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La médiathèque et les jeunes lecteurs

Un lieu d'ouverture et de partage

Rose-Marie Losma

Les collectivités locales, à travers leurs élus, réfléchissent, agissent, interviennent sur l’activité culturelle pour conduire à la démocratisation de la culture, à l’épanouissement des personnes, à la satisfaction des besoins nouveaux, et à l’adaptation aux progrès. L’attribution des moyens et des équipements, l’organisation et l’aide étant du fait de la collectivité et des bibliothèques départementales de prêt, nous devons rappeler ou définir une politique mise au service de la lecture publique. La lecture publique doit être un outil de développement, d’ouverture, de partage, de participation à la vie culturelle, ainsi qu’un moyen de tisser des relations entre les habitants et la ville.

Bédarieux (6 000 habitants) regroupe 130 associations culturelles, sportives, sociales et autres, un musée, un office culturel, des écoles, collèges et lycées, une médiathèque, des équipements culturels. C’est le bourg-centre d’une ruralité. Ce sont autant de lieux et de personnes à fédérer autour d’événements exceptionnels. Nous avons, par exemple, reçu dernièrement Leila Shahid, dans le cadre des Rencontres méditerranéennes. Une telle rencontre marque les esprits, motive tous les acteurs, qu’ils soient politiques ou culturels, et implique les personnes et les structures de la ville dans la préparation de moments aussi extraordinaires : le monde frappe à notre porte et les problèmes de société sont débattus.

Une bibliothèque est l’équipement de base d’une commune, elle joue un rôle de premier plan dans l’incitation à la lecture. Si l’on se réfère à la Charte des bibliothèques de 1991, on y lit que ces établissements ont pour tâche d’assurer l’égalité d’accès à la lecture et aux sources documentaires, de rendre leurs collections accessibles par tous les moyens appropriés.

Jean-Michel Paris, directeur de la BDP de l’Hérault, écrit dans Voyelles : « La lecture publique utilise l’animation culturelle. Les bibliothèques ont muté et sont devenues des médiathèques et elles doivent intégrer la parole avec l’animation. »

Les missions ont donc évolué et se sont étendues. Repenser l’animation culturelle dans une médiathèque ne serait-ce pas répondre au questionnement suivant :

– Qu’est-ce que l’action et l’animation d’une médiathèque aujourd’hui ?

– Comment appréhender ses publics ?

– Quels sont les moyens à développer pour animer la vie sociale ?

– Son mode de fonctionnement, ses pratiques, ses objectifs respectent-ils les valeurs et la déontologie que les professionnels souhaitent défendre et promouvoir pour sa mise en œuvre ?

– Quelles réflexions conduire pour son avenir ?

Il faut donc œuvrer pour développer l’accès au savoir pour tous, favoriser l’intégration de nouveaux publics en sensibilisant les tout-petits et en se déplaçant vers les personnes qui ne peuvent fréquenter la médiathèque (hôpitaux, maisons de retraite). La médiathèque se doit d’être tournée vers des habitants partie prenante de son fonctionnement, de ses objectifs, d’être un lieu de rencontre aux multiples aspects. Elle doit agir sur le développement de la vie culturelle locale grâce à des animations, débats, rencontres, conférences, expositions, être l’écho et le prolongement des manifestations nationales.

La médiathèque a intégré des supports nouveaux, qui lui permettent de mieux répondre à un certain nombre d’objectifs spécifiques, qui consistent à :

– permettre l’accès à l’information et en développer la maîtrise pour une meilleure compréhension du monde ;

– établir de nouvelles relations avec les adhérents et les milieux associatifs, les enseignants et les adultes ;

– mettre à la disposition de chacun des ouvrages, des publications multiples et variées ;

– aider à appréhender le flot d’informations déversé par les médias et à y porter un regard critique, objectif.

L’enfant et la lecture

L’école traverse une époque troublée, la lecture est un thème central du débat sur l’école. Partout retentissent des cris d’alarme, tels que : « Les jeunes ne savent pas lire », « ils ne lisent pas ou plus », « ils n’ont pas de culture littéraire ». Tout cela est amplifié par les médias. La médiathèque peut proposer de la diversité en offrant d’autres pratiques d’approche de la lecture.

L’école change et s’adapte au monde qui évolue. Dans ce mouvement, la fréquentation des médiathèques peut offrir une nouvelle perspective. Il faut repenser, reconsidérer l’acte de lire, accroître la variété des situations d’éducation, tenir compte des professionnels qualifiés regroupés autour de la lecture. L’enfant n’est pas qu’un élève, il vit des temps autres qui contribuent à son épanouissement et à l’enrichissement de son cadre de vie.

