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La littérature, un art nouveau à l'école

Henriette Zoughébi

L’entrée de la littérature dans les nouveaux programmes de l’école primaire est un événement de grande portée qui croise des enjeux disciplinaires, artistiques et sociétaux. Ce travail a été proposé sous l’impulsion de Jack Lang, alors ministre de l’Éducation nationale, dans le cadre d’une rénovation dont la philosophie générale est de favoriser, au sein de l’école, le développement complet de l’enfant, de son intelligence, de sa capacité d’abstraction, mais aussi de sa sensibilité.

Ce qui m’a animée dans cette mission est une aspiration à l’égalité pour tous les enfants, de lutte contre les inégalités scolaires. Ayant beaucoup travaillé en Seine-Saint-Denis, je considère que cette idée est très importante. Pour la première fois dans l’histoire de l’Éducation nationale, la littérature, partie intégrante de ce projet, était placée du côté des arts et non pas seulement du côté de la maîtrise de la langue. Il faut percevoir qu’un petit déplacement non sans importance s’est alors opéré. Bien évidemment, la littérature existe à l’école depuis toujours, elle y a une place royale. À l’école primaire, elle était souvent du côté de la maîtrise de la langue et, au collège ou lycée, du côté d’un travail critique sur les livres. La placer du côté des arts opère en soi une petite révolution dans les mentalités. Cela signifie que, la considérant comme un art, on ne la considère pas seulement comme un support ou une matière de lecture.

La découverte de la diversité des genres

Les instructions officielles insistent sur la nécessité pour l’enfant de beaucoup lire, de faire l’expérience de la lecture d’œuvres littéraires. Les résultats de la consultation sur les nouveaux programmes ont fait apparaître le désir des enseignants d’avoir une liste d’œuvres de référence.

En 2002, à la demande du groupe d’experts chargé des nouveaux programmes, une commission dont j’ai assuré la coordination a travaillé à l’élaboration de cette liste. Notre objectif était de proposer un parcours et des repères pour une première culture littéraire et artistique, et de permettre la découverte de la diversité des genres, que ce soit dans la littérature française ou étrangère : poésie, théâtre, album, bande dessinée, roman, conte.

Une liste d’œuvres de référence est un outil. Afin de constituer une culture littéraire, cette liste établit des liens et une continuité entre l’école et les suggestions de lecture qui sont faites au collège. Elle propose des textes du patrimoine et des œuvres contemporaines. Pour rester en prise avec l’actualité éditoriale, il est prévu qu’elle soit prochainement étendue. Les œuvres littéraires sont lues dans des livres présentés en édition courante ou en livres de poche, en aucun cas sous forme de photocopies ou d’extraits, ni d’éditions préparées pour la classe avec des commentaires ou des exercices. Il ne s’agit donc pas de manuels scolaires, tout à fait nécessaires en revanche dans les apprentissages.

La fréquentation des œuvres, en suscitant de nouveaux désirs, multiplie pour chaque élève les occasions de rencontres avec la littérature. Mais parallèlement, ces préconisations ont pour objectif de permettre la construction d’une culture partagée dans laquelle œuvres du patrimoine et écritures contemporaines jouent un rôle structurant.

Une rencontre avec des œuvres exigeantes

Il est primordial que l’école favorise la rencontre des élèves avec des livres exigeants, sinon un grand nombre d’enfants ne feront jamais cette expérience de lectures fondatrices. Chaque adulte a cette expérience de lectures d’enfance à l’âge de la formation de la personnalité, de la première découverte du monde et de soi-même. Bruno Bettelheim le soulignait déjà : « Pour avoir très envie de lire, l’enfant n’a pas besoin de savoir que la lecture lui sera utile plus tard, il doit être convaincu qu’elle lui ouvrira tout un monde d’expériences merveilleuses, dissipera son ignorance, l’aidera à comprendre le monde et à maîtriser son destin. »

La sélection de livres proposée permet l’exploration du singulier de la création en écho au singulier de l’histoire personnelle de chaque enfant, en même temps que la construction d’une culture commune. L’ambition des nouveaux programmes est de donner la possibilité de rencontres multiples avec les textes dès le plus jeune âge. Encore faut-il que les livres choisis permettent cet investissement affectif, intellectuel et culturel.

