceptible d’entraver l’autonomie des jeunes usagers (dans le choix des documents, le rapport direct avec le personnel), ce qui tendait dans certains cas à les maintenir involontairement à distance symbolique du lieu.

Distances sociales et culturelles

L’un des signes les plus évidents d’une forme de distance culturelle avec l’institution bibliothèque s’exprime à travers l’éloignement avec la section adulte. Ici encore, les limites de l’exposition juvénile se font sentir : beaucoup d’enfants, en effet, quel que soit leur sexe ou l’établissement qu’ils fréquentent, nous ont affirmé avec force, conviction, et tout en affichant une certaine sérénité, qu’il n’était pas question qu’ils poursuivent leurs aventures en section adulte en grandissant ! Ils faisaient pourtant preuve en général d’une bonne connaissance de celle-ci, savaient pouvoir y trouver des bandes dessinées ou des films qu’ils avaient dans certains cas le droit d’emprunter, mais ne voyaient pas l’intérêt de la fréquenter, sinon pour y travailler, ce qui était loin d’être le cas de tous.

Deux univers nous étaient alors décrits en entretien : celui vivant, animé, chaleureux, coloré, décoré, collectif de la section jeunesse et celui – en forçant un peu le trait – calme, silencieux, gris, très ordonné, contrôlé, « tassé » individuel de la section adulte ; comme s’il s’agissait de deux établissements physiquement distincts en somme. Les pré-adolescents et les adolescents les plus engagés dans la section adulte que nous avons rencontrés étaient, de toute façon, le plus souvent des gros lecteurs qui venaient seuls à la bibliothèque, ou encore des jeunes usagers qui avaient pris l’habitude de travailler « en bas » pour l’école. Dans l’un comme dans l’autre cas, leur séjour en section adulte ne tenait pas tant au pouvoir d’attraction de l’institution elle-même, aux articulations naturelles qu’elle propose en théorie d’une section à l’autre, qu’à des habitudes et des aptitudes qui lui sont extérieures.

La distance culturelle se vérifie également dans l’évitement des ouvrages sélectionnés par le personnel et mis en avant sur des présentoirs ad hoc. Il est arrivé ainsi qu’on nous livre un discours bien rodé sur le peu d’intérêt que pouvaient représenter les ouvrages regroupés sur une table thématique ou présentés de face en tête de rayonnage : puisqu’ils étaient sélectionnés par le personnel, il devait s’agir de livres « bons à lire », sous-entendu ennuyeux et peut-être difficiles d’accès ou longs… Dans le même registre, ce n’est sans doute pas un hasard si, à aucun moment, même lorsque le thème était proposé en cours d’entretien, les sélections d’ouvrages de jeunesse réalisées pour le réseau et éditées sous forme de petites brochures n’ont été évoquées : comme si elles n’étaient pas du tout destinées aux enfants. Il faut dire, à la décharge de ceux-là, que les coups d’éclairage sur la collection sont autant destinés aux adultes en général (parents, enseignants, animateurs, autres bibliothécaires ou documentalistes) qu’aux enfants eux-mêmes.

Les jeunes usagers des sections jeunesse en viennent souvent ainsi à développer des stratégies d’évitement destinées à désamorcer les intentions pédagogiques ou culturelles (au sens fort du terme) des adultes : il est beaucoup plus sûr, par exemple, de se servir sur les chariots de rangement qui servent alors de présentoirs détournés (voilà des livres lus par d’autres enfants et qui me sont indiqués sans qu’il soit nécessaire de formuler une demande explicite à quiconque).

Mais l’élément le plus révélateur de cette distance culturelle, même s’il prête à plusieurs types de lecture, est sans doute la distance relative maintenue volontairement par beaucoup d’enfants avec le personnel. On peut, en effet, considérer que la volonté affichée par certains de ne jamais s’adresser aux bibliothécaires est emblématique d’un éloignement culturel avec l’institution. Autant le personnel à certains moments nous laissait entendre que les enfants s’adressaient facilement à eux, autant les enfants de leur côté manifestaient dans les entretiens une forme de résistance active pour éviter le contact. S’ils devaient établir ce contact, c’était d’ailleurs essentiellement pour obtenir des « dames » des tuyaux qui allaient leur permettre de mener à bien un travail scolaire.

La meilleure façon de rendre compte de cette distance avec le personnel, c’est effectivement d’avancer l’idée que, pour les enfants, la bibliothécaire en section jeunesse (100 % de femmes dans les équipes que nous avons rencontrées) est souvent du côté du monde des adultes, de la culture légitime. D’où, sans doute, cette appellation quasi systématique en entretien, imprécise, voire dé-professionnalisante : « les dames ». D’autres lectures pourraient être faites du recours à cette terminologie un peu vague, d’autant plus que les mamans qui accompagnent les enfants ont tendance également à l’employer, mais il faut reconnaître qu’elle s’inscrit dans un contexte où les enfants pensent parfois que le personnel en section jeunesse n’a pas les mêmes goûts qu’eux et qu’il serait incapable, selon certains, de donner des conseils de lecture qui puissent leur correspondre. À l’inverse, la proximité culturelle avec le personnel et la pleine reconnaissance de ses compétences, c’est l’usage significatif du prénom ; mais c’est très rare dans notre corpus, même pour des enfants qui viennent le mercredi et le samedi depuis plusieurs années déjà.