L’objectif de la lecture en ce lieu qu’est la médiathèque ne saurait se limiter à l’acquisition de la lecture. Il s’inscrit dans d’autres objectifs, qui en font un centre de ressources et d’informations multiples et diverses, un lieu de rencontre, qui aide à porter un regard intelligent sur le monde. C’est un lieu qui favorise le goût et le plaisir de la lecture, propose un type d’apprentissage fondé sur un travail individualisé de l’enfant en vue de son auto-formation. C’est un lieu qui l’aidera à comprendre, à prendre sa place, et qui lui ouvrira quelques chemins nouveaux. Les professionnels des bibliothèques, mieux formés que les enseignants, conseillent des livres pour le plaisir, ils les recommandent sans souci du niveau des élèves.

Chacun a son rôle à jouer pour offrir à tous les enfants les mêmes chances de réussite et d’épanouissement.

La lecture n’est plus un acte obligé, la lecture est une porte que l’on ouvre. L’enfant vit l’acte de lire comme un espace de liberté laissé à l’imagination. Ce n’est plus l’acquisition d’un savoir ni l’obtention d’une certaine habileté dans l’art de dire, mais simplement l’envie de se connaître, d’apprendre à se confronter à d’autres mondes, d’aller à la rencontre d’autres visages ou d’autres vies.

Quelle joie, pour l’enfant, que d’avoir su vivre avec le héros de son âge une histoire dans laquelle il a pu se reconnaître ! Il a partagé au fil des pages les mêmes angoisses et questions, le même comportement, la même force d’opposition aux règles imposées par la société, la même force de contestation envers les adultes et la famille. Cette histoire lui a permis de franchir les difficultés du quotidien, de surmonter les épreuves et les échecs. Cet épisode de vie, vécu par procuration, cette identification au héros vont l’aider à prendre une certaine distance pour mener à bien la construction de soi.

La littérature de jeunesse, en traitant des problèmes d’actualité, en défendant les valeurs morales, s’appuie sur les schémas des voyages initiatiques à l’identique des contes, et sur des thèmes chers à la jeunesse comme le désir d’apprendre, la réussite, la volonté de trouver sa voie.

Les moyens à développer

La bibliothèque a vécu sous nos yeux une grande transformation : elle est au centre de la communication qui anime nos sociétés, elle porte désormais le nom de médiathèque.

Facteur de réduction des inégalités sociales, elle apporte une culture sociale au service de la société. L’usager de la médiathèque n’est pas défini par ce qu’il possède, mais par ce qu’il est. La médiathèque développe une sorte de solidarité, elle aide à une cohésion sociale. À côté du supermarché, c’est le lieu où l’on trouve une réelle mixité (âge, classe sociale, culture). C’est le lieu idéal pour se renseigner sur le livre que l’on aimerait lire, acheter, pour apprendre à parler des livres, à s’exprimer, c’est là que, tout petit, on apprend à utiliser un service public. Le professionnel vous y recommande une lecture en toute neutralité, vous donne un conseil gratuit.

Le développement des bibliothèques doit tenir compte d’un autre constat : le nombre insuffisant de jeunes lecteurs. Les parents se tournent de plus en plus vers les enseignants et vers les bibliothécaires pour les aider à développer le goût de la lecture chez leurs enfants. Ils échangent des points de vue, des pistes, des informations. Il faut donc prêter une oreille attentive aux avis des enfants et des parents qui disent, eux, comment ils élisent leurs livres, comment ils réalisent leurs lectures.

Associations, écoles, librairies, salons du livre, nombreux sont les lieux où les professionnels peuvent aider à choisir les livres, à les lire, à discuter des contenus et de la lecture en général, de son rôle dans la vie, de son importance pour chaque individu.

La lecture est une pratique culturelle intimement liée aux modes de vie, eux-mêmes dépendants des conditions de vie. À côté d’un savoir lire que l’école doit développer chez chaque enfant, une manière de vivre reste à conquérir, à savoir trouver du temps pour s’isoler avec les mots des autres, cheminer avec les livres et les laisser cheminer en soi.

Un des rôles à jouer par la médiathèque sera d’établir des liens avec l’école.

La lecture publique s’adresse aux enfants en tant que population individuelle non forcément liée à un groupe qui s’appelle l’école. Celle-ci permet de faire le lien avec la médiathèque et le livre.

