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Raymond Chasle

Qui a peur de la culture ? Une théorie scientifique de la culture

préf. de Jean Poirier. Paris : Publisud, 2003. – 752 p. ; 24 cm. – (L’Observatoire des sociétés). ISBN 2-86600-947-9 : 60 €

par Jean-François Hersent

La montée de l’incompréhension entre les peuples du Nord et du Sud, la méconnaissance des mécanismes de déconstruction et de recomposition des identités constituent autant de phénomènes, liés à l’échec de la réduction des inégalités sur la planète, qui appellent un renouvellement des approches théoriques et pratiques de la question culturelle. Quelle est la nature des différences culturelles que nous pouvons observer entre – et au sein même – des sociétés contemporaines et qui semblent l’emporter sur les traditionnelles différences de classes ? Comment sont-elles produites et reproduites ?

Ces questions, au croisement de l’analyse sociologique, ethnologique et politique, en induisent d’autres, au plan de la philosophie politique, qui portent sur ce qu’il convient de souhaiter ou de refuser pour l’avenir de la planète. Plus précisément, la place de choix qu’occupe aujourd’hui la culture dans les sciences humaines tient à ce qu’elle est le lieu d’un interminable débat sur la place de l’universel et du particulier dans l’action et la pensée humaines. Mais peut-on pour autant élaborer une théorie scientifique de la culture ? C’est à l’élucidation de ces questions que s’attache Raymond Chasle (1930-1996), ambassadeur mauricien auprès de l’OUA et principal négociateur ACP du volet de coopération culturelle et sociale de la Convention de Lomé, tout au long de cet ouvrage imposant qu’il nous livre à titre posthume 1. En treize chapitres sont passées en revue, dans une optique pluridisciplinaire, les principales avancées de la connaissance contemporaine.

Le résultat est à la hauteur des ambitions de l’auteur qui, empruntant une présentation éclectique à plusieurs entrées (pas toujours convergentes), fait éclater les étiquettes et les taxinomies au profit d’une approche théorique originale qui permet de contextualiser la notion de culture et de donner ainsi à une comparaison analytique toute sa valeur. Bref, une démarche d’élucidation des définitions du mot culture pour mieux lever les ambiguïtés trop souvent habilement cultivées de son usage et « traquer les idéologies qui travaillent les sciences sociales occidentales » en vue de produire « une analyse rigoureuse des mécanismes qui travaillent sur l’élaboration des images de l’autre » (p. 594).

Spécificité des sciences de la culture

Sur le plan méthodologique, Raymond Chasle met en lumière la spécificité des sciences de la culture dans un long et important chapitre, le cinquième, intitulé emblématiquement « Nature et culture ». Il pointe à la fois les fécondations réciproques et les perversions auxquelles a donné lieu la transposition des concepts et des modes d’investigation des sciences naturelles – dites exactes – dans les sciences humaines. La clarification conceptuelle à laquelle il procède porte sur les termes de culture, civilisation, idéologie, utopie, croyances, valeurs, rites, mythes, symbolismes, etc., et s’attaque aux notions d’identité culturelle, d’acculturation et d’inculturation, de dynamique culturelle, de démocratisation et de démocratie culturelle. Cette perspective conduit Chasle à se démarquer d’Hannah Arendt qui, dans La crise de la culture 2, semble réduire la culture à l’art. Après avoir survolé les travaux de Louis Dollot, Claude Javeau, Jean Onimus, Raymond Tschumi ou Edward T. Hall, Chasle préfère se référer aux idées développées par Herbert Marcuse dans Culture et société 3. Le sociologue allemand observe en effet que « la culture fut toujours le privilège d’une petite minorité, une affaire de richesse, de temps et de chances ».

Selon Chasle, une théorie de la culture ne peut constituer une contribution au développement des sciences sociales qu’à la lumière d’une réflexion critique « sur la crise de l’esprit » ou, pour le dire autrement, à la lumière d’une (re)mise en cause des sciences dites de l’homme. Il s’agit dans cette perspective de réagir contre la partition arbitraire, produite et entretenue par l’académisme universitaire – lequel pousse à la fragmentation, à la surspécialisation et à l’autonomisation des champs du savoir –, entre certaines sciences dites naturelles et les sciences de l’homme. Seule une mise en rapport des différents savoirs, intégrant dans un même mouvement les contrastes et les dialogues, est susceptible de faciliter des rapprochements épistémologiques féconds entre les domaines de la connaissance.

Cette théorie de la culture doit se déployer à partir de notions différentes de celles qui, comme celles d’évolution et d’évolutionnisme, ont caractérisé depuis les Lumières la science et la conception occidentale du monde, laquelle, selon Lévi-Strauss, postule que « le critère de la connaissance n’est définissable que par référence à la science de l’Occident » 4. Cette conception fut, selon R. Chasle, à la racine de l’émergence de cette fausse conception du progrès qui a gangrené la sphère des sciences de l’homme, naguère avec la dérive du darwinisme social et, plus récemment, avec celle de la sociobiologie.