Le secteur de l’édition jeunesse s’est considérablement développé ces trente dernières années et les collections de fiction se sont multipliées. Il s’agit d’un secteur éditorial important à l’intérieur duquel on trouve différents genres littéraires : roman, conte, etc. Comme en littérature générale, certains ouvrages remplissent essentiellement une fonction économique, et sont simplement des supports de lecture, d’autres sont des œuvres et relèvent de la littérature. On sait que certains auteurs écrivent, comme le dit Michel Chaillou, « avec la part d’enfance qui est en eux » et que leurs récits, qui touchent la sensibilité des enfants, correspondent à un besoin de création. Bien sûr, d’autres ouvrages plaisent aux enfants et peuvent être de sympathiques supports de lecture. Mais qu’il s’agisse de livres publiés dans des collections jeunesse ou en littérature générale, il faut bien admettre que certains sont des œuvres, d’autres obéissent plus volontiers à une logique commerciale formatée.

J’entends souvent dire : « Peu importe ce que les enfants lisent pourvu qu’ils lisent. » Je ne suis pas d’accord. Un livre n’en vaut pas un autre. Les livres proposés dans la liste ont en commun une même exigence littéraire et artistique. Nous avons veillé à ce que la diversité de l’édition soit représentée, mais ce n’est toujours qu’une œuvre, un auteur, un illustrateur qui ont été choisis. Permettre à tous les enfants la rencontre avec des œuvres exigeantes est un grand objectif démocratique et culturel.

Un outil pour les enseignants

Certains enseignants travaillent depuis de longues années sur la littérature. C’est sur leurs expérimentations que s’appuie cette place nouvelle de la littérature à l’école. Il s’agit de passer des expériences innovantes des uns et des autres à une généralisation pour tous les enfants. Il est intéressant de mesurer ce qui bouge sur le terrain dans les classes. Au-delà des professeurs déjà engagés dans un travail autour de la littérature de jeunesse, un intérêt nouveau des équipes enseignantes se développe. Les enseignant(e)s partent à la découverte des livres proposés à l’attention des enfants à travers la liste mise à leur disposition. Nombre d’entre eux en effet ne connaissent pas ces livres. Les témoignages arrivent de toutes les régions aussi bien de la part des professeurs, des conseillers pédagogiques, des inspections académiques, des instituts universitaires de formation des maîtres, des centres régionaux de documentation pédagogique, des libraires, des bibliothécaires, comme des éditeurs. Pourtant, il faut être conscient que le travail ne fait que commencer et que le chantier est immense.

Aussi, non seulement ne faut-il pas freiner la dynamique, mais encore faut-il encourager les enseignants polyvalents dans ce qui représente pour eux un immense effort. Après deux années de rencontres dans les académies et les circonscriptions, je suis convaincue que, pour la plupart des enseignants, la liste était et reste un outil nécessaire, soit parce qu’ils ne connaissent pas la littérature de jeunesse, soit parce qu’ils ont besoin d’être confortés dans leurs choix. L’introduction de la littérature à l’école primaire implique un véritable changement dans les pratiques des enseignants. Sur le terrain, les crédits pédagogiques ainsi que les crédits de formation sont en diminution. Tous regrettent que le ministère n’ait pas accompagné par des crédits spécifiques cette mesure nouvelle.

Il s’agit d’encourager les élèves à prendre le risque d’aller vers l’inconnu, risque plus grand aujourd’hui qu’hier parce que les propositions du marché sont plus normalisées, les images imposées plus prégnantes. En effet, la culture commune des jeunes générations pourrait bien n’être fondée que sur la culture des « marques », des jeux vidéo ou informatiques, des séries ou émissions stéréotypées de la télévision, donc de la culture du marché. Les récits, les contes, les œuvres qui fondent la culture et l’identité des peuples de France, d’Europe et du monde, tels les aventures d’Ulysse, les Contes des mille et une nuits, ceux de Perrault, d’Andersen ou de Grimm, n’étant plus des références que pour une élite privilégiée.