L’enseignant est un partenaire privilégié, il joue un rôle essentiel dans l’apprentissage de la lecture, il accompagne souvent l’élève dans la découverte de la médiathèque et encourage sa démarche de lecteur. La médiathèque et l’école peuvent croiser ponctuellement leurs actions en faveur de la lecture. Mais la médiathèque doit garder toute sa spécificité par rapport au monde de l’école. L’enfant ne doit pas assimiler le lieu médiathèque à une annexe de l’école : c’est le lieu de la lecture-plaisir, de la lecture-loisir. Ici, on ne lui demande pas de rendre des comptes, c’est la lecture libre non encadrée au sens scolaire du terme.

Les actions de la médiathèque pourront se matérialiser par l’édition de sélections thématiques ou l’organisation de rencontres avec des auteurs et des illustrateurs, ou encore par des lectures et des échanges fructueux. Dans son action quotidienne, il lui revient d’établir un lien entre les ouvrages et le grand public, acte qui ne doit jamais être perdu de vue.

Les devoirs du personnel de la médiathèque doivent se manifester par un respect absolu de l’usager, et par la prise de conscience de sa responsabilité professionnelle. Il doit s’efforcer de donner une réponse aux besoins de la communauté en matière de culture, d’information, de formation et de loisirs.

Ouverture et partage

La lecture est une activité de loisir à domicile confrontée à d’autres pratiques culturelles : les Français sont curieux de tout. 19 % d’entre eux sont inscrits dans une bibliothèque. Les lecteurs vont au cinéma, voient des expositions, écoutent de la musique, sont sollicités par l’approche d’autres manières de se cultiver. Le gros lecteur est motivé par le contenu du livre, le conseil personnalisé de proximité qui l’aide à se repérer dans la surabondance de l’édition. Il sait ce qu’il veut. Il fréquente les librairies, les Fnac qui savent accueillir un public d’initiés. Le lecteur qui se rend à la bibliothèque ou à la médiathèque correspond à un public qui se situe dans les classes moyennes et les catégories intellectuelles, les scolaires, les étudiants. Le faible lecteur est, lui, attiré par la grande surface, il est soumis aux événements extérieurs, il achète et lit ce qui est le plus médiatisé, il fait son choix en toute tranquillité en dehors de cette atmosphère intimidante qui peut le gêner dans ce lieu réservé à la culture qu’est la médiathèque.

Le métier doit donc tenir compte des comportements de lecture et de leurs évolutions. Pour cela, il lui faut privilégier différents modes d’action qui vont du conseil verbal, de la mise en avant des livres, de la préparation du terrain, à la prise en compte de la personnalité du lecteur et de sa demande…

Les 35 heures n’ont pas profité au livre. Le temps des loisirs s’est étendu et s’est traduit par des activités différentes pour les Français, telles que bricoler, jardiner, prendre du temps pour soi. Pourquoi ne pas privilégier ce phénomène de société et apporter une réflexion sur la demande de livres pratiques ou de livres concernant la santé, en organisant des animations autour de ces sujets ?

Le livre coûte de l’argent, le livre demande et exige du temps pour le choisir, le livre réclame de la concentration pour l’utiliser.

Notre rôle d’élus, de professionnels est de nous soucier de ceux qui ne se sentent pas concernés par les pratiques dites « cultivées ». Cet idéal de culture ne doit pas devenir une culture élitiste s’adressant à quelques initiés. Quels sont ceux qui ne vont ni au concert, ni au théâtre, ni au musée, ceux qui ne lisent pas ? La culture est intimidante, la culture est un héritage, elle s’acquiert fort mal. L’égalité devant la culture demeure-t-elle un slogan ? Les exclus de la culture ne sont pas des Français modestes ou éloignés des lieux où l’on dispense la culture. Ils privilégient simplement d’autres activités : le sport, les loisirs.

« La démocratisation culturelle n’est pas gagnée » (c’est Claudine Belayche qui le dit, ancienne présidente de l’Association des bibliothécaires français), mais si nous y renoncions, ce serait renoncer aux promesses de la démocratie et aux valeurs républicaines.

  1.  (retour)↑  Ce texte est une version enrichie de l’intervention prononcée lors des journées du Cebral, qui se sont tenues les 17 et 18 mai 2003 à Bédarieux.
  2.  (retour)↑  Ce texte est une version enrichie de l’intervention prononcée lors des journées du Cebral, qui se sont tenues les 17 et 18 mai 2003 à Bédarieux.