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« Je maintiendrai ». La conférence annuelle de l'Intamel

Aline Girard-Billon

Au printemps 2003, en raison de la situation sanitaire incertaine, le bureau de l’Intamel (International Association of Metropolitan Libraries) a décidé de déplacer le congrès initialement prévu à Singapour. Le président de l’Intamel, Frans Meijer, directeur de la bibliothèque de Rotterdam, en fidèle sujet de Sa Majesté la reine Béatrix, a considéré que c’était à lui de « maintenir 1 » et a convié les membres de l’Intamel à un congrès-surprise aux Pays-Bas. Car, si la ville hôte était officiellement Rotterdam, ce sont bien les bibliothèques publiques des Pays-Bas qui, du 21 au 26 septembre, ont accueilli les congressistes avec un programme concerté et varié.

Trente délégués, représentant vingt et une villes d’Europe, d’Amérique et d’Asie, ont acquis en six jours de conférences une excellente connaissance de l’organisation des bibliothèques publiques et des réseaux des grandes villes néerlandaises. Au programme, comme c’est désormais la tradition, des visites, des interventions de professionnels nationaux et des présentations proposées par les délégués eux-mêmes.

Grand angle

Thomas Rehak a peint un tableau du réseau des bibliothèques de Prague pendant et après les inondations de l’été 2002. L’exposé du directeur des bibliothèques publiques de Prague, tout en étant plein d’humour, avait pour objectif de faire vivre les auditeurs heure par heure au cœur de l’angoisse et de l’urgence. Les dégâts ont été considérables 2.

David Bradbury, directeur du département des Libraries and Art Galleries de la Corporation of London, a présenté le réseau (ou plutôt les réseaux) des bibliothèques de Londres et les nombreuses difficultés que connaissent les bibliothèques publiques britanniques. La situation des bibliothèques de Londres est, comme ailleurs, peu encourageante, mais elle est plus complexe du fait de l’organisation politico-administrative de la capitale et de l’absence d’une autorité unique pour les bibliothèques publiques qui relèvent directement des autorités locales des trente-trois « districts ». Les bases de la coopération ont cependant été posées avec la création de la London Library Development Agency (LLDA), l’ouverture d’un site web 3 et le projet WILL (What In London Libraries ?) qui propose des informations sur l’ensemble des bibliothèques publiques londoniennes.

Christian Relly, directeur de la bibliothèque Pestalozzi de Zürich, a présenté l’évolution tant attendue du réseau suisse. Une restructuration d’envergure est en cours : le réseau actuel (une bibliothèque centrale et seize annexes de taille modeste) se recompose avec la création de sept nouvelles bibliothèques de secteur de 700 à 1000 m2 et d’une bibliothèque multiculturelle, et la fermeture de plusieurs petits équipements.

Liv Saeteren, d’Oslo, a décrit les difficultés du projet de nouvelle bibliothèque centrale. Le concours d’architecture a désigné le cabinet OMA (Office for Metropolitan Architecture) de l’architecte néerlandais le plus en vogue du moment, lauréat du prix Pritzker 2000, Rem Koolhaas, pour concevoir ce qui sera le centre de la vie culturelle de la capitale norvégienne. Parfaitement située au cœur de la ville, la future bibliothèque centrale s’étendra dans quelques années sur 30 000 m2 et intégrera une galerie d’art de 3 000 m2 au sein d’un bâtiment peu spectaculaire, mais fonctionnel… si toutefois des antagonismes profonds entre politiques et administratifs ne mettent pas en péril le calendrier de réalisation, voire le projet.

George Durnell, seul délégué nord-américain, représentant la Saint Louis County Library (Missouri), a évoqué le filtrage d’Internet pour les jeunes dans les bibliothèques, réglementé par le Children Internet Protection Act, loi fédérale. La profession outre-Atlantique a dans son ensemble manifesté une vive opposition à l’égard du CIPA et des pressions financières exercées : l’attribution de subventions du gouvernement fédéral aux bibliothèques est en effet aujourd’hui conditionnée à l’application du CIPA. De même, George Durnell a été très critique à l’égard du USA Patriot Act, contraire selon lui au premier amendement de la Constitution des États-Unis (Freedom of information, thought and speech).