R. Chasle appelle de ses vœux une nouvelle démarche en anthropologie capable de promouvoir une conception globalisante de la culture, s’inspirant de celle défendue par Edward Burnett Tylor, anthropologue britannique de la seconde moitié du XIXe siècle, à qui l’on doit la première définition du concept ethnologique de culture : « Culture ou civilisation, pris dans son sens ethnologique le plus étendu, est ce tout complexe qui comprend la connaissance, les croyances, l’art, la morale, le droit, les coutumes et les autres capacités ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société. » 5

Tout en reconnaissant sa dette à l’égard de l’anthropologie, R. Chasle ne se prive pas cependant d’en montrer les limites heuristiques. Pour lui, « l’anthropologie qui a eu la prétention d’être une science de la culture, n’a pas comblé les attentes qu’elle a suscitées. Les théories des anthropologues, implicites dans nombre d’ouvrages ou qui s’annoncent comme telles, sont des échecs notoires ou reconnus, au moins par d’autres scientifiques au premier rang desquels se trouvent les anthropologues eux-mêmes » (p. 178). En comparaison, « les théories de la culture tentées par Freud et Roheim ont malgré tout apporté des éclairages d’une très grande utilité, des connaissances d’une extrême pertinence. Autant d’entreprises qui ne permettent pas de dire que les théories de la culture sont vaines » (ibid.).

Les phénomènes d’acculturation

En réalité, R. Chasle s’intéresse moins à la nature de la culture qu’à sa malléabilité. Sa conception de la culture est profondément dynamique. Il s’attache au mélange entre les cultures et aux phénomènes de transformation des unes par les autres. Il s’inspire des travaux de l’anthropologie – américaine notamment – sur l’acculturation, tout en se démarquant du culturalisme : il insiste non seulement sur les cadres sociaux mais, aussi et surtout, sur les contextes écologiques et psychologiques de l’acculturation. Pour Chasle, les cultures particulières ne peuvent être comprises sans référence à la Culture, « ce capital commun » de l’humanité dans lequel elles puisent pour élaborer leurs modèles spécifiques.

R. Chasle passe en revue, sans pour autant les faire siennes, plusieurs typologies des réactions culturelles. Cela va de la résistance totale, avec le refus de la culture imposée et avec les phénomènes d’enculturation, jusqu’à l’assimilation complète. Entre ces deux extrêmes, restent des possibilités intermédiaires nombreuses : acceptation et appropriation de l’autre culture, mais aussi réinterprétation, refus partiel et tri sélectif, contre-acculturation. Parmi les modalités de l’acculturation, R. Chasle insiste particulièrement sur le principe de coupure. Tout contact modifie les deux parties, le groupe dominé, mais aussi, dans un retour de balancier, le groupe dominant. L’acculturation est toujours réciproque et il vaut mieux dès lors parler d’« interpénétration » des cultures. Grâce à l’inventivité des peuples en situation de résistance culturelle, l’acculturation, même forcée et violente (esclavage, colonisation), peut au final déboucher sur une reformulation culturelle positive.

Loin de constituer une forme culturelle dégénérée et indigne d’analyse, les phénomènes d’acculturation sont pour R. Chasle (comme pour la plupart des anthropologues) synonymes de création. Adoptant un concept de Lévi-Strauss, le « bricolage », R. Chasle voit dans ces entreprises de syncrétisme interculturel la création d’un ensemble homogène, cohérent, neuf (même s’il fait référence à une tradition).

Raymond Chasle fait aussi appel aux ressources de l’imaginaire, à la créativité souvent négligée par les sciences humaines, en vue de réhabiliter ces deux attributs si distinctifs de l’espèce humaine que sont le passionnel et l’irrationnel. Les longs développements du chapitre 8, « Psychanalyse et psychiatrie », replacés dans la trame générale de l’ouvrage, sont à cet égard tout à fait éclairants.

Enfin, dans le long et dernier chapitre en forme de conclusion, intitulé « Guerre et culture », R. Chasle sonde l’histoire du passé pour faire apparaître les raisons profondes du colonialisme, des deux guerres mondiales du XXe siècle et de la situation de désastre généralisée qui prévalait sur la planète à l’orée du nouveau millénaire.

En définitive, Raymond Chasle fait partie de ceux qui croient que les sciences sociales, malgré leurs limites et leurs points aveugles, peuvent être autre chose qu’un effort d’analyse et d’explication des phénomènes sociaux. Certes, les sciences humaines, comme il préfère les appeler, ont vocation à produire des théories qui rendent compte du fonctionnement social, c’est là leur raison d’être. Mais elles doivent avoir aussi pour ambition, estime-t-il en nous en livrant une parfaite leçon dans ce livre, d’éclairer le débat public et d’intervenir pour souligner les enjeux d’une décision pour la vie de la cité ou offrir à la réflexion et à la délibération collective des perspectives inédites.

Telles sont les questions qui traversent l’ouvrage de R. Chasle, livre savant qui invite à naviguer dans l’univers des sciences humaines ; livre ambitieux aussi, puisqu’au travers de sa réflexion sur la culture, l’auteur entend proposer une nouvelle conception de la recherche en sciences sociales, utile aux sociologues et aux anthropologues bien sûr, mais aussi, fort du constat que lui fournit sa longue expérience de diplomate, aux politologues et aux décideurs politiques.

  1.  (retour)↑  Ce livre ne doit sa publication qu’à la détermination de ses proches qui ont réuni l’intégralité de ses notes de travail.
  2.  (retour)↑  Hannah Arendt, La crise de la culture, Gallimard, « Idées », 1972.
  3.  (retour)↑  Herbert Marcuse, Culture et société, Minuit 1970 [1954].
  4.  (retour)↑  Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale deux, Plon, 1973.
  5.  (retour)↑  Edward B. Tylor, La civilisation primitive, 2 vol., Reinwald, 1876-1878 [Primitive Culture, 1871].