Il ne s’agit donc pas seulement d’entrouvrir la fenêtre à un « plus » culturel, mais vraiment d’encourager les enfants à découvrir le patrimoine littéraire et artistique en même temps que la création la plus contemporaine. Il faut, pour tous les enfants, ouvrir en grand les portes des connaissances de notre temps, de la culture et de l’art. La culture, l’art, la société tout entière ont d’ailleurs besoin de cette ambition nouvelle pour l’école.

Un tel enjeu nécessite l’implication et l’inventivité de l’enseignant(e). Il doit accompagner les enfants, mettre en place les dispositifs pour les encourager à prendre goût à cette aventure de l’esprit, à cet apprentissage de leur liberté. En effet, le texte littéraire ne fonctionne pas en sens unique, mais offre une diversité de possibles, permet les confrontations d’interprétations, les débats autour des textes.

Le rôle du maître est bien de stimuler, de susciter les réactions. L’enseignant doit encourager des expériences diversifiées de lecture en classe. Par exemple, donner du temps à la lecture silencieuse est certainement important pour tous les enfants, plus particulièrement pour ceux, souvent plus attirés par le jeu, l’action, qui prennent moins le temps chez eux de la rêverie, de la méditation, voire de l’ennui, temps indispensable à l’appropriation de la lecture. La lecture à voix haute par le maître permet le partage d’émotions, la découverte de sens cachés, bien au-delà du commentaire. La lecture à voix haute des élèves (lectures adressées, lectures distribuées, lectures partagées), à condition qu’elle soit préparée en classe, et que l’enfant y soit initié (respiration, pause, inflexion, exploration des mots), lui permet de transmettre son interprétation, sans être toujours capable de la formuler complètement.

Construire du sens

Pour la mise en œuvre de cet enseignement à l’école primaire, une formation nouvelle est à inventer. En effet, les maîtres sont face à un défi important. Un extraordinaire effort de formation est nécessaire pour réussir toute l’ambition du projet. L’attente est forte dans ce domaine de la part des enseignants, des bibliothécaires, des formateurs, des professionnels de l’enfance et des parents.

Réussir l’entrée de la littérature à l’école pour tous les enfants constitue une nouvelle ambition culturelle et démocratique. Il s’agit à la fois d’un choix de contenu pour l’enseignement et d’une conception de l’éducation où s’allient liberté, dialogue et créativité. On peut être inquiet de l’inflexion du discours officiel qui met aujourd’hui l’accent sur la lutte contre l’illettrisme, l’apprentissage du code, remettant de facto au second plan la construction du sens, pour l’élève, de l’apprentissage de la lecture.

Loin du savoir minimum : lire, écrire, compter, ce qu’il s’agit de vivifier, si l’on ne veut pas voir perdurer l’échec de nombreux élèves et la désaffection des études littéraires, c’est un rapport vibrant à la langue à travers les œuvres. Comme l’écrit l’écrivain Pierre Bergounioux, « Nous sommes des êtres de langage à qui se pose d’entrée de jeu et jusqu’au bout la question de leur sens » 1.

Ce que les enfants et les jeunes peuvent trouver dans la littérature, c’est un écho de la complexité du monde, le questionnement du réel par le pouvoir de la langue et des « versions amples, inouïes, étincelantes de notre expérience ». Ainsi la littérature, la poésie, le théâtre, bousculent les habitudes, les routines langagières, concourent à la prise de possession des mots, si essentielle pour construire un rapport au monde. Il s’agit de permettre à tous les enfants d’accéder à la complexité du monde, de leur donner à ressentir et à comprendre le rapport à l’expérience humaine que propose la littérature à travers la langue.

Novembre 2003

  1.  (retour)↑  Pierre Bergounioux, « Comme des petits poissons », La Littérature dès l’alphabet, Gallimard Jeunesse, 2002.