Davorka Bastic´ et Tatjana Nebesny ont fait découvrir les bibliothèques de Zagreb, largement inconnues. La Croatie est sortie de l’ombre et, tout comme de nombreux pays de l’Europe de l’Est, elle s’ouvre à l’information et aux échanges internationaux.

Jan van Vaerdenburg, d’Anvers, a décrit lui aussi un projet de nouvelle bibliothèque centrale. Une place prééminente lui est réservée dans le programme de « régénération » urbaine, sociale et culturelle d’Anvers et le concept exposé est ferme et novateur : self-service intégral, flexibilité des espaces, délocalisation du « back office ». La bibliothèque centrale, d’une surface de 5 000 m2, ne comporte que des espaces publics ; les bureaux et zones techniques (1 000 m2) sont implantés à distance à moindre coût et le personnel circule entre les deux sites.

Sharon Thien, du National Library Board de Singapour, a présenté la démarche qualité des bibliothèques de Singapour (ISO 9001).

Je suis moi-même intervenue pour faire découvrir l’Association des directeurs des bibliothèques municipales et intercommunales des grandes villes de France (ADBGV). La présentation était articulée autour du site de l’association 4. L’attention s’est spécialement portée sur la gestion en ligne de projets et sur la disponibilité de statistiques. Dans un temps où il faut sans cesse évaluer, comparer, « benchmarker » comme on pourrait le dire en copiant le terme anglo-saxon, l’activité de l’ADBGV est apparue comme extrêmement précieuse.

Zoom sur Copenhague

Borge Sorensen, directeur des bibliothèques publiques de Copenhague, a voulu nous entretenir des services les plus innovants des bibliothèques danoises 5. Depuis octobre 2000, les catalogues de toutes les bibliothèques danoises, publiques et universitaires, sont accessibles via un portail commun 6. C’est donc une offre globale qui est proposée à distance aux usagers. À partir de cet accès unique aux catalogues, ils peuvent réserver en ligne et se faire livrer les documents : il leur suffit d’indiquer la bibliothèque où ils souhaitent retirer les titres choisis. Les documents des bibliothèques danoises circulent donc dans tout le pays ; 45 000 demandes ont été formulées en 2002. Le réseau de Copenhague offre également ce service aux habitants de la capitale. Le succès y est immense : quatre ou cinq bibliothèques du réseau sont des points d’accès particulièrement prisés.

Borge Sorensen a attiré l’attention sur un phénomène surprenant, qui se révélera peut-être inquiétant : à Copenhague, où 75 % des réservations de documents sont effectuées par Internet, les documents sélectionnés à distance sont la plupart du temps en rayon et donc disponibles pour qui fréquente une bibliothèque sur le mode traditionnel. Mais de plus en plus nombreux sont les usagers qui semblent préférer faire leur marché à distance et ne se déplacer qu’à bon escient, pour emprunter ou consulter un document mis de côté à leur intention.

Plusieurs enseignements doivent être tirés de cette information : tout d’abord, pour ces utilisateurs d’un nouvel âge, l’« accès indirect » aux collections n’est pas un handicap. À l’heure de la généralisation du libre accès, alors que pendant de longues années les bibliothécaires de lecture publique du monde entier se sont ingéniés à supprimer les magasins, ceux-ci se reconstituent de facto ! Les principes de bibliothéconomie sur lesquels nous vivons depuis des décennies ont-ils du plomb dans l’aile ? La conception des nouveaux équipements doit-elle être repensée à la lumière de ces nouveaux usages ? Pourrait-on aller jusqu’à imaginer que certaines bibliothèques associent simplement catalogues électroniques, magasins et salles de lecture, l’ensemble accompagné d’une grande variété de services ?