Il est une institution, enfin, qui se situe à mi-chemin entre distance et proximité dans les représentations des enfants, c’est l’école. La médiathèque ça n’est pas l’école, mais alors pas du tout ! Voilà qui ressort clairement de nos entretiens. Pourtant, c’est manifestement elle qui transmet en général le plus d’informations et de savoirs pratiques sur la bibliothèque quand on analyse le discours des enfants, notamment en ce qui concerne le classement des documents, la classification ou l’usage des catalogues informatisés. Tout laisse à penser, en effet, que ce savoir plus ou moins bien maîtrisé en section jeunesse est essentiellement importé de l’extérieur par une institution que les professionnels décrivent tour à tour comme partenaire et comme concurrente… Voilà qui prête à réfléchir.

Quelques mots encore pour conclure : une enquête comme la nôtre, dont le champ d’observation est très large et la méthodologie résolument qualitative, n’échappe pas au problème de la surinterprétation, voire de la partialité ; nous en sommes conscients. On aura compris que le fait de présenter ici les choses telles qu’une grande partie des enfants interrogés nous les ont données à entendre – en insistant parfois sur les aspects les plus négatifs – est un parti pris qui n’a pas pour objectif de « dénoncer injustement », mais « d’éclairer différemment ». Ce faisant, nous passons un peu sous silence les témoignages nombreux qui faisaient état d’un usage facile, heureux, approfondi et sans histoire de la section jeunesse. Cette enquête ne permet pas non plus, sinon avec les précautions méthodologiques habituelles, de généraliser les résultats obtenus à l’ensemble des sections jeunesse en France. Il convient donc de compléter nos analyses avec d’autres travaux de terrain, monographiques ou non, de poursuivre dans la voie des études comparées et de l’ouverture aux autres disciplines (sociologie urbaine, démographie, psychologie, ethnologie…). Il faut peut-être également reprendre les questionnements à la base, quitte à se mettre dans une position inconfortable : les enfants sont-ils vraiment le destinataire final privilégié de l’offre en section jeunesse ? Et souhaite-t-on vraiment en voir passer le plus grand nombre en section adulte ? Questions qui doivent être adressées aux bibliothèques et médiathèques dans leur ensemble, et pas seulement aux sections jeunesse.

Janvier 2004

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Détail de l’échantillon

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Médiathèque du Canal. © C. Evans – Saint-Quentin-en-Yvelines (1/3)

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Typologie d’usages en section jeunesse

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Médiathèque du Canal. © C. Evans – Saint-Quentin-en-Yvelines (2/3)

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Médiathèque du Canal. © C. Evans – Saint-Quentin-en-Yvelines (3/3)

  1.  (retour)↑  Martine Burgos, Christophe Evans, « Enquête sur les sections jeunesse du San de Saint-Quentin-en-Yvelines », mai 2003. Depuis lors, Philippe Debrion s’est expatrié au centre culturel français de Lomé au Togo, et Saint-Quentin-en-Yvelines s’est transformée en communauté d’agglomération.
  2.  (retour)↑  Dans les médiathèques de Saint-Quentin, l’inscription est gratuite pour les enfants, l’emprunt de phonogrammes et de vidéogrammes est payant pour les plus de 25 ans (15 euros annuels). Le réseau compte plus de 500 000 documents – 370 000 livres dont 170 000 pour la jeunesse –, et plus de 40 % d’inscrits parmi la population.
  3.  (retour)↑  François Rouet, La grande mutation des bibliothèques municipales : modernisation et nouveaux modèles, DEP-Ministère de la Culture, 1998.
  4.  (retour)↑  Voir notamment les contributions de Martine Burgos, Nassira Hedjerassi, Patrick Perez, Fabienne Soldini et Philippe Vitale dans l’ouvrage collectif Des jeunes et des bibliothèques : trois études sur la fréquentation juvénile, BPI-Centre Pompidou, 2004.
  5.  (retour)↑  Au contraire de l’école, notamment du collège, que les enfants décrivent parfois comme une « institution totalitaire », pour reprendre la formule d’Erving Goffman, la médiathèque est présentée comme un espace de liberté et d’autonomie par ceux qui la fréquentent.
  6.  (retour)↑  Cas isolés mais hautement significatifs comme l’ont montré les chercheurs : Michèle Petit, Chantal Balley, De la bibliothèque au droit de cité : parcours de jeunes, BPI, 1996.
  7.  (retour)↑  Umberto Eco, « De l’impossibilité d’établir une carte de l’empire à l’échelle de 1/1 », Pastiches et postiches, Messidor, 1988.`
  8.  (retour)↑  Jean-François Barbier-Bouvet, Martine Poulain, Publics à l’œuvre, La Documentation française, 1986.
  9.  (retour)↑  Pour trouver des documents précis, la majorité des enfants interviewés préféraient d’abord s’en remettre en priorité à eux-mêmes (en auscultant du regard les rayons), éventuellement aux catalogues informatisés en second, et, en dernier recours – mais seulement pour certains d’entre eux –, aux « dames ».
  10.  (retour)↑  « En dehors du chien, le meilleur ami de l'homme est un livre. En dedans, il fait trop sombre pour lire. »