En second lieu, l’usager ne paraît pas éprouver le besoin, avant de sélectionner des titres, de feuilleter les ouvrages documentaires, d’évaluer les contenus, de comparer l’information : il se limite au descriptif disponible dans le catalogue en ligne. Cette sélection à distance, à l’aveugle, ne multiplie-t-elle pas les réservations d’ouvrages… pour voir ? Le gain de temps espéré n’est-il pas une perte de temps ?

D’autre part, les personnels des bibliothèques ont un important surcroît de travail, puisque ce sont eux qui, à la place des usagers, vont à la recherche des ouvrages en rayon. C’est un transfert de charge de l’usager sur le bibliothécaire, et si la tendance observée au Danemark se confirme ailleurs, cette donnée ne sera-t-elle pas à prendre en compte à l’avenir dans toute évaluation des ressources humaines ?

Enfin et pour terminer, les professionnels se doivent d’observer avec la plus grande attention les nouveaux usages des bibliothèques, et plus largement des équipements culturels, afin d’adapter l’offre aux nouvelles pratiques et attentes des usagers. Si l’on n’est pas suffisamment vigilant, ne risque-t-on pas un rendez-vous manqué entre une bibliothèque qui n’atteint pas son public et un usager qui n’obtient pas satisfaction ?

Pour terminer, Borge Sorensen a annoncé, comme ses collègues d’Oslo et d’Anvers, la construction d’une nouvelle bibliothèque centrale de 18 000 m2 à Copenhague, pour remplacer l’actuelle centrale, certes récente puisqu’inaugurée en octobre 1993 dans un ancien bâtiment industriel reconverti, mais trop exiguë (9 400 m2) pour répondre à la demande.

L’Intamel a également tenu son assemblée générale, à l’ordre du jour de laquelle était la question de son statut. L’Intamel jusqu’à ce jour était une table ronde de l’IFLA. Cette structure ayant cessé d’exister, l’Intamel a donc décidé de devenir une section de l’IFLA intégrée dans la division III (Bibliothèques servant le grand public). Elle va donc fonctionner dorénavant selon les règles de la fédération et en particulier organiser une open session « grand public » lors de chaque congrès de l’IFLA, comme cela a été le cas à Berlin en août 2003. L’Intamel va continuer à tenir une conférence annuelle réservée aux membres pour évoquer des dossiers spécifiques.

  1.  (retour)↑  Selon la devise des Pays-Bas depuis le XVIe siècle.
  2.  (retour)↑  Les événements sont présentés en détail sur le site de la bibliothèque municipale de Prague http://www.mlp.cz. Voir aussi l’article d’Anna Machová, « Tristesse de l’été tchèque » dans le BBF, 2003, no 2, p.105-107.
  3.  (retour)↑  http://www.londonlibraries.org.uk
  4.  (retour)↑  http://www.adbgv.asso.fr
  5.  (retour)↑  On signalera rapidement les prestations mentionnées par Borge Sorensen : http://www.biblioteksvagten.dk (interroger un bibliothécaire) donne accès à un service de référence en ligne ouvert sept jours sur sept. http://www.fng.dk (Folkebibliotekernes netguide) est un guide vers les principaux sites web sélectionnés par un groupe de quelque quatre-vingt-dix bibliothécaires issus de vingt bibliothèques publiques. On peut être informé par courrier électronique des liens les plus récents.Un service spécifique aux enseignants est proposé depuis avril 2002 sur le site http://www.skrivopgave.dk Il s’agit par ce biais d’aider les professeurs à former les collégiens et lycéens à la recherche documentaire en ciblant au mieux les recherches. http://www.netmus.dk offert depuis janvier 2003, est une discothèque de prêt en ligne. Les usagers peuvent décharger sur le PC pour une durée limitée la musique de leur choix, dont les droits ont été négociés avec les éditeurs. Une collection de 1 700 titres est aujourd’hui disponible.Les bibliothécaires danois consacrent 30 à 35 % de leur temps de travail aux services en ligne.
  6.  (retour)↑  http://www.bibliotek.dk